‹ Œuvres de FontenelleChapitre 34 sur 112 · ÉLOGE DE TOURNEFORT · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE TOURNEFORT

père , arrivée ea 1677 > ^^ laissa entièrement maitre de suivre son inclination.

Il profita aussitôt de sa liberté , et parcourut en 1678 les montagnes de Danphiné et de Savoie y d'où il rapporta quantité de belles plantes sèches , qui commencèrent son herbier.

La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse , qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet ,comme la géométrie et l'histoire , ou qui tout au plus , comme la chjmie , l'anatomie et l'astronomie , ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts , que l'on gravisse contre des rochers esctq»ésy que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres fpi peuvent nous instruire à fond de cette matière , ont été jetés an hasard sur toute la surface de la terre ; et il faut se résoudre à la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare d'excdler dans cette science : le degré de passion qui suffit pour faire un savs^nt d'une autre espèce , ne suffit pas pour faire un grand botaniste ; et avec cette passion même , il faut encore une santé qui puisse la suivre , et une force de corps qui j réponde. Tournefort était d'un tempérament vif, laborieux y robuste; un grand fonds de gaieté naturelle le soutenait dans le travail , et son corps , aussi-bien que son esprit y avait été fait pour la botanique.

En 1679 , il partit d'Aix pour Montpellier , oh il se perfectionna beaucoup dans l'anatomie et dans la médecine. Un jardin des plantes établi en cette ville par Henri lY, ne pouvait pas , quel-* que riche qu'il fdt , satisfaire sa curiosité ; il courut tpus les environs «de Montpellier à plus de dix lieues , et en rapporta des plantes inconnues aux gens même du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'arril 1681 ; il passa jusqu'à la Saint- Jean dans les montagnes de Catalogne , ou il était suivi par les médecins du pays , et par les jeunes étudians en médecine , à qui il démontrait les plantes. On eût dit presque qu'il imitait les anciens gymnoso^ pbistes , qui menaient leurs disciples dans les déserts ou ils te-^ naient leur école.

Les hantes montagnes des Pyrénées étaient trop proches pour ne le pas tenter. Cependant il sayait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareiHe à celle des plus austènes anachorètes , et que les malheureux habitans qui la lut pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que le» voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. Il avait imaginé un stratagêma poor leur dérober un peu d'argent dans ces sortes d'occasions.

ii8 ÉLOGE

Il enfermait des réaux dans du pain qm'il portail »uf lui , e| ^i était si noir et si dur, que quoiqu'ils le volassent fort exacte«ment , et ne fussent pas gens k dédaigner' « ils k lai laissaient avec mépris. Son inclination domiùante lui faisait tout aor-' monter ; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui Teim-^ ronnaient de toutes p^rts , s'étaient cîiai^és pour lui en Ime magnifique bibliothèque , oii il avait le plaiAir de trçmver tont ce que sa curiosité demandait , et oii il jmssaii des fournées délf-^ cieuses. Un jour une méchante cabane où il conehait toosba tout à coup 'y il fut deux heures enseveli sous les raines , et j aurait péri , si l'on eût tardé encore quelque temps à le retirer.

Il revint à Montpellier à la fin dé 16&1 , et de là il aUa cli«s lui à Aix , oii il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence , de Languedoc , de Dauphiné ^ de Catalogne , des Alpes et des Pyrénées. 11 n'appartient pas à tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand lAoïn* Ij^re y bieu entières > bien conservées , disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc , le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.

Heureusement pour les plantes , Fagon , alors premier médecin de la feue reine , s'y était toujours attaché y comme à une partie des plus curieuses de la physique ei des plus essentielles de la médecine ; et il favorisait la botanique de tout le pouvoir que lui donnaient sa place et son mérite. Le nom de Tournefbrt vint à lui de tant d'endroits différens , et toujours avec tant d'uniformité , qu'il eut envie de l'attirer à Paris , rendea-vous général de presque tous les grands talens répandus dans les pro* vinces. 11 s'adressa pour cela à madame de Venelle , soua-gouvernante des enfans de France , qui connaissait beaucoup toute la famille Tournefort. £Ue lui persuada donc de yénir à Paris ; et en i683 , elle le présenta à Fagon , qui des la même année lui procura la place de professeur en botanique au jardin royal des plantes, établi à Paris par Louis XIII , pour l'instruction des jeunes étudians en médecine.

Cet emploi ne l'empêcha pas de faire différens voyages. Il retourna en Espagne , et alla jusqu'en Portugal. II vit des plantes ^ mais presque sans aucun botaniste. Eu Andalousie y qui est un pays fécond en palmiers , il voulut vérifier ce que l'on dit depui;s si long -* temps des anM>urs du mâle et de là femelle de celte espèce ; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes , en cas qu'elles soient , sont encore mjstérienses. Il alla aussi en Hollande et en Angleterre , oii il vit et des pkustes y et plusieurs grands botanistes, dont il gagna facilement l'estime et l'amitié. 11 n'en faut point d'autre preuve que Feu vie qu'eut

DE TOÛRNËFORT. 119

Hemiâa , célèbre professeur en botanique à Leyde , je Ini n^signer ta jdace , parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit «a commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'in^ tance ; et le sUe qu'il avait po^nr la science qu'il professait , lui faisait choisir un snccéssenr non-seulement étranger, mais d'une nation ennemie. Il promettait à Toumefort une pension de 4<ioo Uvfes de messieurs les états-généraux , et lui faisait espérer nae augmentation quand il serait encore mieux connu. La pen^ lion attachée à sa ^^ê^ dd jardin royal était fort modique ^ cependant raxtrour de son ptys lui fit refuser des offres si utiles et â flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu*ii disait k tes amis , c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savaiit ne serait pas sa véritable patrie , êi les sciences n'y étaient florissantes.

La sienne ne fut pan htgrate. L'académie des sciences ayant été mise en i6gf« sous l'inspection de l'abbé Bignon , un des premiers osages qu'il fit de son autorité , deux mois après qu'il ea fut revêtu , fût de faire entrer dans cette compagnie Tournefort et Homberg , qu'il ne connaisaait ni l'un ni l'autre que par le nom qu'ils s'étaient fart. Après qu'ils eurent été agréés par le ftoi sur son témoignage , il les présenta tons deux en*semble k Facadémie , deux premiers nés , pour ainsi dire, dignes de Yètre d'un tel père f et d'annoncer toute la famille spirituelle ^ai les a suivis.

En 1694 parut le premier ouvrage de Toumefort , intitulé : Èlémêftê de boianiquê , on méihode pour connaUr€ des plantes , imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de Tsrdfe dans ce nombre prodigieux de plantes seméeâ si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer , et pour les distribuer en genres et en espèces, qui en facilitent la connaissance , et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une idffinité de nom» différens. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature , qui a préféré une confusion magnifique à lâ commodité des physiciens ; et c'est ^ eut k mettre presque malgré elle de l'arrangement et un sys^ tème dans les plantes. Puisque ce ne peut être qu'un ouvrage de leur esprit , il eSt aisé de prévoir qu'ils se partageront , et qae même quelqueé-ûHs île voudront point da systèmes. Celui que Tonhiefort a préféré , après une longue et savante dfscussiofi , consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les frnitspris ensemble } c'est4Hdire, que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre ^ après quoi les différeoces ou de la racine, ou de la tige , on des feuilles , feront

leurs' jiffërentea espèces. Tournefort a été même plus loiir; an^ dessus des genres il a mis des classes qui ne se règlent que par les .fleurs , et il est le premier qui ait eu cette pensée beaucoup plua utile à la botanique qu'on ne se l'imaginerait d'abord ; car il ne trouve jusqu'ici que i4 figures différentes de fleurs qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre lesntains •une plante en- flear dont on ignore le nom , on voit auasîtÀt k quelle classe elle appartient dans le liyre des Ëlémens de botanique. Quelques jours après , la fleur parait ^ le fruit qui détermine le genre dans ce même livre , et les autres parties donaent l'espèce ; de sorte que l'on trouve en un moment , et le nom que Tournefort lui donne par rapport à son systèpié , et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnés , ou par rapport à leur système particulier, ou sans aucun système. Par-là on est en état d'étudier cette plante dans les auteurs qui en ont parlé , sans craindre de lui attribuer ce qu'ils auront dit d'une autre , ou d'attribuer à une autre ce qu'ils auront dit de ceHe<-lk C'est un prodigieux soulagement pour la mémoire , que tout se réduise à retenir 14 figures de fleurs , par le moyen desquelles on descend à 673 genres y qui comprennent soux eux 8846 espèces de plantes , soit de terre , soit de mer ^-connues jusqu'au temps de ce livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8846 espèces , et cela sous tous les nçms différens qu'il a plu aux botanistes de leur imposer ? Ce que «ous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircisse* mens ; mais nous les avons donnés dans l'bistoire de 1700 ( p. 70 eê auiif, ) , ou le système^de Tournefort a été traité plus à 4bnd et avec plus d'étendue.

Il parut être fort approuvé des physiciens , c'est-4-dire ( et cela ne doit jamais s'entendre autrement ), du plus grand nombre des physiciens. Il fut attaqué sur quelques points par Rai , célèbre )>otaniste et physicien anglais , auquel Tournefort répondit ea 1697 par une dissertation latine adressage à Sherard , autre anglais habile dans la même science. La dispute fut sans aigreur, et même assei»polie de part e^ d'autre , ce qui est assez à remarquer, ^On dira peut- être que le sujet ne valait guère la peine qu'on s'écfaauflït : car de quois'agissait-il? De savoir si les fleurs et les fruits suflisaient pour établir les genres ; si une certaine plante était d'un genre ou d'un .autre. Mais on doit tenir compte aux h(»nmes, et plus particulièrement aux-savans, de ne s'échauffer pas. beaucoup sur de légers sujets. Tournefort , dans un ouvrage postérieur à la dispute, a donné de grands éloges à Rai , et même sur son système des plantes.

Il se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris; et

DE TOURNEFORT. lai

«n 169B9 â pttbKa.ttn livre intitulé : HUioiredêB planées qui naiitMent aux environs de Paris , avec leur usage dans la médecine^ Il »t facile de juger que celui qui avait été chtrcher dea plantes nir les sommeta des Alpes et des Pyrénées , avait diiigemmeBl herborisé dans tous les environs de IParis , depuis qu'il y faisait soD séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité , si elle ne se rapportait à la médecine ; et quand on veut qu'elle soit utile, c'est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier , non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir au maladies des habitans; mais parce qu'il est plus commode d'employer ce qu'on a sous sa main , et que souvent ce qui viept de loin n'en vaut pas mieui. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris , Toumefort rassemble y outre leurs différens noms et leurs descriptions , les analyses chymiques que l'aca* demie en avait faites , et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre teal répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quel* quefots anx médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples, parce qu'ils sont trop faciles et d'un effet trop prompt. Certainement Toumefort en produit ici un grand nombre^ cependant ib sont la plupart assez négligés , et il semble qu'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup , et qu'on s'en ser« vira peu.

On pent compter parmi les ouvrages de Toumefort un livre , on du -moins une partie d'un livre , qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. Il porte pour titre : Schola boianica , sive catalogue plmUantm , guae ab aliquot annie in horio régie Parisienei etu-' diosis indigit<svit xdr clarissimus Josephus PiUon de Tour^ n^^bf , doUotr medicus , ui et PauU Hermanni paradisi batavi Prodromus , etc. Amsielodami , 169g. Un anglais nommé Simon Warton , qui avait étudié trois ans en botanique au )ardin du roi , sons Toumefort , fit ce catalogue des plantes qu'il y avait vues.

Comme les Élémens de botanique avnient eu tout le succès que Tailleur même pouvait désirer , il en donna en 1700 une traduction latine en faveur des étrangers , et plus ample , sous le titre tinstitutiones rei Iherhariœ , en trois volumes in-4® , dont le premier contient les noms des plantes distribuées selon le système ^e l'auteur, et les deux autres leurs ^gures très-bien gravées. A la tête de cette traduction est une grande préface , ou introduction à la botanique , qui contient avec les principes du système de Tonmelbrt ingénieusement et solidement établis y une histoire àt la botanique et des botanistes , recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il

nx ÉLOGE

»'occiip«t' aree fitkir ie tout eé qui aVait mpfmt i rôbfét d« foi!i amovr.

Cet amotn* cepeedant n'était pas si fidèle an plantes , qu'il lie se portât presque avec la mêiM ardeur à tonlee les autres turiosites de la physique * pierres figurées , marcassiles rares , pétrifications et Crjstallisatioiis eatraordinairesi coquillages de toutes les espèces. Il ^st yrai que du nombre de ees sortes d'infi» délités on en pourrait excepter son goik pour les pierres ; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient ,- et qai «raient des graines: il était même asses disposé à étendre ce sjstëme jusqu'aux métaÉx , et il semble qu'autasf qu'il pouyait , il tranoaformait tout en oe qu'il aimait le mieux. Il ramassait anssi des faabilJemens , des armes , dea instrumena de nations éioîgnëes , autres sortes de curiosités qui , quoiqu'elles ne soient pas sorties immédiatement des mains de la natore , ne laissent pas de devenir philosophiques pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était ftfit un cabinet superbe pour un particulier , et fameux dans Paris; les curieux l'estimaient 4^ ou 5o,ooo lierres. €e serait une tache daris la yie d'un philosopha qu'une si grande dépense, si elle avait eu tout «ntre objet. £lle prouve que Tour^ nefort , dans une fortune aussi bornée que la sienne , n'avait pu guère donner â des plaisir» plus frivoles , et cependant beaucoup plus recherchés.

Avec toutes les qualités qu'il avait , on peut juger aisément combien il était propre k être un excellent voyageur; car j'en* tends ici par ce terme , non ceux qui voyagent simplement, mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue, qui est asseiS rare , et un certain don de bien voir , plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde , et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes ; et parole un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences , qoe l'ordre que Tournefort reçut du roi en 1700 , d'aller en Grèce , en Asie et eh Afrique , non^^eulement pour y reconnaître les plantes des anciens , et peut^tre aussi celles qui leur auront échappé ; naais encore pour y faire de» efbsêrvttions sur toute l'histc/ire naturelle, sur la géographie ancienne et moderne , et même sur lesmosiurs , l# religion et le c<mimerte des peuples. Noiis ne répéterèns point ici ce qtt« lious avons dit sur ce sujet dans l'histoire de t^oo ( />. 79 ee suip» ). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain, quilui procurait tous les agrémené possibles dans son voyage , et de l'informer en détail dé ses découvertes et de ses aventures. *

Tournefort , accompagné de Gundelsheimer , allemand , ex-

DE TQURNEFORT. I23

«dkttt niMecîn f et de Anbricnr , babiie péiiffM, ails josqu'â l« froiktièrt dé Pefse , toujours iierborisânt et obsenrant. Les tatres vojageara voat par mar le fUms qa'ib Cuvent , parce <pie k mer est phu commode , et sar terre ils prennent !es cbe^ mins le» plàs battus. Gens-ci «"âTHaient par mér qtie le moins qB*ii était possible } ils étaient toujottrs bôrs des cbenîîf» , et s'en faisaient de nouTeam dans des lieu« fnSfj^éfiéÉbles. On lira luenCdt arec un j^isir nélé d'borrenr le réctt de leur descente daos la'gnnte d'AnfiparoB, cVst^à-^ire datts trois on quatre Mgmes affirenx qui se auceëdent les nns aniK antres. Toamefort ^t la sensible joie d'y voir une nonrelle espèce de jardin , dont toateslea plantes étaient différentes pièces de marbre encore saissantes on jeunes , et qni , selon toutes les circonstances dont kur formation était accompagnée , n'avaient pn qne végéter. £a rais ta nature s'était eacbée dans des liéul si profonds et si iaaoeessiblea pour travailler à la végétation des pierres; elle Rit , poar ainaft dire ^ prise sur le fait par deë Ouriéui si bardis.

L'Afrique était comprise dans le dessein du Voyage de Tour-^ «efort ; mais la peste , qui était etf Égjpte , le fit revenir de Satjne enFrance et$ 1702.0 fat là lepremier obstacle qui TeAt arrêté. Il arriva t comme l'a dit tfn grand poète , pour nne^ oeeuîon plus brillante et moins utile , chargé des dépouiiiês dé' i Orient. Il rapportait , outre une infinité d'observations difie*^ rentes , tS56 nouvelle» espèces de plantes , dont une grande partie venaient se ranger d'elleis-mémes sons quelqu'un des 6^^ geares qu'il avait établis. Il ne fut obligé de cY^er pour tout le mie qne 25 nouveaux genres , sans aucune augmentation dea clasies ; ce qui prouve la commo^té d'uu système , oh tant de plantes étrangères , et que Ton n'attendait point , entraient' si iadlement. Il en fit son oanMafium inêtitaêUfnum réi kerhariœ , imprimé en 1703*

Qaand il fut revenu à Paris , il songea à reprendre la pratique de la médecine , qu'il avait sacrifiée k son voyage du Levant , daos le temps qu'elle coilimençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'mi certain goût du public , et surtout en ce genre-là , les interruptions sont dangernues } l'approbation des bommes est quelque cbose de forcé , et qui ne derauide qil'à finir. Toumefort eut donc quelque peine à renouer le fil de ce qu'il avait quitté ; d'ailleurs il fal* lait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du jadtîn royal ; il j foignît encore cei» do collège royal , ûh il eut une pTace de processeur en médecine 9 les fenctions de l'académie lui demandtîent aussi du temps. Enfin. il voulut travailler à la relation de son grand voyage , dont il n'avait rapporté que de simples

mémoires informes el intelligibles pour lai seul. Les courses et les travaux du jour , qui lui rendaient le repos de la nuit pins nécessaire , l'obligeaient au contraire à passer la nuit dans d'au*tres travaux ^ et malheureusement il était d'une forte constitution y qui lui permettait de prendre beaucoup sur lui pendant un assez long temps, sans en être sensiblement incommodé. Mais à la fin sa santé vint k s'altérer , et cependant il ne la ménagea pas davantage. Lorsqu'il était dans cette mauvaise disposition , il reçut par hasard un coup fort violent dans la poitrine , dont il jugea bientôt qu'il mourrait. Il ne fit plus que languir pendant quelques mois, et il mourut le a8 décembre 1708.

Il avait fait un testament , par lequel il a laissé son cabinet de curiosités au roi pour l'usage des savans , et ses livres de botanique à l'abbé Bignon. Ce second article ne marque pas moins que le premier son amour pour les sciences ; c'est leur faire un présent , que d'en faire un à celui qui veille pour elles dans ce royaume avec tant d'application , et les favorise avec tant de tendresse.

De$ deux volumes in-4*- que doit avoir la relation du Vojage de Touruefort, le premier était déjà imprimé au Loorre quand il mourut , et l'on achève présentement le second sur le •manuscrit de l'auteur , qui a été trouvé dans un état où il n'y avait rien à désirer. Cet ouvrage , qui a conservé sa première forme de lettres adressées à M. de Pontchartrain, aura aoo planches en taille-douce trës^bien gravées , de plantes d'antiquités , etc. On y trouvera , outre tout le savoir que nous avons ipeprésenté jusqu'ici dans Toumefort , une grande connaissance de l'histoire ancienne et moderne , et une vaste érudition dont nous n'avons point parlé, tant nos éloges sont éloignés d'être flatteurs. Souvent une qualité dominante noi|s en fait négliger d'autres , qui mériteraient cependant d'être relevées. ■ ' ' '

DE TSCHIRNHAUS.

.CiRNFROi Walter DE TscHiRRHAUS , Seigneur de KtssingswaKi et de Stoltzenberg , naquit Iç 10 avril 16S1 à Kissingswald , dan» la Lusace supérieure , de Christophe de Tschirnhaus et de N. .. de Sterling , tous deux d'une ancienne noblesse. Il y avait plus de 40Û ans que la maison de Tschirnhaus , qui était venne de Moravie et de Bohême , .possédait près de la ville de Gorlits cette seigneurie de Kissingswald , où naquit celui dcMit non» parlons.

DE Ti$CHlANHAUS. i25

D eut poar les sciences tous les mattres que Ton donne aux gens de sa condition ; mats iFr^pondit à leurs soins autrement que les gens de sa condition n'ont coutume d'y répondre Dès qu'il sut qu'il j ayait au monde une géométrie , il U saisit avec ardeur , et de là il passa rapidement aux autres parties des mathématiques , qui en lui offrant mille nouveautés agréables j se disputaient les unes aux autres sa curiosité.

À l'âge de 17 ans , son père l'envoya achever ses études à Lejde 5 il y arriva dans le temps d'une maladie épidémique , qui le mit en grand danger de sa vie. Il eut bient^ , malgré sa jeunesse , beaucoup de réputation parmi les savans de Hollande, Mais la g;nerre ayant commencé en 1672 , il devint homme de gaerre , et montra qu'il savait aussi-bien faire son devoir que saine son inclination. Cette inclination dominante pour les lettres contribua même à lui faire prendre les armes : elle lui avait fait lier une étroite amitié avec le baron de Neuland , qui avait les mêmes goûts ; et comme oe baron était au service des états , il engagea Tschimhaus à y entrer aussi en qualité de volontaire , afin qu'ils ne se séparassent point l'un de l'autre. Tschirnfaaos servit dix-huit mois , après quoi il {ut obligé de retourner en son pays. Il en repartit quelque temps après pour voyager , selon la coutume de sa nation , qui croit avoir besoin du commerce des antres pour se polir , et qui en doit parvenir d'autant pins aisément à se rendre j^us polie qu'elles. Il vit l'Angleterre, la France , l'Italie , la Sicile y Malte. Dans tous les pays oh il passa , il s'attacha à voir les savans et tout ce qui est *un spectacle pour les savans , curiosités de l'histoire naturelle , ouvrages extraordinaires de l'art, manufactures singulières. €e grmd n(Mmbre de différens faits bien observés , ne sont pas dans un bon esprit de simples faits et d'inutiles omemens de la mé-* moire } ils deviennent les principes d'nne infinité * de vues , oU k plas fine théorie dénuée d^expénence n'arriverait jamais. Mus les yeux ont vu , plus la raison voit elle-^néme.

Tschimhaus retourna en Allemagne , et alla passer quelque temps k la cour de l'empereur Léopold ; car le philosophe peut aller jusques dans les cours , ne fdt-ce que pour y observer des mœurs et des façons de penser qu'il n'aurait pas trop devinées.

An milieu de cette vie agitée , ou du moins assez mêlée de mouTement , les sciences , et surtout les mathématiques , occupaient toujours Tschimhaus. Il avait acquis avec art l'habitude de n'être pas aisément troublé , et s'était endu^i aux distractions, n vint k Paris pour la troisième fois en 1682 ; il y apportait des découvertes qu'il voulait proposer à l'académie des scien-

ces : c'étaient Ifei fameuses |Ç/iiisCiqiief qui pat netisna son aoâi ; car on 4i^ojr4i'otaLwmt^% les cAïuttiques^e Tflcbiriibaus » comme la ^traie 4' Arcbiinè(||9 , la çw<;)io^4e 4« Nicomède , Ifi ciasoîde 4e Qioçlès , les développées de J^lujgli^s. Va géomèjtre ne doit pas moins éti^e glorieux d'avoir dôniié son nom à une courbe , ou à une espèce enUère de cçtur hes , qu'un prince d'avoir donné le sien à une ville. Tsc^irnbaus , quoiqu'il n'e4t encore quie 3i jans , |ut mil pax le roi.a^ nombre df ces a^ipes académiciens qu'il ^tait venu consulter, et prendre eo quelque sorte pour ses Juges.

Tout le monde sait que les caustiques sont les C9whes formées par le concours des rayons d? lumière qu'une autre jcourbo quelconque « ré&éfihis ou roffipus. ËUes <mt une propriété re* marq^al)le.; c'est qu'elles sont égales a des lignes droites connues y quand les courbes qui les prodiuisfnt sop^t géoioétrûives. Ainsi TsGhirnha^s Xroay^ip q^ la cnustÂqiie formée dans «n quart de cercle par àp$ rayons réfléchis qui étaient venus d'abord parallèles à un diamètre, étjait ^ale aux trois ^ator/tièipes d^ diamèjtre. ljs$ rActification^ d^ ^(uirbcs qnî ne sont pas mcofc #v)omrd'bui fqrt communes i l'étaient alpra beaucoup moiins ; et de plius , c'est un g£a$^i a^'^tfi k cette découverte d'avoir précédé l'inventiçm à^ calpufjde l'infini , qui l'avait r^çdu plus facile, ^'acadén^ie la jVig^A digne d'être exa^ ipiii^ée fn particulier par dep conMijâssairas qui furciit Cassini , Maffçitf e{, .de I9 Qirie, Ce dernier contesM^ à Tschinihâus luie gé^ér^ti^Q M 4(i¥H:riptjqp qu'il donnait 4^ jb caustique par réflexion ^|i qu«rt de cer^l^* T^cjurnbavs , sfli ncmo^iArait pas le fpnd de >a luétbode, n^ se reKi4itf>as ^ 4^ j|a Hire » qui de son çàt^ p9r^ifl# 4 ^^m )U ^ératinn df^nt il.s'f^gMvit ipour fort suêpeQte« JU'atntfiur ^en leia^it si sAr » qii'il l'envoya au ^urnai de I«ej^<;k , mm^^9if^ démon^Mian*

Il retouirna en JKoll|in49 9 P¥ il «^çbova et l^iAsa entre lesmaûns de sf s amis un Irait^ înlptuiié : pU M^diciri4 méntiê el eorpon^- Il avait commencé fi .compt^er 4ôs T^gie ifi J^8 ^n# , et jnéngiç aivec l'iatention d'imprimer , presque ^nsépnr^i^e du ^evaîl de la qoD^position y don^ c^e q8| la pren^ière récoippanfe. {I av.eit fait en différçn^ temp^ dsf ouvrages , dpn^ «es amis et lui avaient été fort contens ; n^a^ par bonbnnr Tknpressipn n'^ #ya#it pn être assez prompte , ils lui avaient tellement déplu quand il élnit vepu a les revoir , qu'il avait pris njae JCerme résplntion ,de ne rien imprinaer qu'il n'eàt 3o an^Sf et de sacrLUer tous les enfans de sa jeunesse.; sacrifice d'autant plus rare , qu'ils 9ont nés dans un temps ou l'cm aixne evec plus d'ardeur et moins de connaît sauces. L'âge qiril s'était prescrit était passé quand son premier ouvrage , qui a été aussi le seul y parut à Amsterdam en i68y ,

DE TSGRIRNfiAUS. iikj

âMima roi, à fai il marquait pafv^à sa raconnaiigaace d'être eatré dans l'acadaoue. Le titve du Aivre eat , pour ainsi dire y double de Qtliû de la Reohewke de ta vérité / car celuh-ci ne veut que rectiier ou guérir Tesprit y et l'autre entreprend aussi leoûrps. Avec une boune logique et une bonne médecine, les hommes n'auraient plus besoin de rien.

Pour donner un e&emple de la manière de conduire loii esprit dans les sciences , en allant toujours du plus simple au plus com^ poté y et en conibînant ensemble les vérités à mesure qu'elles Missent , Tsc^rnhans propose use génération univeraelle de courbes pur des centres ou foyers y dont le noipibre croît toujours, • et fait croître en même temps le degré dont est la courbe. Il prétend tirer de là une piétbode générale pour les tangentes qu'il Tante fort , et quantité d'autres tbéopèmes ou problèmes împor*. tans; et a cette occasion il insinue qu'il ne croit pas s'être trompe lar la caustique du quart de cercle. De la Hire a démontré depuif* en i6()4 9 dans son traité des épicyeloïdes , que cette caustiqueea était une \ qu'à la vérité elle était de la longueur déterminée par Tsehirnhans , mais qu'elle n<i pouvait pas être décrite de la manière qu'il avait proposée. Il n'est pas étonnant que l'on fasse quelque faux pas dans des routes nouvelles , et que l'on s'ouvre fsi-ménae. L'esprit original qui est ardent , vif et bardi , peut n'étrf pas toujours asses mesuré ni assès circonspect. On sent dans le liyre de< Tscbimbaus cette cbaleur et cette audace , qui appartiennent au génie de l'invention. Si l'auteur n'ayait beau*^ coap fait, on croirait volontiers qu'il promet trop, et qu'il élève trop baut nos espérances.

Les préoeptes de tbéorie qu'il donne ne sont pas si singuliers* que certains précep^s de pratique qu'il y ajoute , ou plutôt certains usages dont il s'était bien trouvé.' Nous les rapporterons ici , parpe que non ne saurait mieux représenter le détail de sa TÎe particulière par rapport k l'étude. Il faisait ses expériences en été, e<t les montait en ordre., on eu firait ses conséquences, ou enlin faisait ses grandes recbercbes de tbéorie pendant l'bb* ver , qu'i) trowait plus propre à la méditation. Sur la fin de Tautoame , il donnât quelques soins particuliers à sa santé ^ et faisait une espèce de revue de 9/e% forces corporelles , pour entrer dans cette saison destinée aux plus grands travaux de l'esprit. Il relisait les compositions de l'hiver précédent , s'en rappelait des idées, se faisait renaître l'envie de les continuer ^ et alors il commençait à se retrancber le repas du soir , et k diminuer même un peu du diuer de jour en jour. Au lieu de souper , ou il lisait sur les matières qu'il a^ait dessein de traiter , ou s'en entretenait sfoc quelque «mi lAf «ut. U se couchait à neuf benres , et k fai»

ii8 ÉLOGE

sait éverUer à deux kenre» apfès minuit. Il se tenait exactement pendant quelque temps dans «la même situation, ou le réveil Payait trouvé , ce qui l'empécliait d'oublier le songe qu'il faisait en ce moment ^ et si , comme il pouvait assez naturellement arriver, ce songe roulait sur la matière dont il était rempli , il en avait plus de facilité à la continuer. Il travaillait dans le silence et le repos de la nuit. Il se rendormait à six heures , mais seulement jusqu'à sept', et reprenait son travail. IL dit qu'il n'a jamais fait de plus grands progrès dans les sciences. , qu'il n'a jamais senti son allure plus vigoureuse et plus rapide , que quand il a observé toutes ces pratiques avec le plus de régularité. On y pourra trouver un soin excessif de se ménager tous les avantages possibles } mais toutes les grandes passions vont à l'égard de leur objet jusqu'à une espèce de superstition.

Il lui arrivait souvent pendant la nuit de voir une grande quantité d'étincelles très-brillantes , qui voltigeaient et jouaient en l'air. Quand il voulait les regarder fixement , elles disparaissaient; mais quand il les négligeait, non-seulement elles duraient presqueAutant que son application au travail , mais elles redoublaient d'éclat et de vivacité. Ensuite il parvint à les voir en plein jour , lorsqu'il eut acquis un certain degré de facilité dans la méditation. Il les voyait sur une muraille blanche, ou sur un papier qu'il avait placé & côté de lui^ Ces étincelles visibles pour lui seul , étaient en inéme temps , et un eifet , et une représentation des esprits de son cerveau violemment agités. • Cette passion ardente pour l'étude doit assés naturellement donner l'idée d'un homme extrêmement avid^ de gloire ; car enfin il n'y a point de grands travaux sans de grands motifs , et les savans sont des ambitieux de cabinet. Cependant Tschirnhaus ne l'était point ; il n'aspirait point par .toutes ses veilles k cette immortalité qui nous touche tant , et nous appartient si peu ; et i\ a dit à ses amis, que dèsi'âge de vingt-quatre ans il croyait s'être affranchi de l'amour des plaisirs, des richesses et même de la gloire. II. y a des hommes qui ont droit de rendre témoignage d'euxmêmes. Il aimait donc les sciences, de cet amour p^ et désintéressé qui fait tant d'honneur, et à l'objet qui, l'inspire « et au coeur qui le ressent. La manière dont il s'exprime en quelques endroits sur les ravissemens que cause la jouissance de la vérité , est si vive et si animée ^ qu'il aurait été inexcusable de se proposer une autre récompense.

Le traité ds Medicinà mentis el corporia , contient aussi ses principes sur la santé. U n'était pas si séquestré du monde par son goût pour les sciences , qu'il ne fût quelquefois obligé de vivre avec les autres j et à leur manière , et par conséquent de

DE TSCHIRNÏIACS. 12g

manger et de boire trop. Il propose plutôt dèsprecâutioits pour prévenir les maux de ce genre de vie , que des remèdes pour les guérir , si ce n'est que la sueur , dont il fait grand cas et à laquelle il a toujours recours , est en même temps une précaution et un remède. Du reste , il traite de poison tout ce qui ne peut pas être aliment. Il veut que l'on écoute et que l'on suive ce goût simple et exempt de toute réflexion , qui nous porte à certaines viandes , ou un dégoût pareil qui nous en éloigne : ce sont des avis secrets de la nature , si cependant la nature a un soin de nous si exact , et auquel on puisse tant se fier. Il dit qu'étant dans l'obligation de manger beaucoup y il mangeait du moins alternativement des choses fort opposées , chaudes et froides , salées et douces , acides et ainères , et que ce mélange , qui pa« raissait bicarré aux autres convives , et qu'ils prenaient même pour un effet d'intempérance , servait à corriger les excès des qualités les uns par les autres: On doit dire à son honneur , que ces sortes de singularités oii le jetait le soin dé sa santé , n'étaient pas si grandes que celles oii l'amour de l'étude l'avait conduit.

Après la publication de son ouvrage , étant chez lui en Saxe ^ il commença à songer à l'exécution d'un grand desseiW qu'il tûér £tait depuis long*temps. Il croyait qu'à moins que l'on ne ren«tlit l'optique plus parfaite , nos progrès dans la physique étaient arrêtés à peu près au point oii nous sommes ; et que pour mieux connaître la nature , il la fallait mieux voir. D'ailleurs , lui quj était l'inventeur des caustiques , il prévoyait bien que de plu^ grands et de meilleurs verres convexes exposés au soleil , seraient de nouveaux fourneaux qui donneraient une chimie nouvelle. Mais dans toute la Saxe il n'y avait point de verrerie propre à reiécution de ces grandes idées. Il obtint de l'électeur , son maître, roi de Pologne, la permission d'y en établir; et comme on s'aper^t bientôt de l'utilité que le pays en recevait , il y ou établit jusqu'à trois. De là sortirent des nouveautés et de diop^ trique et de physique presque miraculeuses. Nous les annonçâmes sur la parole de Tschimhaus dans les histoires de 1699 (p, 9 et Jiuf'.), et de 1700 (p. 128 elsiUu. ). Quelques-unes étaient de nature à pouvoir trouver des incrédules ; car en perfectionnant la dioptrique , elles la renversaient : mais enfin , le miroir ardent que S. A. R.. monseigneur le duc d'Orléans a acheté de Tschimhaus , est du moins un témoin irréprochable d'une grande partie de ce qu'il avait avancé..

Ce miroir est convexe des deux côtés, et est portion de deux sphères , dont chacune a douce pieds de rayons. U a trois pieds rhinlandiques de diamètre , et pèse cent soixante livres , ce qui est une grandeur énorme par rapport aux plus grands verres

i3o ÉLOGE

cooyexes qui aient jamais été faits. Lies bords en soAt aussi parfaitement travaillés que le nfilieu; et, ce qui le marque bien, c'est que son foyer est exactement rond. Ce verre est une énigme pour les Habiles gens. A-t-il été travaillé dans des bassins, comme les verres ordinaires de lunettes? A*t*il été jeté en moule? On peut se partager sur cette question ; les deux manières ont de grandes difficultés , et rien ne fait mieux Téloge de la méca« nique dont Tsckirnhaus doit s'être servi. Il a dit, mais peutêtre n'a-*t-il pas voulu révéler son secret , qu'il l'avait taillé dans des bassins , et que la masse de verre dont il l'avait tiré pesait sept cents livres } ce qui serait encore une merveille dans la verrerie. II en avait fait un autre de quatre pieds de diamètre , mais il fut endommagé par quelque accident.

Il présenta un miroir de cette espèce à l'empereur Léopold , qui pour reconnaître son présent , et encore plus son mérite , lui voulut donner le titre et les prérogatives de libre baron : mais il les refusa avec tout le respect qui doit accompagner un semblable refus ; et des grâces de l'Empereur , il n'accepta que le portrait de sa majesté impériale, avec une chaîne d'or. Pour rendre ce trait moins fabuleux , il est bon d'y en joindre un pareil qui le soutiendra. II refusa de même les fonctions de conseiller d'état, dont le roi Auguste le voulait honorer. On peut soupçonner que qui ne recherche pas les honneurs ^ veut s'épargner ou beaucoup de peine , ou la honte de ne pas réussira mais à qui les renvoie quand ils viennent s'offrir d'eux-mêmes, la malignité la plus ingénieuse n'a rien à dire.

Il revint à Paris pour la quatrième fois en 1701 , et fut asseï assidu à l'académie. Il y annonça plusieurs méthodes qu'il avait trouvées pour la géométrie la plus sublime ; mais il n'en donna pas les démonstrations , et il se contenta d'exciter une certaine curiosité inquiète , et peUt-être des doutes honorables à Ses dé* couvertes , en cas qu'elles fussent bien sûres. Nous avons donné dans l'histoire de 1 701 (p. 89 e/ 90 ) , une liste de ses propositions. Il prétendait pouvoir se passer de la méthode des infiniment petits , et donna à l'académie , sur les rayons des développées , un échantillon de celle qu'il mettait en la place. Rien ne prouve mieux la grande utilité des infiniment petits, que l'honneur qu'on se fait de n'en avoir pas besoin en certaines occasions.. En général , TsChîrnhaus voulait rendre la géométrie plus aisée , persuadé que les véritables méthodes sont faciles , que les plus ingé^ nieûses ne sont point les vraies dès qu'elles sont trop composées, et que la nature doit fournir quelque chose de plub simple. Tout cela est vrai: reste à déterminer le degré de simplicité } on croit présentement y être parvenu*

DE TSCHIRNHAUS. t3i

PencUnt ce séjour de Paris , Tschimhaus fit part à Homberg d'un secret qu'il avait trouvé,- aussi surprenant que celui do ttillef ses grands verres } c'est de faire de la porcelaine touto pareille 4 celle de la Chine , et qui par conséquent épargnerait beaucoup d'argent à l'Europe. On a cru jusqu'ici que la porce^ laine était un don particulier dont la nature avait favorisé les Chinois, et que la terre dont elle est faite n'était qu'en leur pajs. Cela n'est point ainsi ; c'est un mélange de quelques terres qui se trouvent communément partout ailleurs , mais qu'il faut i^aviserde mettre ensemble. Un premier inventeur trouve ordinairement un secret par hasard , et sans le chercher : mais un lecond , quâ cherche ce que le premier a trouvé , ne le peut gttère trouver que par raisonnement. Tschimhaus avait donné à Homberg sa porcelaine en échange de quelques autres secrets de ch jmie qu'il en avait reçus , et il lui fit promettre qjue de soa TÎvant il n'en ferait nul usage.

Quand ii fut retourné chez lui , il se trouva perpétuellement eariroiMié de chagrins domestiques , et sa vie ne fut plus qu'une MÎte de malheurs. Comme la santé de l'âme tient à celle de reprit , sur laquelle il avait tant médité, et qu'il y a moins de maux pour qai sait raisonner , ou des maux moins douloureux , il soutint leo siens avec constance , et fit voir ce qu'on ne voit presque jamais enr cette matière , l'usage de sa théorie et l'ap* plicitionde aes préceptes. Son humeur ne fut pas altérée , ni ses études seulement interrompues. Il se soumettait & une provid^ace h laquelle il est inutile de résister , et infiniment avantageux de se soumettre. Enfin , après avoir passé cinq ans à nwnbattre et à vaincre le chagrin , il tomba malade, peut-être parce qu'on ne peut le vaincre si longtemps sans en être fort afaibli. Il ne craignait point la fièvre , la phthisie , l'hydropisie , la goutte , parce qu'il se tenait sûr d'en avoir les remèdes; mais i) avait beaucoup de peur de la pierre , qu'il ne s'assurait pas de pouvoir prévenir ou guérir si aisément. Il avait pourtant trouvé une préparation de petit-lait qu'il croyait très-bonne , et qu'il 'a donnée dans une édition allemande dé son livre. Mais elle n'empêcha pas qu'au mois de septembre 1708, il ne fût sttaqné de grandes douleurs de gravelle, suivies d'une sup*pression d'urine. Les médecins , qiii ne le trouvaient pas asses obéissant , parce qu'il s'était rendu médecin lui-même , l'abandonnèrent bient^. Il se traita comme il l'entendit ; il ne perdit janmis ni sa fermeté , ni sa résignation à la Providence , ni IWge de sa raison , et enfin il mourut le 1 1 octobre suivant. Ses dernières paroles furent triomphe , pictoirt. Apparenmient il se regardait comme vainqueur des maux de la vie humaine.

i3a ÉLOGE

Son corps fut porté avec pompe à une de ses terres, et le roi Auguste en voulut faire les frais.

Il avait destiné cet hiver znéxne ou il allait entrer , à faire de grandes augmentations à son livre. Il avait donné une partie considérable de son patrimoine k son plaisir , c'est-à-dire aux lettres. Il propose dans son ouvrage le plan d'une société de gens de condition et amateurs des sciences , qui fourniraient- à des savans plus appliqués tout ce qui leur serait nécessaire , et pour les sciences et pour eux ; et l'on sent bien avec quel plaisir il aurait porté les charges de cette communauté. Il les portait déjà sans l'avoir formée. Il cherchait des gens qui eussent des talens, soit pour les sciences utiles, soit pour les arts^ il les tirait des ténèbres où ils habitent ordinairement , et était ea même temps leur compagnon , leur directeur et leur bienfaiteur. 11 s'est assez souvent chargé du soin et de la dépense de faire imprimer des livres d'autrui dont il espérait de l'utilité pour le public ; entre autres , le cours de chymie de Lemerj , qu'il avait fait traduire en allemand , et cela sans se faire rendre , ou sans se rendre à lui-même dans des préfaces l'honneur qui lui était dû, et qu'un autre n'aurait pas négligé. Dans des occasions plus importantes, si cependant elles ne le sont pas toutes éga« îement pour la vanité , il n'était pas moins éloigné de l'ostentation. Il faisait du bien à ses ennemis avec chaleur, et sans qu'ils le sussent ; ce qu'à peine le christianisme ose exiger. H n'était point philosophe par des connaissances rares , et homme vulgaire par ses passions et par ses faiblesses } la vraie philosophie avait pénétré jusqu'à son coeur , et y avait établi cette délicieuse tranquillité, qui est le plus grand et le moins re» cherché de tous les biens.

Page 1