‹ Œuvres de Fontenelle (volume 5)Chapitre 34 sur 36 · DE OZANAM · texte numérisé non relu

DE OZANAM

Jacques Ozaisam naquit en 1640, dans la souveraineté deDombes, d'un père riche et qui avait plusieurs terres. Sa famille était d'origine juive ; ce que marque assez le nom qui a tout-à-fait l'air hébreu : mais il y avait longtemps que cette tache , peut-être moins réelle qu'on ne pense , était effacée par la profession du christianisme et de la religion catholique. Cette famille était illustrée par plusieurs charges qu'elle avait possédées dans des parlemens de provinces.

Ozanam était cadet; et par la loi de son pays tous les

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biens devaient appai lenir a l'aîné. Son père , qui était un homme vertueux , voulut réparer ce désavantage par une excellente éducation. 11 le destinait à l'église , pour lui faire tomber quelques petits bénéfices qui dépendaient de la famille. Les mœurs du jeune homme étaient bien éloignées de s'opposer a cette destination : elles se portaient naturellement à tout ce qui serait à désirer dans un ecclésiastique ; et une mère très pieuse les fortifiait encore , et par son exemple et par ses soins d'autant plus puissans , qu'elle était tendrement aimée de ce fils. Cependant il ne se tournait pas volontiers du côté de l'église : il avait fort bien réussi dans ses humanités; mais il avait pris beaucoup de dégoût pour la philosophie scolastique. La théologie ressemblait trop h cette philosophie ; et enfin il avait vu par malheur des livres de mathématiques, qui lui avaient appris à quoi il était destiné.

Il n'eut point de maître, et on n'avait garde de lui en donner : mais la nature seule fait de bons écoliers. A dix ou douze ans il passait quelquefois de belles nuits dans le jardin de son père, couché sur le dos, pour contempler la beauté d'un ciel bien étoile ; spectacle en effet auquel il est étonnant que la force même de Ihabitude puisse nous rendre si peu sensibles ! L'admiration des mouvemens célestes allumait déjà en lui le désir de les connaître , et il en démêlait par luimême ce qui était à la portée de sa raison naissante. A l'âge de quinze ans il avait composé un ouvrage de mathématiques qui n'a été que manuscrit, mais où il a trouvé dans la suite des choses dignes de passer dans des ouvrages imprimés. 11 n'eut jamais de secours que do son professeur en théologie , qui était aussi mathé-

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maticien; mais un secours léger donné à regret, et toujours accompagné d'exhortations à n'en guère profiter.

Après quatre ans de théologie faits comme ils peuvent l'être par obéissance, son père étant mort, il quitta la cléricature, et par piété, et par amour pour les mathématiques. Elles ne pouvaiont pas lui rendre ce qu'il perdait; mais enfin elles devenaient sa seule ressource, et il était juste qu'elles le fussent. 11 alla à Lyon où il se mit k les enseigner. L'éducation qu'il avait eue lui donnait beaucoup de répugnance k recevoir le prix de ses leçons; il eut été assez payé par le plaisir de faire des mathématiciens , et de ne parler que de ce qu'il aimait , et il rougissait de l'être d'une autre manière.

Il avait encore une passion : c'était le jeu. Il jouait bien , et heureusement. L'esprit de combinaison peut y servir beaucoup. Si la fortune du jeu pouvait être durable, il eût été assez a propos qu'elle eût suppléé au revenu léger des mathématiques.

Il fit imprimer a Lyon en 1670 des tables de sinus, tangentes et sécantes , et des logarithmes, plus correctes que celles deUlacq , de Pitiscus et de Henri Briggs. Comme ces tables sont d'un usage fort fréquent , c'est un grand repos que d'en avoir de sûres.

Des étrangers k qui il enseignait à Lyon , ayant parlé du chagrin où ils étaient de n'avoir point reçu des lettres de change qu'ils attendaient de chez eux pour aller à Paris, il leur demanda ce qu'il leur faudrait : et sur ce qu'ils répondirent cinquante pistoles, il les leur prêta sur-le-champ sans vouloir de billet. Ces messieurs, arrivés à Paris, en firent le récit k feu M. d'Aguesseau, père du chancelier. Touché d'une action si

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noble en toutes ses circonstances, il les engagea à faire venir ici Ozanam , sur l'assurance qu'il leur donnait de le faire connaître et de l'aider de tout son pouvoir. Peu de gens aussi sensibles au mérite sont à portée de le favoriser, ou peu de gens à portée de le favoriser, y sont aussi sensibles.

Ozanam se détermina donc à quitter Lyon. Sur la route, un inconnu lui dit que s'il pouvait renoncer au jeu, il ferait fortune à Paris, qu'il y acquerrait beaucoup de réputation , qu'il s'y marierait à trente-cinq ans, et quelques autres choses particulières que l'événement a justifiées. Il y aurait dans cet inconnu de quoi faire un devin , si l'on voulait , ou un Rosecroix qui courait le monde.

A peine Ozanam était-il arrivé à Paris, qu'il apprit que sa mère était à l'extrémité , et voulait le voir avant que de mourir. Comme il l'aimait avec tendresse, il y vola; mais il eut la douleur de la trouver morte. Elle avait eu dessein de le faire son héritier; mais le frère aîné l'empêcha par des artifices dont il se punit ensuite lui-même, en conduisant très mal et en dissipant ce bien qu'il avait tant aimé.

Ozanam revint à Paris, et n'eut plus aucun commerce avec une famille dont il ne tenait que son nom. Il se défit de la passion du jeu , et les mathématiques furent son unique fonds. Il était jeune , assez bien fait, assez gai , quoique mathématicien. Des aventures de galanterie vinrent le chercher. Une femme qui se disait de condition , et qui logeait dans la même maison que lui , tenta vivement sa vertu. Il lui demanda si elle n'avait point besoin d'argent; elle en convint , et il en fut quitte pour quelques louis d'or. Il conçut que dans

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le célibat il courait risque non -seulement de se délendre plus mal, s'il se présentait de pareilles occasions, mais d'être l'agresseur ; et il épousa une femme presque sans bien , qui l'avait touché par son air de douceur , de modestie et de vertu. Ces belles apparences , ce qui est heureux , ne le trompèrent point.

Ses études ni ses occupations ne l'empêchaient point de goûter avec elle et avec ses enfans les plaisirs simples que la nature a attachés aux noms de mari et de père, mais qui sont aujourd'hui réservés pour les familles obscures, et qui déshonoreraient les autres. 11 eut jusqu'à douze enfans , dont la plupart moururent , et il les regrettait comme s'il eût été riche , ou plutôt comme ne l'étant point ; car ce sont les plus riches qui se tiennent les plus incommodés d'une nombreuse famille.

Dans les temps de paix, où Paris était plein d'étrangers, les mathématiques rendaient bien; et il vivait dans l'abondance, bien entendu que c'était l'abondance d'un homme fort réglé. Pendant la guerre, la recette baissait ; les Français y suppléaient peu, parce qu'il les avait détournés de lui en préférant ies étrangers, et qu'une certaine habitude, vin certain train établi a beaucoup de pouvoir en toute matière. Il employait les temps de guerre à composer des ouvrages, non pas tant pour se procurer par-là quelque dédommagement ( car que peut-on espérer d'un livre de mathématiques ? ) , que parce qvi'il est presque impossible qu'un mathématicien habile et qui a du loisir, résiste à des vues et à des méthodes nouvelles qui viennent s'offrir à lui , et en quelque sorte malgré lui.

Il composait avec une extrême facilité, quoique sur

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des sujets difficiles. Sa première façon était la dernière ; jamais de ratures ni ne corrections , et les imprimeurs se louaient fort de la netteté de ses manuscrits. Quelquefois il résolvait des problèmes embarrassés en allant par les rues, quelquefois même, dit-on, endormant; et alors il se faisait apporter prompLement à son réveil de quoi les écrire : car la mémoire , ennemie presque irréconciliable du jugement, ne dominait pas en lui.

Ses principaux, ouvrages sont un Dictionnaire de mathématiques très ample, imprimé en 1691, où il donne par occasion les solutions d'un assez grand nombre de problêmes de très longue haleine ; un Cours de mathématiques en cinq volumes, imprimé en 1698; un grand Traité d'algèbre ; des Sections coniques ; des Récréations mathématiques et physiques ; un Diophante manuscrit, qui est entre les mains du chancelier, juge fort éclairé, même en ces matières. Tous ces ouvrages , et quelques autres moins considérables seulement par le volume , ne roulent que sur Fancienne géométrie , mais approfondie avec beaucoup de travail. La nouvelle n'y paraît point, c'est-k-dire celle qui par le moyen de l'infini s'est élevée si haut; elle était beaucoup plus jeune que Ozanam. Il est vrai aussi que l'ancienne, qui est moins sublime, moins piquante, même moins agréable , est plus indispensablement nécessaire, et plus sensiblement utile, et que c'est elle seule qui fournit à la nouvelle des fondemens solides.

A l'âge de soixante-un ans, c'est-à-dire en 1701 , il perdit sa femme , et avec elle tout le repos et tout le bonheur de sa vie. La guerre, qui s'alluma aussitôt pour la succession d'Kspagne , le réduisit dans un état fort triste. Ce fut en ce temps-là qu'il entra dans l'aca-

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