‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 35 sur 36 · DE OZANAM · texte numérisé non relu

DE OZANAM

iléniie, où il voulut bien prendre la (jualiié d'élève, qu'on avait dessein de relever par un homme de cet âge et de ce mérite. Il a valu cette gloire à l'académie, qui a eu la douleur de ne l'en récomjienser par aucune utilité. Il eut plus que du courage dans sa situation ; il alla jusqu'à la patience chrétienne. Il ne perdit pas même sa gaieté naturelle, ni une sorte de plaisanterie qui le délassait d'autant mieux qu'elle était moins recherchée.

Sans tomber malade , il eut un tel pressentiment de sa mort, que des seigneurs étrangers l'ayant voulu prendre pour maître, il les refusa sur ce qu'il allait mourir. Le dimanche 3 avril 1 7 1 7 , il alla le matin se promener, selon sa coutume, au jardin du Luxembourg : il dîna avec appétit, et à trois heures après midi il se trouva mal , et demanda à se coucher. Sa seule domestique voulut aller chercher son fds aîné , qui était sorti : mais il dit qu'il ne pourrait pas venir assez tôt ; et peu de temps après il tomba dans une apoplexie , dont il mourut en moins de deux heures.

Feu Mademoiselle, princesse souveraine du pays où il était né, l'appelait Thcnneur de sa Demies. Il a eu plus de réputation parmi les étrangers que parmi nous, qui, sur certains points, sommes trop peu prévenus en faveur de notre nation , et trop en récompense sur d'autres.

Il savait trop d'astronomie pour donner dans l'astiologie judiciaire , et il refusait courageusement tout ce qu'on lui offrait pour l'engager à tirer des horoscopes ; car presque personne ne sait combien on gagne à ignorer l'avenir. Une fois seulement il se rendit à un comte de l'empire , qu'il avait bien averti de ne le croire pas. Il dressa par astronomie le thème de sa nativité; et

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ensuite , sans employer les règles de l'astrologie , il lui prédit tous les bonheurs qui lui vinrent à l'esprit. En même temps le comte fit faire aussi son horoscope par un médecin très entêté de cet art , qui s'y croyait fort habile , et qui ne manqua pas d'en suivre exactement et avec scrupule toutes les règles. Vingt ans après, le seigneur allemand apprit a Ozanam que toutes ses prédictions étaient arrivées , et pas une de celles du médecin. Cette nouvelle lui fit un plaisir tout différent de celui qu'on prétendait lui faire. On voulait l'applaudu' sur son grand savoir en astrologie , et on le confirmait seulement dans la pensée qu'il n'y a point d'astrologie.

Un cœur naturellement droit et simple avait été en lui une grande disposition à la piété. La sienne n'était pas seulement solide; elle était tendre, et ne dédaignait pas certaines petites choses qui sont moins à l'usage des hommes que des femmes, et moins encore à l'usage des mathématiciens, qui pourraient regarder les hommes ordinaires comme des femmes. Il ne se permettait point d'en savoir plus que le peuple eu matière de religion. Il disait en propres termes , quil appartient aux docteurs de Sorlcnne de disputer , au pape de prononcer^ et au mathématicien d' aller en paradis en li^ne perpendiculaire .

Philippe de la Hire naquit à Paris le 18 mars 1640. Son père était peintre ordinaire du roi , et professeur en son académie de peinture et sculpture. 11 était parvenu à ces titres, et, ce qui est encore plus , à une grande réputation , sans jamais avoir eu d'autre maître que son génie naturel.

Le fils , qui paraissait aussi en avoir beaucoup, fut destiné à la même profession. Il apprit parfaitement le dessin , ensuite la perspective , si nécessaire aux peintres , et cependant assez négligée ; et quoique les cadrans n'appartiennent guère à la peinture , il étudia aussi la gnomonique , peut-être parce que c'est une espèce de perspective. Le plus léger prétexte lui suffisait pour étendre ses connaissances. Cet assemblage de cercles qui forment la sphère , et leurs projections sur différens plans, s'imprimaient dans son esprit avec une facilité surprenante ; et il semblait que , selon le système de Platon , ce ne fût qu'une réminiscence de ce que son âme avait su autrefois. 11 était aisé de prédire que ce jeune peintre se changerait en un grand géomètre.

11 perdit son père à l'âge de dix-sept ans. 11 tomba dans des infirmités continuelles , surtout dans des palpitations de cœur très violentes. 11 crut que le voyage d'Italie , qui lui était presque nécessaire pour son art

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pourrait aussi être utile à sa santé , et il l'entreprit en

Dans ce pays , où la savante antiquité a laissé plus de restes qu'en aucun autre , et où ces précieux restes ont fait renaître plus d'exceHens ouvrages modernes , il ne s'attacha d'abord qu'à se remplir les yeux de ces difFérens objets , qui jetaient dans son imagination des semences du beau. Mais à Venise , où la vie est fort oisive, à moins qu'on n'y soit plongé dans des plaisirs qui n'étaient pas pour lui , et en ce cas-là même encore assez oisive , il s'appliqua fortement à la géométrie , et principalement aux sections coniques d'Apollonius. La géométrie commençait à prévaloir chez lui , quoique revêtue de cette forme épineuse et effrayante qu'elle a souverainement dans les livres des anciens. S'il n'y avait présentement d'autres maîtres qu'Apollonius et Archimède , la délicatesse de la plupart des modernes ne s'en accommoderait guère.

La vie retirée qu'on mène en Italie était fort du goût delaHire. Son caractère sage et sérieux l'attachait à un pays où les dehors , tout au moins , sont sérieux et sages , et où l'air de folie n'est point un mérite qu'on affecte. Il aimait les manières circonspectes et mesurées des Italiens , qui , à la vérité , leur retranchent les agrémens de la familiarité française , mais aussi leur en épargnent les périls. Il semble que le plus sûr pour les hommes serait de s'approcher peu les uns des autres, et de se craindre mutuellement. Enfin, il aurait volontiers prolongé son séjour en Italie : mais sa mère , dont il était fort aimé, le rappelait avec trop d'instance. Il revint au bout de quatre ans; bien résolu d'y retourner; ce qui cependant n'a pas eu d'exérulion. Pu

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moins , quand il parlait de l'Italie , c'était toujours avec un plaisir dont les Italiens eussent-pu tirer vanité, d'autant plus que l'éloge des mœurs étrangères est assez rare dans la bouche des Français.

Etant de retour ici , il continua ses études géométriques, toujours plus profondes et plus suivies. Desargues, qui était du petit nombre des mathématiciens de Paris , et Bosse , fameux graveur , avaient fait une première partie d'un traité de la coupe des pierres , matière alors toute neuve; mais quand ils voulurent travailler à la seconde partie, ils sentirent que leur géométrie s'embarrassait; et ils s'adressèrent à de la Hire, qui , dans leur besoin, les secourut de sept propositions tirées de la théorie des coniques. Bosse les fit imprimer en 1672 dans une brochure in-fclio. Ce fut par là que de la Hire avoua au public qu'il était géomètre.

Il soutint dignement ce nom par quelques ouvrages qu'il donna ensuite en 1678 et 1676. Ils roulaient encore sur les coniques, excepté un petit traité de la cycloïde , courbe qui était a la mode , et qui le méritait encore plus qu'on ne croyait en ce temps-là.

Enfin, la réputation de la Hire fut en peu de temps au point de le faire souhaiter dans l'académie des sciences; et il y entra en 1678.

L'année suivante, il publia en un volume in-12 trois traités, qui ont pour titre, le premier : Nouveaux élémens des seclicns coniques ; le second : Les lieux oécmétriqiief ; le troisième ; La conslructicn eu effection des équations. Les deux derniers principalement étaient faits pour développer les mystères de la géométrie de Descartes. Ce grand auteur avait laissé beaucoup à dcvi-

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ner, beaucoup à éclaircir; et, selon le caraclère des livres originaux , son livre était propre à en produire plusieurs autres encore 'assez originaux. Tel fut celui de la Hire. Les principes en étaient si bien posés , malgré la difficulté naturelle de ces matières-là , assez connue des géomètres , que quand plus de trente ans après il en fut question dans l'académie à l'occasion de quelques écrits de Rolle , de la Hire n'eut besoin que de consulter son ancien ouvrage, et d'en reprendre le fil. Il n'y aurait rien là de remarquable, s'il ne s'agissait que de la vérité des principes : mais il s'agit de l'universalité et de la manière de leur application ; ce qui est susceptible d'une infinité de degrés , de différences et de bizarreries apparentes dans la pratique.

Colbert avait conçu le dessein d'un carte générale du royaume plus exacte que toutes les précédentes. D'habiles ingénieurs avaient déjà travaillé à celles des côtes, plus importantes que le reste, à cause des ports de mer. Ces ouvrages n'avaient été faits que par parties détachées qu'il aurait fallu lier ensemble ; mais cela ne se pouvait guère exécuter que par des observations célestes , qui demandaient une certaine habitude savante. Ce fut pour ce travail que Picard et de la Hire , nommés par le roi, allèrent en Bretagne en 1679 , et l'année suivante en Guyenne. Ils firent une correction très importante à la côte de Gascogne, en la rendant droite, de courbe qu'elle était auparavant, et en la faisant rentrer dans les terres; de sorte que le roi eut sujet de dire , en plaisantant , que leur voyage ne lui avait causé que de la perte. C'était une perte qui enrichissait la géographie, et assurait la navigation.

En i68i, de la Hire eut ordre de se séparer de Pi-

caid, et d'aller déterminer la position de Calais et de Dunkerque. Il mesura aussi la largeur du Pas-de-Calais depuis la pointe du bastion du Piisban , qui est du côté de la mer, en allant vers Boulogne, jusqu'au château de Douvres en Angleterre , et la trouva de vingt-un mille trois cent soixante toises. Il avait mesuré actuellement sur le bord de la mer une base de deux mille cinq cents toises, qui fut le fondement de ses triangles. Ces sorte^ d'opérations ne demandent pas une fine théorie , mais une grande adresse et une grande sûreté à opérer, quantité d'attentions délicates et de précautions ingénieuses; et enfin leur grande utilité récompense le peu de brillant géométrique. Le public n'est jamais plus obligé aux grands géomètres , que quand ils descendent à ces pratiques en sa faveur ; ils lui sacrifient le plaisir et la gloire des hautes spéculations.

Pour finir la carte générale , de la Hire alla à la côte de Provence en 1682. Dans tous ces voyages, il ne se bornait pas aux observations qui étaient son principal objet; il en faisait encore sur la variation de l'aiguille aimantée, sur les réfractions, sur les hauteurs des montagnes par le baromètre. Il ne suivait pas sevilement les ordres du roi , mais aussi son goût et son envie de savoir.

Dans la même année 1682, il donna un traité de gnomonique, qu'il réimprima en 169S , fort augmenté et fort embelli. Celte science n'était presque qu'une pratique , abandonnée le plus souvent à des ouvriers peu iutelligens et grossiers , dont on ne reconnaît point les fautes; car chacun se contente de son cadran, et ne le compare k rien. De la Hire éclaira la gnomonique par des principes et des démonstrations, et la réduisit aux

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opérations les plus sures et les plus aisées ; et pour ne pas trop changer son ancien état, il eut soin de faire imprimer les démonstrations dans un caractère différent de celui des opérations , et par là donna aux simples ouvriers la commodité de sauter ce qui ne les accommodait pas : tant il faut que la science ait de ménagemens pour l'ignorance, qui est son aînée, et qu'elle trouve toujours en possession!

Nous avons déjà parlé bien des fois de fe fameuse méridienne commencée par Picard en 1669. De la Hire la continua du côté du nord de Paris en 1678, tandis que Cassini la poussait du coté du sud ; mais ni l'un ni l'autre ne finirent alors leur ouvrage. Colbert étant mort en i683, cette grande entreprise fut interrompue , et M. de Louvois appliqua les géomètres de l'académie à de grands nivellemens nécessaires pour les aqueducs et les conduits d'eaux que voulait faire le roi. De la Hire en 1684. fil le nivellement de la petite rivière d'Eure qui passe à Chartres ; et il trouva qu'en la prenant à dix lieues environ au-delà de Chartres , elle était de quatre-vingt-un pieds plus haute que le réservoir de la grotte de Versailles. Cette nouvelle fut très agréablement reçue et du ministre et du roi. On voyait déjà les eaux d'Eure arriver à Versailles de vingt-cinq lieues ; mais de la Hire représenta qu'avant que l'on entreprît des travaux aussi considérables , il était bon qu'il recommençât le nivellement, parce qu'il pouvait s'être trompé dans quelque opération ou dans quelque calcul : sincérité hardie, puisqu'elle était capable de jeter dans l'esprit du ministre des défiances de son savoir. De Louvois, impatient de servir le roi selon ses goùls, soutenait à de la Hire (|u'il ne s'était

poinl trompé ; mais celui-ci s'obslinant dans sa dangereuse modestie, obtint enfin la grâce de n'être pas cru infaillible. 11 se troxiva qu'il ne la méritait pas; il recommença en i685 le nivellement, qui ne différa du premier que d'un pied ou deux.

11 fit plusieurs autres nivellcmens par les ordres du même ministre ; car alors il était fort question de conduire des eaux , et l'on a l'obligation à celles de Versailles , d'avoir porté à un haut point la science du nivellement et l'hydraulique. Le roi payait les voyages et les dépenses des mathématiciens qu'il employait; et de laHire, exact jusqu'au scrupule et jusqu'à la superstition , présentait à de Louvois les mémoires dressés jour par jour, et où les fractions n'étaient pas négligées. Le ministre, avec un mépris obligeant, les déchirait sans les regarder, et il faisait expédier des ordonnances de sommes rondes , où il n'y avait pas à perdre.

Il avait assez accordé sa familiarité à de la Hire , qui n'eût pas manqué d'abandonner tout pour suivre ces ouvertures favorables, et pour en profiter, si l'esprit des sciences et celui de la cour n'étaient pas trop incompatibles. Dès qu'il avait rendu compte d'un travail qui lui avait été ordonné, il ne songeait qu'à regagner son cabinet , qui le rappelait avec force : en vain le ministre voulait le retenir; il n'avait plus rien à lui dire. Une pouvait ignorer qu'une assiduité muette mène à la fortune ; mais il ne voulait pas de fortune à ce prix-là, qui effectivement est chère pour quiconque sent qu'il a mieux à faire.

En i685, parut son grand ouvrage, intitulé : Sccticnes ccnica , in ncvcm lilrcs distrihntœ. C'est wn m-fclic qui contient toute la théorie des sections coniques , sur laquelle il avait déjà beaucoup préludé. On la voyait

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pour la première fois tout entière et en corps, déduite de principes très simples et nouveaux. Cet ouvrage eut une grande réputation dans toute l'Europe savante, et fit regarder de la Hire comme un auteur original sur une matière qui renferme elle seule presque tout ce que la géométrie a de plus sensiblement utile, et qui en même temps sert assez souvent de base aux spéculations les plus élevées.

Deux ans après, de la Hire se montra comme astronome, en donnant des tables du soleil et de la lune, et des méthodes plus faciles pour le calcul des éclipses. Il y joignit en 1689 un problème important d'astronomie , et la description d'une machine de son invention qui montre toutes les éclipses passées et à venir, et les mois et les années lunaires avec les épactes. Cette machine est fort simple; on la peut mettre avec une pendule dans la même boîte : elle sera mue par le mouvement de la pendule ; et quand elle est disposée pour une certaine année , il n'y faut retoucher qu'au bout de l'an ; ce qui ne consiste encore qu'en une opération d'un instant, et presque imperceptible. On a exécuté plusieurs de ces machines dans des pendules. On en porta une à l'empereur de la Chine, avec d'autres curiosités d'Europe, qu'elle effaça toutes à ses yeux. Il dut sentir que tous ses mandarins d'astronomie , et tous ses lettrés, quoique si révérés en ce pays-là, et si comblés d'honneurs, étaient bien éloignés d'en faire autant.

Ces tables du soleil et de la lune que de la Hire donna, en 1687, il les corrigea ensuite par un nombre beaucoup plus grands d'observations; et en même temps il composa sur les mêmes fondemens celles de toutes les autres planètes. Il publia le tout en 1702, sous le titre

de Tahulœ astroncmicœ , Liidcvici mapii jassu et munijicentià exaratœ. Nous en avons rendu compte en ce temps-là. jVous répéterons seulement que dans ces tables tous Ites mouvemens des astres sont tirés immédiatement d'une longue suite d'observations assidues, et non d'aucune hypothèse de quelques courbes décrites par les corps célestes. Ainsi , Von ne peut avoir en astronomie , rien de plus pur et de plus exempt de tout mélange d'imaginations humaines.

De la Hirc donna en 1689 , outre ses premières tables astronomiques, un petit traité de géométrie pratrique , sous le titre ^Ecole des arpenteurs. Il fut réirnprimé en 1692 , et fort augmenté. La promptitude de la réimpression prouve l'utilité de ce petit livre , qui n'avait guère pu être acheté que par ceux qui devaient s'en servir; ei l'utilité justifie l'astronome de s'être abaissé à l'arpentage.

En 1694 parurent de lui quatre traités, qui furent imprimés à la fin du second volume des mémoires que l'académie donna en 1692 et 1890.

Le premier de ces traités est sur les épicycloïdes , courbes comprises dans la même formation générale que la cycloïde , mais plus composées , et qui lui succédèrent , quand elle eut été presque épuisée par les géomètres. De la Hire entreprit cette matière, qui avait le double charme et de la nouveauté et de la difficulté. Il découvrit tout ce qui appartenait aux épicycloïdes , leurs tangentes , leurs rectifications, leurs quadratures, leurs développées. C'est là tout ce que peut sur les courbes la plus sublime géométrie.

Nous avons dit dans l'éloge même de Tschirnhaus , que , quoique inventeur des caustiques , il s'était trompé

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sur celle du quart du cercle, qu'il avait communique , à de la Hire , en lui cachant néanmoins le fond de la méthode; que celui-ci avait toujours senti l'erreur, malgré des enveloppes spécieuses et imposantes qui la couvraient , et qu'enfin il avait démontré que celte caustique, qui, à la vérité, était de la longueur déterminée par de Tschirnhaus, n'était pourtant pas la courbe qu'il avait cru , mais une épicycloïde. Ce fut dans le traité des épicycloïdes qu'il fit cette démonstration, et qu'il remporte cet avantage sur un aussi grand adversaiie vaincu dans le cœur de ses états.

Un fruit plus considérable , même selon son goût, de sa théorie des épicycloïdes, ce fut l'application utile qu'il en fit à la mécanique : bonheur assez rare en fait de courbes curieuses. 11 fit réflexion que dans les machines où il y a des roues dentées , c'est à ces dents que se fait tout l'effort, et que par conséquentle frottement qui détruit toujours une grande partie de l'effet des machines, est à ces endroits plus grand et plus nuisible que partout ailleurs. On aurait pu diminuer le frottement, et, ce qui est encore un avantage, rendre les efforts toujours égaux , en donnant aux dents des roues une certaine figure qu'il aurait fallu déterminer par la géométrie. Mais c'est de quoi l'on ne s'avisait point; au contraire, on abandonnait absolument à la fantaisie des ouvriers la figure de ces dents, comme une chose de nulle conséquence : aussi les machines trompaient-elles toujours l'espérance et le calcul des machinistes. De la Hire trouva que ces dents, pour avoir toute la perfection possible , devaient èlre en figure d'ondes formées par un arc d'épicvcloïde. Il fit exécuter son idée avec

succès au cliàleau de Beaulieu, à huit lieues de Paris, dans une machine à élever de l'eau.

Il faut avouer que cette idée n'a été exécutée que cette fois-là; une certaine fatalité veut qu'entre les inventions il y en ait peu d'utiles , et entre les utiles peu de suivies. L'application de la cycloïde à la pendule a été fort pratiquée, du moins en apparence; mais on commence à en reconnaître l'inutilité. L'application d'une épicycloïde aux dents des roues serait certainement utile; mais elle est négligée.

Le second traité des quatre dont nous parlons, est une explication des principaux effets de la elace et du froid ; le troisième est sur les différences des sons de la corde et de la trempette marine ; le quatrième sur les différens accidens de la vue.

Le dernier est le plus curieux et le plus intéressant. C'est une optique entière; non pas une optique géométrique qui ne considère que des rayons réfléchis ou rompus , réunis ou écartés selon certaines lois , mais une optique physique qui suppose la géométrique, et qui ne considère qu'une lunette vivante , animée, fort compliquée dans sa construction , sujette à mille changemens, c'est-à-dire l'œil. M. de la Hire examine tout ce qui peut arriver à la vue , suivant la différente constitution de l'œil, ou les différens accidens qui lui peuvent survenir. Ces sortes de recherches particulières, quand elles sont bien approfondies , embrassent un si grand nombre de phénomènes, la plupart fort compliqués , singuliers , contraires en apparence les uns aux autres , qu'elles n'ont ni moins de difficulté que les recherches les plus générales , ni peut-être même moins d'étendue. Les principes généraux sont bientôt saisis,

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quand ils peuvent Tètre : le détail est infini , et souvent il déguise tellement les principes, qu'on ne les reconnaît plus.

De la Hire en i6gô donna son traité de mécanique. Il ne se contente pas de la théorie de cette science , qu'il fonde sur des démonstrations exactes ; il s'attache fort à tout ce qu'il y a de principal dans la pratique des arts. Il s'élève même jusqu'aux principes de cet art divin qui a construit l'univers.

Ceux qui ne voient les mathématiques que de loin , c'est-à-dire, qui n'en ont pas de connaissance , peuvent s'imaginer qu'un géomètre, un mécanicien, un astronome , ne sont que le même mathématicien : c'est ainsi k peu près qu'un Italien, un Français et un Allemand passeraient à la Chine pour compatriotes. Mais quand on est plus instruit, et qu'on y regarde de plus près, on sait qu'il faut ordinairement un homme entier pour embrasser une seule partie des mathématiques dans toute son étendue, et qu'il n'y a que des hommes rares et d'une extrême vigueur de génie qui puissent les embrasser toutes à un certain point. Le génie même, quel qu'il fût, n'y suffirait pas sans un travail assidu et opiniâtre. De la Hire joignit les deux, et par-là devint un mathématicien universel. Il ne se bornait pas encore là ; toute la physique étaitde son ressort, j'entends jusqu'à la physique expérimentale, qui est devenue si vaste. De plus , il avait une grande connaissance du détail des arts, pays très étendu et très peu fiéquenté. Un roi d'Arménie demanda à Néron un acteur excellent et propre à toutes sortes de personnages, pour avoir, disait-il , en lui une seule troupe entière. On eut pu de même avoir en M. de la Hire seul une académie entière des sciences.

On eût eu encore plus. Il était depuis long-temps professeur de l'académie d'architecture, et dont l'objet est presque entièrement différent de tous ceux qu'on se propose ici , il remplissait cette place comme si elle eût fait son unique occupation. On eût eu de surcroit en M. de la Hire un bon dessinateur et un habile peintre de paysage ; car il réussissait mieux en ce genre de peinture, peut-être parce qu'il a plus de rapport à la perspective , et à la disposition simple et naturelle des objets, telle que la voit un physicien qui observe. Il est vrai qu'il faut d'ailleurs un goût que le physicien peut bien n'avoir pas.

Il fit, en 1702, graver deux planisphères de seize pouces de diamètre , sur les dessins qu'il en avait faits. Les positions principales ont été déterminées par ses propres observations. La projection de ces planisphères est par les pôles de l'écliptique; et il l'avait choisie comme la plus commode, parce que les étoiles fixes tournant autour de ces pôles , suivent toujours un même cercle. En 1704, le roi le chargea de placer dans les deux derniers pavillons de Warly les deux grands globes qui y sont présentement. Comme l'ouvrage dura quelque temps, le roi avait souvent la curiosité de l'aller voir. Il en demandait compte a de la Hire , et l'engageait dans des explications et dans des discours de science , dont on s'aperçut qu'il était fort content. C'est un avantage rare à un savant d'être goûté par un prince; et, pour tout dire aussi , c'est un avantage rare à un prince de goûter un savant.

Outre tous les ouvrages que nous avons rapportes de la Hire, et dont le dénombrement n'est pas entièrement exact a cause de la multitude , on trouve une

grande quantité de morceaux importans qu'il a répandus , soit dans les journaux , soit dans les histoires de l'académie ; mais surtout dans ces histoires où il n'v a point d'année qu'il n'ait enrichie de plusieurs présens, également considérables, et par leur beauté et par leur variété. Nous en avons trop parlé, quand il en a été question , pour en parler encore.

Il a fait infiniment plus que de donner, au public tant d'excellens ouvrages de sa composition; il lui a aussi donné les ouvrages d'autrui , et il n'y a pas plaint son temps et ses peines. Picard, qui avait beaucoup travaillé sur le nivellement , étant tombé malade , remit à de la Hire tout ce qu'il avait fait sur cette matière, et le pria de le faire imprimer avec les changemens et les additions qu'il jugerait à propos. De la Hire exécuta son intention par un livre qui parut en 1G84, intitulé : Traité du nivellement de M. Picard, mis en lumière par M. de la Hire, avec des additions. Pareillement il mit au jour, en 1686 , le Traité du mouvement des eaux et des autres corps fluides , ouvrage posthume de Mariotte , dont une partie était au net quand il mourut, et l'autre V fut mise sur les papiers qu'on trouva de l'auteur, et selon ses vues. On pourrait croire que la générosité de travailler à ces sortes d'ouvrages n'a pas été si grande , parce qu'il avait vécu en liaison d'amitié avec les auteurs ; uiais on ne diminuera la gloire de sa générosité , qu'en lui accordant une autre sorte de gloire qui la vaut bien.

Tout ce que nous avons dit de ses dilfércns travaux a du donner l'idée , non-seulement d'une extrême assitluité dans son cabinet, mais encore d'une santé très ferme et nés vigoureuse. Telle aussi était la sienne .

depuis qu'il avait été guéri des infirniiiés de sa jeunesse et de ses grandes palpitations de cœur par une fièvre quarte; remède inespéré, qui lui avait donne beaucoup de confiance à la nature , et diminué d'autant son estime pour la médecine. Toutes ses journées étaient d'un bout à l'autre occupées par l'étude, et ses nuits très souvent interrompues par les observations astronomiques. Nul divertissemant que celui de changer de travail ; encore est-ce un fait que je hasarde sans en être bien assuré. Nul autre exercice corporel que d'aller à l'observatoire , à l'académie des sciences , à celle d'architecture, au collège royal, dont il était aussi professeur. Peu de gens peuvent comprendre la félicité d'un solitaire, qui l'est par un choix tous les jours renouvelé. Il a eu le bonheur que l'âge ne l'a point miné lentement , et ne lui a point fait une longue et languissante vieillesse. Quoique fort chargé d'années, il n'a été vieux qu'environ un mois, du moins assez pour ne pouvoir plus venir à l'académie : quant à son esprit, il n'a jamais vieilli. Après des infirmités d'un mois ou deux, il mourut sans agonie, et en un moment, le 21 avril 17 18, âgé de plus de soixante-dixhuît ans.

Il a été marié deux fois, et a eu huit enfans. Chacun de ces deux mariages nous a fourni un académicien.

Dans tous ses ouvrages de mathématiques , il ne s'est presque jamais servi que de la synthèse, ou de la manière de démontrer des anciens , par des lignes et des proportions de lignes , souvent difficiles à suivre , a cause de leur multitude et de leur complication. Ce n'est pas qu'il ne sht l'analyse moderne, plus expcditivc et moins cmbairasséc; mais il avait pris de jeu-

liesse l'autre pli. De plus, comme les vérités géométriques découvertes par les anciens sont incontestables , on peut croire aussi que la méthode qui les y a conduits ne peut être abandonnée sans quelque péril; et enfin les méthodes nouvelles sont quelquefois si faciles , qu'on se fait une espèce de gloire de s'en passer. On peut juger par là qu'il n'employait pas le calcul de Tinfini , qu'il n'a pourtant jamais désapprouvé le moins du monde. Au contraire, certains sujets l'ont quelquefois obligé à l'employer, mais tacitement, et presque à la dérobée; et c'était alors une sorte de triomphe pour les partisans zélés de ce calcul.

Il ne croyait pas que dans les matières de pure physique le secret de la nature fut aisé à attrapper. Son explication , par exemple , des eff'ets du froid , il ne la donnait que pour un système , où un principe vraisemblable étant posé, tout le reste s'en déduisait assez bien. Si on lui contestait ce principe, on était tout étonné qu'il n'en prenait pas la défense. 11 se contentait d'avoir bien raisonné, sans prétendre avoir bien deviné.

Il avait la politesse extérieure , la circonspection, la prudente timidité de ce pays qu'il aimait tant, de l'Italie, et par-là il pouvait paraître à des yeux français un peu réservé, un peu retiré en lui-même. Il était équitable et désintéressé , non-seulement en vrai philosophe, mais en chrétien. Sa raison, accoutumée à examiner tant d'objets difTércus, et à les discuter avec curiosité , s'arrêtait tout court à la vue de ceux de la religion; et une piété solide, exempte d'inégalités et de singularité, a régné sur tout lo cours de sa vie.

Jean-Élie Leriget de la Faye naquit à Vienne le i5 avil 1671 , de Pierre Leriget de la Faye , écuyer , receveur-général des finances de Dauphiné , et d'Anne Héraut. Le père était homme de belles-lettres, malgré un genre de vie et des occupations qui en paraissent assez éloignés. Deux fils qu'il a eus héritèrent de lui cette inchnation ; mais la nature fit leur partage , de sorte que l'ainé eut plus de goût pour les sciences sérieuses, et le cadet pour les agréables.

Le P. Loup , jésuite , habile mathématicien , trouvant beaucoup d'ouverture d'esprit à cet aîné dont nous parlons , lui apprit les élémens de géométrie. Le disciple se portait à ces connaissances avec d'autant plus d'ardeur , qu'il les croyait utiles au métier de la guerre qu'il voulait embrasser. Son impatience d'y entrer fut si vive , qu'à l'âge de dix-neuf ans il s'enrôla comme simple cavalier : action où un jeune homme sacrifiait une petite délicatesse d'honneur, à l'empressement d'acquérir un honneur plus solide. A peine était-il soldat, qu'il se trouva à la bataille de Fleurus.

Peu de temps après, il prit une route plus convenable. Il entra dans les mousquetaires du roi ; de là il fut enseigne dans le régiment des gardes; et il était lieutenant, et servait dans l'armée du maréchal de Couflers , lorsque se donna le combat d'Eckeren près

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d'Anvers, en 1708. Sa compagnie n'élail point commandée, et il la laissa au camp pour aller joindre, comme volontaire, un détachement de grenadiers. Quiconque cherche ces occasions où son devoir ne l'appelle point, sait assez qu'il ne suffirait pas d'y bien faire.

Il fut capitaine aux gardes en la même année 1708. 11 était à la bataille de Ramillies et à celle d'Oudenarde. Dans cette dernière , il commandait un bataillon, et se distingua beaucoup. Il s'est trouvé aussi aux sièges de Douay et du Quesnoy dans une même campagne.

La plupart des gens de guerre font leur métier avec beaucoup de courage; il en est peu qui y pensent : leurs bras agissent aussi vigoureusement que l'on veut ; leur tète se repose , et ne prend presque part à rien. De la Faye se battait comme eux ; mais hors de là il était plus occupé qu'eux de vues et de réflexions. Il ne laissait pas sa géométrie oisive ; il levait des plans , il imaginait des machines pour le passage des rivières, ou pour le transport des pièces d'artillerie : enfin , il faisait des découvertes dans la science de la guerre , qui , comme toutes les autres, peut encore être perfectionnée, et ne le sera guère plus promptement , quoiqu'elle soit la plus cultivée de toutes. Par là il se fit un accès fort agréable auprès de feu monseigneur le duc de Bourgogne, qui aimait que l'on pensât, et qui goûtait ses idées. En dernier lieu, M. de la Faye lui avait présenté un projet pour enrégimenter uji îiombre d'ouvriers capables d'exécuter tous les ouvrages nécessaires à la guerre, et le prince l'avait approuvé au point de promettre à l'auteur qu'il lui ferait donner le commandement de ce corps. Mais la paix se fit en ce temps-là; le projet demeura inutile, et celui même qui Tavait

eoiiçu n'y eut pas de regret. Seulement serait-il à souhaiter qu'il ne fût pas perdu pour toujours , comme il le sera apparemment avec une infinité d'autres choses utiles, qu'il semble que quelque génie malin nous tire d'entre les mains.

La paix remit entièrement de la Faye aux mathématiques , dont il commença à faire une étude plus suivie. Il s'appliqua particulièrement à la mécanique et h la physique expérimentale, et il n'y plaignit pas les dépenses qu'il pouvait dérober aux besoins indispensables de sa condition ; témoin, entre autres curiosités de son cabinet, une pierre d'aimant de deux mille livres , que beaucoup d'autres gens de guerre n'auraient pas gardée long-temps. Aussi avait-il assez étudié cette matière de l'aimant; et il préparait sur cela des expériences et des réflexions nouvelles, qui auraient ou encore augmenté, ou expliqué en partie, mais plutôt augmenté cette merveille.

Un dernier règlement donné à l'académie au commencement de 1716, lui produisit aussitôt de nouveaux sujets, et de la Faye fut du nombre. Son assiduité prouva qu'il ne se contentait pas du simple titre d'académicien. La première année il ne fut qu'assidu ; peut-être s'étiidiait-il dans le silence à prendre le ton de la compagnie : la seconde il commença à parler, et à donner des morceaux de sa composition ; mais il les donnait avec une modestie et une espèce de timidité qui seyaient tout-à-fait bien à un homme de guerre transplanté dans une assemblée de savans.

La première chose c^u'il a fait voir ici a été une machine à élever les eaux , qu'il avait fondée sur une idée géométrique assez fine et fort neuve. Quand le czar

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honora racadémie de sa présence, elle se para de toui ce qu'elle avait de plus propre à frapper les yeux de ce prince, et la machine de M. de la Faye en fit partie.

11 a expliqué aussi la formation des pierres de Florence , qui sont des tableaux naturels de plantes , de buissons , quelquefois de clochers et de châteaux. Quel peintre les a dessinés? De la Faye traite cette question, qui dépend d'une physique assez déliée , et d'une observation curieuse de faits souvent négligés ; même par les philosophes.

Ces deux mémoires sont imprimés dans le volume de 1717 , auquel ils appartiennent. Ils donnaient beaucoup d'espérance pour les années suivantes; mais l'auteur n'a pas assez vécu. Il faut avouer que sa vie était un peu trop conforme à sa principale profession ; et apparemment elle en a été plus courte. Sa santé vint à s'affaiblir considérablement et promptement, et il mourut âgé de quarante-sept ans, le 20 avril 17 18.

Il n'a laissé qu'un fils de son mariage avec demoiselle Marie le Gras, d'une ancienne famille de robe, déjà connue sous Henri II, dame d'vine vertu et d'un mérite respectables.

Il avait une gaieté naturelle, un ton agréable de plaisanterie , qui , dans les occasions les plus périlleuses , faisait briller son courage, et hors de là cachait un savoir qu'il ne lui convenait pas d'étaler. On pouvait sentir qu'il eût été volontiers jusqu'à l'ironie; mais il dissimulait ce penchant sous des dehors fort polis, et même flatteurs. Il savait bien réparer par ses manières le tort quil avait d'être géomètre et physicien. Les faveurs que la fortune lui devait dans son métier, il les attendait sans agitulion et sans inquié-

mde , parce qu'il les attendait comme des faveurs dues par la fortune. Une ambition si éclairée n'altérait pas la tranquillité de son âme , et en général rien ne l'altérait. Ce courage intérieur et raisonné appartenait plus au savant et au philosophe qu'au guerrier même. Il était fort charitable , surtout à l'égard des honnêtes gens que les malheurs publics ou particuliers réduisaient à implorer le secours d'autrui ; et les libéralités qu'il leur faisait étaient ordinairement proportionnées à leur condition. La plus grande valeur guerrière n'égale point cette vertu. Il est, sans comparaison, plus commun , et par conséquent plus facile d'exposer sa vie à des périls évidens, et presque inévitables, que de secourir en pure perle , non pas un inconnu , mais son ami.

Guv-Ci\EscEM Façon naquit à Paris , le 1 1 mai i638 , de Henri Fagon , commissaire ordinaire des guerres, et de Louise de la Brosse. Elle était nièce de Guy de la Brosse, médecin ordinaire du roi Louis XIII, et petitfds d'un médecin ordinaire de Henri IV.

Dès le temps de Henri IV, on s'était aperçu que la botanique, si nécessaire à la médecine, devait être étudiée, non dans les livres des anciens, où elle est fort confuse, fort défigurée et fort imparfaite, mais dans les campagnes; réflexion qui , quoique très simple

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et très naturelle, fut assez tardive. On avait vu aussi que le travail d'aller chercher les plantes dans les campagnes était immense, et qu'il serait d'une extrême commodité d'en rassembler le plus grand nombre qu'il se pourrait dans quelque jardin, qui deviendrait le livre commun de tous les étudians , et le seul livre infaillible. Ce fut dans cette vue que Henri IV fit construire à Montpellier, en 1098, le jardin des plantes, dont l'utilité se rendit bientôt très sensible, et qui donna un nouveau lustre à la faculté de médecine de cette ville. De la Brosse, piqué d'une louable jalousie pour les intérêts de la capitale , oblint du roi Louis XIII , par un édit de 1626 , que Paris aurait le même avantage. Il fut fait intendant de ce jardin, dont il était proprement le fondateur. Il passa ensuite dix ans à disposer le lieu tel qu'il est présentement , à en faire les bâtimens , à y rassembler des plantes au nombre de plus de deux mille. Il y logeait, et il avait chez lui madame Fagon sa- nièce, lorsqu'elle mit au monde M. Fagon. Deux ans après sa naissance , c'est-à-dire en 1640 , de la Brosse fit l'ouverture du jardin royal pour la démonstration publique des plantes. Ainsi , Fagon naquit , et dans le jardin royal , et presque en même temps que lui.

Les premiers objets qui s'offrirent à ses yeux , ce furent des plantes; les premiers mots qu'il bégaya, ce furent des noms de plantes : la langue de la botanique fut sa langue maternelle. A cette première habitude se joignit un goût naturel et vif; sans quoi le jardin eut été inutile. Après ses éludes faites avec beaucoup d'application et de succès , ce goiit fortifié encore par l'exemple et les conseils de IM. de la Brosse, le déter-

DE FAGON. 43i

mina à la pio(essit)n de la métîecine. Etant snv les bancs, il fit une action cl'nne audace signalée, qni ne pouvait guère en ce temps-là être entreprise que par un jeune homme, ni justifiée que par un grand succès, il soutint dans une thèse la circulation du sang. Les vieux docteurs trouvèrent qu'il avait défendu avec esprit cet étrange paradoxe. Il eut le bonnet de docteur en i664.

Comme la surintendance du jardin royal était attachée à la place de premier médecin ; et que ce qui dépend d'un seul homme, dépend aussi de ses goûts , et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait négligé le jardin royal, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où Ton ne pouvait plus le souffrir. Il était si dénué de plantes, que ce n'était presque plus un jardin. Vallot, devenu premier médecin, entreprit de relever ce bel établissement, et Fagon ne manqua pas de lui offrir tous ses soins, qui furent reçus avec joie. Il alla en Auvergne, en Languedoc, en Provence , sur les Alpes et sur les Pyrénées , et n'en revint qu'avec de nombreuses colonies de plantes destinées à repeupler ce désert. Quoique sa fortune fut fort médiocre, il fit tous ces voyages à ses dépens, poussé par le seul amour de la patrie ; car on peut dire que le jardin royal était la sienne. En même temps Vallot employait tous les movens que lui donnait sa place pour rassembler le plus qu'il était possible de plantes étrangères et des pays les plus éloignés.

On pidilia en 1660 un catalogue de toutes les plantes du jardin , qni allaient à plus de 4ooo. Nous en avons déjà parlé ailleurs. Il est intitulé : Hcrlus repus. Fagon

V avait eu la principale part, et il mit à la tête un petit poème latin. Ce concours de plantes, qui de toutes les parties du monde sont venues à ce rendez-vous commun ; ces difFérens peuples végétaux, qui vivent sous un même climat; le vaste empire de Flore, dont toutes les richesses sont rassemblées dans cette espèce de capitale ; les plantes les plus rares et les plus étrangères, telles que la sensitive , qui a plus d'àme , ou une âme plus fine que les autres; le soin du roi pour la santé de ses sujets , soin qui aurait seul suffi pour rendre la sienne infiniment précieuse, et digne que toutes les plantes salutaires y travaillassent, tout cela fournit assez au poète ; et d'ailleurs on est volontiers poète pour ce qu'on aime.

A peine Fagon était-il docteur, qu'il eut les deux places de professeur en botanique et en chimie au jardin royal; car on y avait joint la chimie qui fait usage des plantes , à la botanique qui les fournit. Comme il avait peuplé de plantes ce jardin , il le repeupla aussi de jeunes botanistes que ses leçons y attiraient de toutes parts.

Un jour qu'il devait parler sur la thériaque, l'apothicaire qui était chargé d'apporter les drogues, lui en apporta une autre presque aussi composée, dont je n'ai pu savoir le nom , sur laquelle il n'était point préparé. Il commença par se plaindre publiquement de la supercherie ; car il avait lieu d'ailleurs de croire que c'en était une ; mais pour corriger l'apothicaire de lui faire de pareils tours, il se mit à parler sur la drogue qu'on lui présentait, comme il eût fait sur la thériaque ; et fut si applaudi , qu'il dut avoir beaucoup de reconnaissance pour la malignité qu'on avait eue.

En même temps il exerçait la médecine dans Paris avec tout le soin , toute l'application , tout le travail d'un homme fort avide de gain ; et cependant il ne recevait jamais aucun paiement, malgré la modicité de sa fortune , non pas même de ces paiemens déguisés sous la forme de présens, et qui sont souvent une agréable violence aux plus désintéressés. Il ne se proposait que d'être utile , et de s'instruire pour l'être toujours davantage.

Sa réputation le fit choisir par le feu roi en 1680 pour être premier médecin de madame la dauphine. Quelques mois après , il le fut aussi de la reine ; et après sa mort , il fut chargé par le roi du soin de la santé des enfans de France. Enfin, le roi, après l'avoir approché de lui par degrés , le nomma son premier médecin en 1698 ; dignité qui jouit auprès de la personne du maître, d'un accès que les plus hautes dignités lui envient.

Depuis qu'il avait été attaché à la cour , il n'avait pu remplir par lui-même les fonctions de professeur en botanique et en chimie au jardin royal; mais du moins il ne les faisait remplir que par les sujets les plus excellens et les plus propres à le représenter. C'est à lui qu'on a dû M. de Tournefort, dont il eût été jaloux, s'il avait pu l'être.

Dès qu'il fut premier médecin , il donna à la cour un spectacle rare et singulier , un exemple qui non-seulement n'y a pas été suivi , mais peut-être y a été blâmé. Il diminua beaucoup les revenus de sa charge ; il se reretrancha ce que les autres médecins de la cour , ses subalternes , payaient pour leurs sermens ; il abolit des tributs qu'il trouvait établis sur les nominations aux

chaires royales de professeur en médecine dans les différentes universités, et sur les intendances des eaux minérales du royaume. Il se frustra lui-même de tout ce que lui avait préparé , avant qu'il fût en place , une avarice ingénieuse et inventive , dont il pouvait assez innocemment recueillir le fruit, et il ne voulut point que ce qui appartenait au mérite lui put être disputé par l'argent, rival trop dangereux et trop accoutumé à vaincre. Le roi, en faisant la maison de feu monseigneur le duc de Berry , donna à Fagon la charge de premier médecin de ce prince pour la vendre a qui il voudrait. Ce n'était pas une somme à mépriser; mais Fagon ne se démentit point; il représenta qu'une place aussi importante ne devait pas être vénale, et la fit tomber à feu de la Carlière , qu'il en jugea le plus digne.

La surintendance du jardin royal avait été détachée de la charge de premier médecin , et unie à la surintendance des biitimens qu'avait Colbert. Le premier médecin n'avait plus que la surintendance des exercices du jardin, sans la nomination des places. Quand de Villacerf eut quitté en 1698 la surintendance des bàtimens , Fagon obtint du roi que celle du jardin royal serait réunie à la charge de premier médecin , en laissant néanmoins au surintendant des bàtimens la disposition des fonds nécessaires à l'entretien du jardin. Il eut pu facilement se faire accorder aussi cette disposition, et tout autre ne l'eût pas négligée; mais ces sortes d'avantages ne touchent pas tant ceux qui ne feraient précisément qu'en bien user.

Il a toujours eu une tendresse particulière pour ce jardin, qui avait été son berceau. Ce fut dans la vue de

l'enrichir, et claTancer la botanique , qu'il inspira au roi le dessein d'envoyer M. de Tournefort en Grèce, en Asie et en Egypte. Quand les fonds destinés au jardin manquaient dans des temps difficiles, Fagon y suppléait, et n'épargnait rien, soit pour conserver les plantes étrangères dans un climat peu favorable , soit pour en acquérir de nouvelles dont le transport coûtait beaucoup. Ce petit coin de terre ignorait presque sous sa protection les malheurs du reste de la France.

Il avait aussi beaucoup d'affection pour la faculté de médecine de Paris , dont il était membre ; elle trouvait en lui, dans toutes les occasions, un agent fort zélé auprès du roi; il maintenait en vigueur les privilèges qui lui ont été accordés , et que des usages contraires , si on les tolérait, aboliraient aisément, même sous quelque apparence du bien public. Peut-être dans des cas particuliers n'a-t-il été que trop ferme en faveur de sa faculté contre ceux qui n'en étaient pas; mais tous les cas particuliers seraient d'une discussion infinie , et les exceptions d'une dangereuse conséquence. Si la loi est juste en général , il faut lui passer quelques applications malheureuses.

On peut juger par-là que Fagon n'aura pas fait beaucoup de grâce aux empiriques. Ces sortes de médecins , d'autant plus accrédités qu'ils sont moins médecins, et qui ordinairement se font un titre ou d'un savoir incompréhensible et visionnaire , ou même de leur ignorance , ont trop souvent puni la crédulité de leurs malades ; et malgré l'amour des hommes pour l'extraordinaire, malgré quelques succès de cet extraordinaire , un sage préjugé est toujours pour la règle.

Ce n'est pas que Fagon rejetât tout ce qri s'appelle

secret ; au contraire, il en a fait acheter plusieurs au roi ; mais il voulait qu'ils fussent véritablement secrets, c'est-à-dire inconnu jusques- là, et d'une utilité constante. Souvent il a fait voir à des gens qui croyaient posséder un trésor, que leur trésor était déjà public; il leur montrait le livre où il était renfermé ; car il avait une vaste lecture, et une mémoire qui la mettait tout entière à profit.

Aussi, pour être parvenu à la première dignité de sa profession, ne s'était -il nullement relâché du travail qui l'y avait élevé. Il voulait la mériter encore de plus en plus après l'avoir obtenu. Les fêtes, les spectacles, les divcrtissemens de la cour, quoique souvent dignes de curiosité, ne lui causaient aucune distraction. Tout le temps où son devoir ne l'attachait pas auprès de la personne du roi , il l'employait ou à voir des malades , ou à répondre à des consultations, ou à étudier. Toutes les maladies de Versailles lui passaient par les mains , et sa maison ressemblait à ces temples de l'antiquité , où étaient en dépôt les ordonnances et les recettes qui convenaient aux maux différens. Il est vrai que les suffrages des courtisans en faveur de ceux qui sont en place, sont assez équivoques ; qu'on croyait faire sa cour de s'adresser au premier médecin, qu'on s'en faisait même une espèce de loi ; mais heureusement pour les courtisans , ce premier médecin était aussi un grand médecin.

Il avait besoin de l'être pour lui-même; il était né d'une très faible constitution, sujet à de grandes incommodités, surtout à un asthme violent. Sa santé , ou plutôt sa vie , ne se soutenait que par une extrême sobriété, par un régime presque superstitieux; et il pouvait donner pour preuve de son habileté, qu'il vivait.

Après la mort du roi , il se relira au jardin royal dont il avait conservé la surintendance. Son art céda enfin a une nécessité inévitable ; il mourut le 1 1 mars 1 7 1 8, âgé de près de quatre-vingts ans.

L'académie des sciences l'avait choisi en 1699 pour être un de ses honoraires.

Outre un profond savoir dans sa profession , il avait une érudition très variée , le tout paré et embelli par une facilité agréable de bien parler. La raison même ne doit pas dédaigner de plaire quand elle le peut. Il était attaché à ses devoirs jusqu'au scrupule ; et quelquefois au milieu de douleurs assez vives , il ne laissait pas d'être auprès du roi dans les temps où il devait être. L'assiduité d'un homme aussi désintéressé , et qui au lieu de demander refusait, n'était pas celle d'un courtisan. Quelquefois il ne se défiait pas assez des instructions qu'il recevait dans les choses de son ministère ; car il était dans un poste trop élevé pour avoir la vérité de la première main; et l'amour qu'il se sentait pour la justice, le témoignage qu'il s'en rendait , l'attachaient beaucoup aux idées qu'il avait prises. Il a toujours souffert ses longues et cruelles infirmités avec tout le courage d'un sage physicien , qui sait k quoi la machine du corps humain est sujette , qui pardonne à la nature.

Il avait épousé Marie Nozereau , dont il a laissé deux fils : l'aîné , évéque de Lombez; et le second conseiller d'état.

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