‹ Œuvres de FontenelleChapitre 44 sur 112 · DE MORIN · texte numérisé non relu

DE MORIN

Xjonis MoRiic naquit au Mans le 11 juillet i635; son père, contrôleur au grenier à sel de la ville , et sa mère , étaient tous deux d'une grande piété. Il fut l'aîné de seise enfans ^ charge

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peo proportionnée aux facultés de la maison , et qui aurait effrayé des gens moins résignés à la Providence.

Ûs donnèrent k l'éducation de Morin tous les soins que leur fortune leur permit , et que la religion leur demanda. Des qu'il put marquer une inclination , il en marqua pour les plantes. Un paysan qui en venait fournir les apothicaires de la ville , fut son premier maître. L'enfant payait ses leçons de quelque petite monnaie , quand il pouvait , et de ce qui devait faire son léger repas d'après dîné. Déjà avec le goût de la botanique , la libé-^ ralitë et la sobriété commençaient à éclore en lui , et une incli* nation indifférente ne se développait qu'accompagnée de ces deux vertua naissantes.

Bientôt il eut épuisé tout le savoir de son maître , et il fallut qa'il al Ut herboriser lui-même aux environs du Mans , et y chercher des plantes nouvelles. Qifand il eut fait ses humanités , on l'envoya à Paris pour la philosophie. Il y vint , mais en botaniste , c'est-à-dire à pied. Il n'avait garde de ne pas mettre le chemin à profit.

Sa philosophie faite , sa passion pour les plantes le détermina à l'étude de la médecine. Alors il embrassa un genre de vie que l'ostentation d'un philosophe ancien , ou la pénitence d'un anachorète n'auraient pas surpassé. Il se réduisit au pain et à l'eau ; tout au plus se permettait-il quelques fruits. Par-là il se main* tenait J'esprit plus libre pour l'étude , et toujours également et parfaitement libre 5 car l'âme n'avait nul prétexte de se plaindre de la matière : il donnait à la conservation de sa santé tout le soin qu'elle mérite , et qu'on ne lui donne jamais ^ il se ménageait beaucoup d'autorité pour prêcher un jour la diète à ses malades ; et surtout il se rendait riche malgré la fortune , non pas pour lui , mais pour les pauvres , qui seuls profitaient de cette opulence artificielle , plus difficile que toute autre à acqoérir. On peut aisément croire que puisqu'il pratiquait au milieu de Paris cette frugalité digne de la Thébaîde , Paris était pour lui une Thébaîde à l'égard de tout le reste , à cela près qu'il lui fournissait des livres et des savans.

Il fut reçu docteur en médecine vers l'an 1662. Fagon, Longue t et Gallois , tous trois docteurs de la faculté , et habiles botanistes , travaillaient à un catalogue des plantes du Jardin royal, qui parut en 1666, sous le nom deVallot, alors prèr mier médecin. Pendant ce travail , Morin fut souvent consulté ; «t de là vint l'estime particulière que Fagon prit pour lui y et qu'il a toujours conservée.

Après quelques années de pratique , il fut reçu expeciani à THotel-Dieu. La place de médecin pensionnaire lui aurait ^lé

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bien due, dès qu'elle serait venue à vaquer; mais le mérite seul agit lentement , et c'est même beaucoup qu'il agissait. Mo* rîn ne savait ni s'intriguer , ni faire sa cour } l'extrême modération de ses désirs lui rendait cet art inutile , et sa vie retirée lui en faisait ignorer jusqu'aux premiers ëlémens. A la fin cependant on fut forcé de lui rendre justice : mkis l'argent qu'il recevait de sa pension de l'Hôtel-Dieu y demeurait ; il le remettait dans ]e tronc , après avoir bien pris garde à n'être pas découvert. Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres , c'était les payer pour les avoir servis.

Sur la réputation qu'il s'était acquise dans Paris , mademoiselle de Guise souhaita de l'avoir pour son médecin. Feu Dodart, son intime ami , eut assez de peine à lui faire accepter cette place. Sa nouvelle dignité l'obligea à prendre un carrosse , attirail fort incommode : mais en satisfaisant à cette bienséance extérieure ^ dont il pouvait être comptable au public , il ne relâcha rien de son austérité dans l'intérieur de sa vie , dont il était toujours ^ le maître. Au bout de deux ans et demi , la princesse tomba malade. Comme i! avait le pronostic fort sûr, il en désespéra dans un temps même où elle se croyait hors de danger , et lui annonça sa mort : ministère souverainement désagréable en de pareilles circonstances , mais dont sa piété jointe à sa simplicité l'empêchait de sentir le désagrément. Il ne le sentit pas non plus par le succès. Cette princesse, touchée de son zèle , tira de son doigt une bague qu'elle lui donna comme le dernier gage de son affection , et le récompensa encore mieux en se préparant chrétiennement à la mort. Elle lui laissa par son testament 2,000 liv. de pension viagère, qni lui ont toujours été bien payées. A peine fut-elle morte , qu'il se débarrassa du carrosse, et se retira à Saint-Yictor , sans aucun domestique , ayant cependant augmenté son ordinaire d'un peu de riz cuit à l'eau.

Dodart , qi|ji s'était chargé du soin d'avoir des vues et de l'am* bition pour lui , fit en sorte qu'au renouvellement de l'académie en 1699 , il fût nommé associé botaniste. Il ne savait pas , et sans doute il eût été bien aise de le savoir , qu'il faisait entrer dans cette compagnie son successeur à sa place de pensionnaire. Comme Morin était un homme qui , à proprement parler , > ne se rangeait pas à ses devoirs , mais qui s'y trouvait naturellement tout rangé , ce ne fut pas un effort pour lui que de se rendre assidu à l'académie , malgré la grande distance des lieux , tant que ses forces lui permirent d'en faire le voyage. Mais sa diète , qui était fort propre à prévenir des maladies , ne l'était pas à donner beaucoup de vigueur. Il avait soixante-quatre ans au temps du renouvellement et de son entrée dans la compagnie 5

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et son assiduité ne dora guère plus d'un an après la mort de Dodart, à qui il succéda en 1707.

Quand Touraefort alla herboriser dans le Levant ep 1700 , il pria Morin de faire en sa place les démonstrations des plantes au Jardin royal , et le paya de ses peines en lui rapportant de rOrîent une nouvelle plante, qu'il nommailforina OrUnla^ li$, II a nommé de même la Dodarlê , la Fagonrm, la Bîgnonne, U Pkeijpéê ; et ce sont là de ces sortes de grâces que les savans peuvent faire non<^eulement à leurs pareils , mais aux grands. Une plante est un monument plus durable qu'une médaille ou qu'uu obélisque. Il est vrai cependant qu'il arrive des malheurs même aux noms attachés aux plantes ; témoin la nicotiane y qui ne s'appelle plus que tabac.

Morin avançant fort en âge , fut obligé de prendre un domes^ tique ; et , ce qui est encore plus considérable , il se résolut k une ooee de vin par jour : car il le mesurait aussi exactement qu'un remède y qui n'est pas éloigné d'être un poison. Alors il quitta toutes ses pratiques de la ville , et se réduisit aux pauvres de son quartier , et à ses visites de l'Hô tel-Dieu. Sa faiblesse augoientait , et il fallut augmenter la dose du vin , mais toujours avec la balance. A soixante-^ix-huit ans ses jambes ne purent plus le porter , et il ne quitta plus guère le lit. Sa tête fut toujours bonne , excepté les six derniers mois. Il s'éteignit enfin le I''. mars 171 5 , âgé de près de quatre-vingts ans <, sans maladie , et uoiquement faute de force. Une vie longue et saine ^ une mort leute et douce , furent les fruits de son régime.

Ce r^ime $i singulier n'était qu'une portion de la règle jour* nalière de sa vie , dont toutes les fonctions observaient un ordre presque aussi uniforme et aussi précis que les mouvemens des corps célestes. Il se couchait à sept heures du soir en tout temps , et se levait à deux heures du matin. Il passait trois heures en prières. £ntre cinq et six heures en été, et l'hiver efttre six et sept , il allait à l'Hotel-Dieu , et entendait le plus souvent la messe à Notre-Dame. A son retour il lisait l'écriture sainte , et dînait k onae heures. Il allait ensuite jusqu'à deux heures au Jardin royal , lorsqu'il faisait beau. Il y examinait les plantes nouvelles, et satisfaisait sa première et sa plusfortepassioû. Après cela il se renfermait chez lui , si ce n'était qu'il eût des pauvres À visiter; et passait le reste de la journée à lire des livres de médecine ou d'érudition , mais surtout de médecine , à cause de son devoir. Ce temps<-là était destiné aussi à recevoir des visites , s'il ^n recevait I car on lui a entendu dire : ceux qui me viennent voir ^^font honneur y ceux qui n^y viennent pas me font plaisir; et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi , la foule

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n'y est pas. Il n'y avait guère que quelque Antoînè qui pût aller voir ce Paul.

On a trouvé dans ses papiers un index d'Hîppocrate grec et latin , beaucoup plus ample et plus correct qbe celui de Fini. H ne l'avait fini qu'un an avant sa mort. Un pareil ouvrage demande nne assiduité et une patience d'ermite.

Il en est de même d'un journal de plus de quarante années , oii il marquait exactement l'état du baromètre et du thermomètre , la sécheresse ou l'humidité de l'air , le vent et ses changemens dans le cours d'une journée, la pluie, le tonnerre, et jusqu'aux brouilkrds ; tout cela dans une disposition fort commode et fort abrégée , qui présentait une grande suite de choses différentes en peu d'espaces. Il échapperait un nombre infini de ces sortes d'observations à un homme plus dissipé dans le monde, et d'une vie moins uniforme.

Il a laissé une bibliothèque de près de 20,000 écus , un médail- 1er , et un herbier , nulle autre acquisition. Son esprit lui avait 'sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps.

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i^i COLAS Lemekv naquit à Kouén le 17 novembre 164^ ^^ Julien Leraery, procureur au parlement de Normandie, qui était de la religion prétendue réformée. Il fît ses études dans le lieu de sa naissance ; après quoi son inclination naturelle le détermina à aller apprendre la pharmacie chez un apothicaire de Rouen, qui était de ses parens. Il s^aperçut bientôt q^f ce qu'on appelait la chymie, qu'il ne connaissait guère que de nom , devait être une science plus étendue que ce que savaient son maître et ses pareils 5 et en 1666 il vint chercher cette chymie à Paris.

Il s'adressa à Glazer , alors démonstrateur de chymie au Jardia du roi , et se mit en pension chez lui pour être à une bonne source d'expériences et d'analyses. Mais il se trouva malheureusement que Glazer était un vrai chymiste, plein d'idées obscures, avare de ces idées-là mêmes , et très-peu sociable. Leitaery le quitta donc au bout de deux mois , et se résolut k voyager par la France, pour voir les habiles gens les uns après les autres, et se composer une science des différentes lumières qu'il en tirerait. C'est ainsi qu'avant que les nations savantes communiquassent ensemble par les livres , on n'étudiait guère que par les voyages. La chymie était encore si imparfaite et si peu cul-

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tivée, que poar y foire quelques progrès, il falUit reprendre cette ancienne façon de s'instruire.

Il séjourna trois ans k Montpellier , pensionnaire deVerchant y maître apothicaire , chez qui il eut la commodité de travailler , et, ce qui eUt plus considérable , Tavantage de donner des leçons à qnantité de jeunes étndians qu'avait son hôte. Il ne manqua pas de profiter beaucoup de ses propres leçons , et en peu de temps elles attirèrent tous les professeurs de la faculté de médedne et les curieux de Montpellier , car il avait déjà des nou- Teantés pour les plus habiles. Quoiqu'il ne fàt point docteur , il pratiqua la médecine dans cette ville , où de tout temps elle a été si bien pratiquée ; sa réputation fut son titre.

Après avoir fait le tour entier de la France , il revint à Paris en 1672. Il y avait encore alors des conférences chez divers particuliers. Ceux qui avaient le goût des véritables sciences , s'assemblaient par petites troupes^ comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l'ignorance et les préjugés dominans. Telles étaient les assemblées de l'abbé Bourdelot , médecin du prince le grand Condé, et celles de Justel. Lemery parut à toutes, et j brilla. Il se lia avec Martin, apothicaire du prince; et profitant du laboratoire qu'avait son ami à l'hôtel de Condé , il j fit an cours de chymie qui lui valut bientôt l'honneur d'être connu et fort estimé du prince chez qui il travaillait. Il fut souyent mandé k Chantillj, ou le héros, entouré de gens d'esprit et de savans , viyait comme anrait fait César oisif.

Lemeiy voulut enfin avoir un laboratoire à lui , et indépendant. Il pouvait également se faire recevoir docteur en médecine, on maître apothicaire. La chjmie-le détermina au dernier (ttrti , et aussitôt il en ouvrit des cours publics dans la rue Galande on il se logea. Son laboratoire était moins une chambre qu'une cave , et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux ; cependant i'affluence du vaonêe y était si grande , qu'à peine avait-il de la place pour ses opérations. 1^ noms les plus fameux entrent dans la liste de se$ auditeurs , lesRohaut, les Bemier , les Auzout, les Régis , les Toumefort. 1^ dames même , entraînées par la mode, avaient l'audace de Tenir se montrer à des assemblées si savantes. En même temps du Yemey faisait des cours d'anatomie avec le même éclat, ^ tontes les nations de l'Europe leur fournissaient des écoliers. & nne année entr'autres on compta jusqu'à quarante Ecossais , qui n'étaient venns à Paris que pour entendre ces deux maîtres , ^t qui s'en retournèrent dès que lenrs cours Curent finis. Conune ^mery prenait des pensionnaires , il s'en fallait beaucoup que ^4 maison fût assez grande pour loger tous ceux qui le voulaient

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être y et les chambrf f du qaartier se remplissaient ^e demipensionnaires qui voulaient du moins manger chea lui. Sa réputation avait encore une utilité très^considérable ; les préparations qui sortaient de ses mains étaient en vogue : il s'en faisait un débit prodigieux dans Paris et dans les provinees ; et le seul magistère de bismuth suffisait pour toute la dépense de la maison. Ce magistère n'est pourtant pas un remède ^ c'est ce qu'on appelle du blanc éPEëpagne. Il était seul alors dans Paris qui possédât ce trésor.

La chymie avait été jusques-la nne science « ou, pour emprunter ses propres termes , un pen de vrai était tellement dissons dans une grande quantité de faux , qu'il en était devenu invisible , et tous deux presque inséparables. Au peu de propriété naturelles que l'on connaissait dans cet dci|x mixtes, on en avait ajouté tant qu'on avait voulu d*imaginair^ qui brillaient beaucoup davantage. Les métaux sympathisaient avec les planètes et avec les principales parties du corps humain ] un alkaëst , que l'on n'avait jamais vu , dissolvait tont : les plus grandes absurdités étaient révérées k la faveur d'une obscurité mystérieuse dont elles s'enveloppaient , ou elles se retranchaient contre la raison. On se faisait honneur de ne parler qu'une langue barbare , semblable à la langue sacrée de rancienne théologie d'£gypte , entendue des seuls prêtres , et apparemment aasea vide de sens. Les opérations cbymiques étaient décrites dans les livres d'une manière énigmatique , et souvent chargées à dessein de tant de circonstances impossibles ou inutiles , qu'on voyait que les auteurs n'avaient voulu que s'assurer la gloire de les savoir , et jeter les autres dans le désespoir d'y réussir. Encore n'était-il pas fort rare que ces auteurs mém.e n'en sussent pas tant, ou n'en eussent pas tant fait qu'ils le voulaient faire accroire. Lemery fut le premier qui dissipa les ténèbres naturelles ou affectées de la chymie , qui la réduisit à des idées plus nettes et plus simples , qui abolit la barbarie inutile de son langage, qui ^e promit de sa part que ce qu'elle pouvait, et ce qu'il la connaissait capable d'exécuter ; de là vint le grand succès, il n'y a pas seulement de la droiture d'esprit, il y a une sorte de grandeur d'âme à dépouiller ainsi d'une fausse dignité la science qu'on professe.

Pour rendre la sienne encore plus populaire , il imprima en 1675 son Coure de chymie. La gloire qui se tire de la promptitude du débit n'est pas pour les livres savans; niais celui-là fut excepté. Il se vendit comme un ouvrage de galanterie ou de satyre. Les éditions se suivaient les unes les autres presque d'année en année > sans compter un grand nombre d'éditions

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contrefaites , honorables et pelmicieuses pour l'auteur. C'était une science tonte nouvelle qui paraissait au jour, et qui remuait la ciiriositë de tous les esprits.

Ce livre a été traduit en latin , en allemand , en anglais , en espagnol. Nous avons dit dans l'éloge de Tschirnhans , que ce fttt lui qui , par sa passion pour les sciences , le fit traduire en allemand à ses dépens. Le traducteur anglais, qui avait été écolier de Lemer j à Paris , regrette dnns sa prélaoe de ne pas rêlre encore , et traite là chymie de science qu'on devait presque entière à son maitre. L'Espagnol , fondateur et président de la société ro jAle de médecine établie A Seville , dit qu'en matière de ehfmie FùuêorUé du grand Lenurf ê0i plutôt unique que r^tommandàble,

Qnoiqa*il eAt divulgué par son livre les secrets de la chymîe , il s'en était réservé quelques-uns ; par exemple , un émétiquc fort doux et plus s4r que l'ordinaire, et un opiat mésentérique avec lequel on dit qu'il a fkit des cures surprenantes , et que pas un de cenr qui travaillaient sous lui n'a pu découvrir. Il l'était même codknté de rmdre plusieurs opérations plus faciles, sans révéler le dernier degré de facilité qu'il y connaissait ; et il ne doutait pas qœ de tant de richesses qu'il répandait libéralement dans le public , il ne lui fàt permis d'en garder quelque petite partie pour son usage particulier.

£n 1681 , sa vie commença à être fort troublée k cause de sa religion. Il reçut ordre de se défaire de sa charge dans un temps marqué ; et l'électeur de Brandebourg saisissant cette occasion , lui fit proposer par Spanheim , son envoyé en France, de venir à Berlin , où il créerait pour lui une charge de chymiste. L'amour de la patrie , Tembarras de transporter sa famille dans nn pays éloigné , l'espérance , quoique très-incertaine , de quelque distÎBcIbn , tout cela le retint; et même après son temps expiré, il fit encore quelques cours de chymîe à un grand nombre d'écoliers qni se pressaient d'en profiler : mais enfin à la tolérance dont on l'avait favorisé , succédèrent les rigueurs , et il passa en Angleterre en i683. Il eut l'honneur d'y saluer le roi Charles II , et de lui présenter la cinquième édition de son livre. Ce prince , quoique souverain d'une nation savante , et accoutumé aux savans , lai marqua une estime particulière , et lui donna des espérances « mais il sentit que les effets suivraient de loin, s'ils suivaient. Les troubles qui paraissaient alors devoir s'élever en Angleterre j te menaçaient d'une vie aussi agitée qu'en France; sa famille, qui y était restée, Tinquiétait; et il se résolut à y repasser, sans* aroit pourtant pris encore de parti bien déterminé.

Il crut être plu5 tranquille à l'abri de la qualité de docteur en médecine. Sur la fin de i683, il prit le bonnet dans l'uiûversité de Caen , qui le récompensa par de grands honneuVs de la préférence qu'il lui donnait. Quand il fut de retour à Paris, il y trouva en peu de temps beaucoup de pratique , mais nos pas là tranquillité dont il avait besoin. Les affaires de sa religioa empiraient de jour en jour. Enfin , Tédit de Nantes ayant été révoqué en i685, l'exercice de la médecine fut interdit anz prétendus réformés. Il demeura sans fonction et sans ressource^ sa maison entièrement démeublée par une triste précaution ; ses effets dispersés presque au hasard , et cachés oii il avait pu ; st fortune , qui n'était que médiocre et naissante , plutôt renversée que dérangée ; l'esprit incessamment occupé et des chagrins du présent , et des craintes de l'avenir , qui à peine pouvait ctre aussi terrible qu'on se le figurait.

Cependant Lemery fit encore deux cours de chymie, mais sous de puissantes protections : Vun pour les deux plus jeunes frères du marquis de Seignelay, secrétaire d'état; l'autre pour mylord Salisbury , qui n'avait pas cru pouvoilKrouver en Angleterre la même instruction.

Au milieu des traverses et des malheurs qu'essuyait Lemery , il vint enfin à craindre un plus grand mal , celui de souffrir pour une mauvaise cause , et en pure perte. Il s'appliqua davantage aux preuves de la religion catholique ; et bientôt après , il se réunit à l'église avec toute sa famille au commencement de 1686.

Il reprit de plein droit l'exercice de la médecine ; mais pour les cours de chymie et la vente de ses remèdes ou préparations, il eut besoin de lettres du roi , parce qu'il n'était plus apothicaire. Il les obtint avec facilité : mais quand il fut question de les enregistrer au parlement , la Reynie , lieutenant-général de police , la faculté de médecine et les maîtres et gardes a||pthicaires s'y opposèrent , moins appareumient par un dessein sincère de le traverser , que pour rendre de pareils établissemens rares et difficiles ; car les apothicaires les plus intéressés de tous à l'opposition , s'en désistèrent presque aussitôt, et cédèrent de bonne grâce et au mérite personnel de Lemery , et à cekii qu'il s'était fait par sa conversion. Les jours tranquilles revinrent , et avec eux les écoliers, les malades , le grand débit des préparations chymiques, tout cela redoublé par l'interruption.

Les anciens médecins , 4 commencer par Hippocrate , étaient médecins , apothicaires et chirurgiens : 'mais dans la suite le médecin a été partagé en trois , non qu'un ancien vaille trois modernes , mais parce que les trois fonctions et les connaissances qui y sont nécessaires se sont trop augmentées. Cependant Lemery

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k» réunissait tootes trois , car il était aussi chirargien ; et dans sa jeunesse il s*était attaché à faire des opérations de chirurgie , qui lui avaient fort hien réussi , surtout la saignée. Du moins , par son grand savoir en pharmacie , et par la pratique actuelle de cet art , il était le double d'un médecin ordinaire. Il le prouva par deux gros ouvrages qui parurent en 1697 , intitulés , l'un : Pharmacopée universelle ; l'autre : TraiU universel des droguée êimplee y pour lesquels il avait demandé un privilège de quinze aos, que le chancelier jugea trop court , et qu'il étendit à vingt.

La pharmacopée universelle est un recueil de toutes les compositions de remèdes décrits dans tous les livres de pharmacie de toutes les nations de l'Europe } de sorte que ces différentes nations , qni > soit par la différence des climats et des temperamens , soit par d'anciennes modes , usent de différens remèdes , peuvent trouver dans ce livre , comme dans une grande apothicairerie , ceux, qui leur conviendront. On y trouve même ces secrets qu'on accuse tant les médecins de ne pas vouloir connaître , et qu'on admire d'autant plus qu'ils sont distribués par des mains ignorantes. Mais ce recueil est purgé de toutes les fausses compositions, rapportées par des auteurs peu intelligens dans la matière même qu'ils traitaient , et trop fidèles copistes d'autenrs précédens. Sur tous les médicamens que Lemery conserve , et dont le nombre est prodigieux , il fait des remarques qui en apprennent les vertus , qui rendent raison de la prépara^ tien , et qui le plus souvent la facilitent , ou en retranchent les ingrédiens inutiles. Par exemple, de la fameuse thériaque d'Andromachus , composée de 64 drogues , il en ote 12; et c'est peutêtre trop peu : mais les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés.

Le traité universel des drogues simples est la base de la phar^ macopée universelle. C'est un recueil alphabétique de toutes les matières minérales , végétales , animales , qui entrent dans les remèdes reçus } et comme il j en a peu qui n'y entrent , ce recueil est une bonne partie de l'histoire naturelle. On y trouve la description des drogues , leurs vertus , le choix qu'il en faut faire , leur histoire , du moins à l'égard des drogues étrangères , ce qu'on sait de leur histoire jusqu'à présent; car il y en a plusieurs qui , pour être fort usitées n'en sont pas mieux connues. L'opinion commune que le véritable opium soit une larme , est fausse : on ne sait que depuis peu, que le café n'est pas une fève.

L'amas immense des remèdes ou simples ou composés contenus dans la pharmacopée , ou dans le traité des drogues , semblerait promettre l'immortalité , ou du moins une sAre guérison de chaque maladie. Mai3 il en est comme de la société , où l'on

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reçoit iq[uantit« d'offres de services, et peu de services. Dans cette fbale de remèdes , nous avons peu de véritables amis. Lemery , qui ]p8 connaissait tant , ne se fiait qu'à un petit nombre. Il n'employait même qu'avec grande circonspection les remèdes chjmiques , quoiqu'il pût assez naturellement être prévenu en leur faveur , et enhardi par cette même prévention qui est dans la plupart des esprits. Il ne donnait presque tonte^ les analyses qu'à la curiosité des physiciens , et croyait que par rapport à la médecine , la chymie , à force de réduire les mixtes à lenrs principes, les réduisait souvent à rien; qu'un jour viendrait qu'elle prendrait une route contraire , et de décomposante qu'elle était deviendrait composante , c'est-à-dire fonn«rait de nouveaux remèdes , et meilleurs par le mélange de dilïërens mixtes. Les gens les plus habiles dans nn art , ne sont pas ceux qui le vantent le plus , ils lui sont supérieurs.

Quand l'académie se renouvela en 1699, '^ Mule réputation de Lemery y sollicita , et y obtint pour lui une place d'associé chymiste , qui , à la fin de la même année , en devint une de pensionnaire par la mort de Bourdelin. Il commença alors à travailler à un grand ouvrage qu'il a lu par morceaux à l'académie, jusqu'à ce qu'enfin il l'ait imprimé en 1707. C'est le IVaité de ^antimoine. Là ce minéral si utile est tourné de tous les sens par les dissolutions , les sublimations, les distillations, les calcinations ; il prend toutes les formes que l'art lui peut donner , et se lie avec tout ce qu'on a cru capable d'augmenter ou de modifier ses vertus. Il est considéré et par rapport à la médecine , et par rapport à la physique ; mais malheureusement la curiosité physique a beaucoup plus d'étendue que l'usage médicinal. On pourrait apprendre par cet exemple, que l'étude d'un seul mixte est presque sans bornes , et que chacun en particulier pourrait avoir son chymiste.

Après l'impression de ce livre, Lemery conmiença à se ressentir beaucoup des infirmités de l'âge. Il eut quelques attaques d'apoplexie, auxquelles succéda une paralysie d'un côté^ qui ne l'empêchait pourtant pas de sortir. Il venait toujours à l'académie, pour laquelle il avait pris cet amour qu'elle ne manque gaère d'inspirer; et il y remplissait ses fonctions au-delà de ce que sa santé semblait permettre. Mais enfin il fallut qu'il renonçât aux assem* blées f et se renfermât chez lui. Il se démit de sa place de pensionnaire , qui fut donnée à l'aîné des deux fils qu'il avait dans la compagnie. Il fut frappé d'une dernière attaque d'apoplexie qui dura six à sept jours , et naonrut le tg juin ijiS.

Presque toute l'Europe a appris de lui la chymie, et la plupart des grands chymistes français ou étrangers lui ont rendu hom-

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tta^ de leur savoir. C'était un homme d'un travail continu ; il ne connai^ait que là chambre de ses malades , son cabinet , json iaboratoire, l'académie ^ et il a bien fait voir que qui ne perd point de temps , en a bjeaucoup. Il était bon ami ; il a toujours vécu avec Régis dans une liaison étroite , qui n'a souffert nulle «Itération : la même probité et la même simplicité de mœurs lc« unissaient. Nous sommes presq\ie las de relever ce mérite dans ceux dont nous avons à parler. C'est une louange qui appartient •sset généralement à cette espèce particulière et peu nombreuse de gens que le commerce des sciences éloigne de celui des hommes»

(tui

riLLAUUE HoKBERG naquit le 3 janvier 1 6S2 à Batavia , dans nie de Java. Jean Homberg, son père, était un gentilhomme Saxon , originaire de Quedlimbourg , qui dès sh jeunesse avait été dépouillé de tout son bien par la guerre des Suédois en Allemagne. Quelques-uns de ses parens avaient eu soin de son éducation. Ce qu'il apprit de mathématiques le mit en état d'aller chercher fortune au service de la compagnie Hollandaise des Iodes orientales , qui par un commerce guerrier s'est fait un empire à l'eitrémité de l'Orient. Il eut le commandement de l'anenal de Batavia , et se maria avec la veuve d'un officier^ nonunée Barbe Yan-Hedemard. De quatre enfans qui vinrent de ce mariage, Homberg fut le second. Son père, pour l'avancer dans le service , le fit caporal d'une compagnie dès l'âge de quatre «os. 11 eÂt bien, voulu aussi le mettre aux études : mais les chapon excessives et perpétuelles du climat ne permettent pas l>e«aconp d'application , ni aux enfans , ni même aux hommes fjiits; ce qui ne s'accorde guère avec le profond savoir qu'on donne aux anciens Brachmanes ou Gymnosophistes. Le corps profite à son ordinaire de ce que perd l'esprit. Homberg avait iioe lœar qui fut mariée à huit ans , et mère à neuf.

Son père quitta les Indes et le service de la compagnie Hollandaise , et vint k Amsterdam oii il séjourna plusieurs années avec toute u famille. Homberg parut être dans son véritable air natal , dès qu'il fut dans un pays oii l'on pouvait étudier. Sa vivacité naturelle d'esprit , aidée peut-être par celle qu'il tenait de sa première patrie , lui fit regagner bien vite le temps perdu. Il étudia en droit à Yene et à Leipsick ; et en 1674, il fut reçu avocat « Ma^ebourg. Quoiqu'il se donnât sincèrement à sa profession , il sentait qu'il y avait quelqu'autre chose k connaître dans le I, i3

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inonde que des lois arbitraires des hommes ; et le spectacle ié la nature , toujours présent à tous les yeux , et presque îamsis aperçu , commençait à attirer ses regards , et à intéresser m curiosité. Il allait chercher des plantes sur les montagnes, s'ia»truisait de leurs noms et leurs propriétés; et la nuit, il observait le cours des astres , et apprenait les noms et la disposition des différentes constellations. Il devenait ainsi botaniste et astronome par lui-même , et en quelque sorte malgré lui ; car il s'engageait toujours plus qu'il ne voulait, il poussa assez loin son étude des plantes j et dans le même temps il se fit un globe céleste , créai, en façon de grande lanterne , oii , à la faveur d'une petite lumière placée au dedans, on voyait les principales étoiles fixes emportées du même mouvement dont elles paraissaient l'être dans le ciel. Déjà se déclarait en lui l'esprit de mécanique, si utile à un physicien » qui , pour examiner la nature , a souvent besoin de l'imiter et de la contrefaire.

Malheureusement pour sa profession d'avocat , était alors a Magdebourg Otto Guericke , bourgmestre de la ville , fameux par ses expériences du vide , et par ^invention de la machine pneumatique. Il était sorti de ses mafins des merveilles, qai l'étaient autant pour les philosophes que pour le peuple. Ane quel étonnement , par exemple , ne voyait-on pas deux bassins de cuivre exactement taillés en demi-sphères , appliqués sitnplement l'un contre l'autre par leurs bords ou circontérences , et lires Tnn d'un c6té par huit chevaux , et l'autre du cAté opposé ]Mir huit autres chevaux , sans pouvoir être séparés ? Ces sortes d'expéneQces étaient appelées par quelques savans les mifatla de Magdebourg. C'en était encore un en ce temps-là , qu'an petit homme qui se cachait dans un tuyau quand le temps devait êtfe pluvieux , et en sortait quand il devait faire beau. On u depuis négligé cette puérilité philosophique ) et l'on s'en tient au baromètre , dont personne ne daigne plus s'étonner. Hoiubeig s'attacha à Guericke potir s'instruire de sa physique expérimentaie , et cet habile homme , quoique fort mystérieux , ou loi révéla ses secrets en faveur de son génie , ou ne les put dércAer à sa pénétration.

Les atbis de Hdmberg , qui le vdyaieiit s'éloigner toujours du bairreau de plus en plus , sdUgèreut à le marier ponr le rendre avocat par la nécessité de ses affaires : mais il ne donna pas dans ce piège ; et afin de l'éviter plus sûrement, et d'être plus maître de lui^^même , tl se mit & voyager, et alla d'abord eu Italie.

Il s'arrêta un aVi ft ?adk>ue , oh il s'appliqua uniquemenl i la médecine , et particulièrement à l'anatemie et aux plantes. A

DE HOMBERG. igS

Bologne , il travailla sur la pierre qoi porte le nom de cette ville , et lui rendit toute sa lumière ; car le secret en avait été presque perdu. A Rome , il se lia particulîèremeot avec Marc- Autoine Celio , gentilhomme romain , mathématicien , astrô- Mme et machiniste , qui réussissait fort hien à faire de grands verres de lunettes. Homberg s'y appliqua avec lui , et y trouva à lonhait de quoi exercer les lumières de son esprit , et son adresse à opérer, il ne négligea pas même ces arts dont Tltalie s'est conservé jusqu'ici une espèce de souveraineté » la peinture , la icnlpture , la musique ; il y devint asseï connaisseur pour s'enr pouvoir faire un mérite , s'il n'en avait pas en d'autres. Ce n'est pas la philosophie qui exclut les choses de goût et d'agrément ; c'est l'injustice des philosophes , qui , comme le reste des hommes 9 n'estiment que ce qui les distingue.

D'Italie , il vint -en France pour la première fois , et il ne manqua pas d'y rechercher la connaissance et de s'attirer l'estime des savans. Ensuite il passa en Angleterre , oii il travailla quelque tempe avec le fameux Boyle ^ dont le laboratoire était nae des plus savantes éceles de physique.

De là Homherg passa en Hollande , oii il se perfectionna encore en anatomie sous l'illustre Graff, et enfin il revint à' Qnedlimbourg retrouver sa famille. Quelque temps eprès, riche d'une infifiité de connaissances , il alla prendre à Wittemberg le degré de docteur en médecine , que l'on a d'ordiaaire k moins de frais.

Ses parens , sel«n la coutume des parens , voulaient qu'il songeât à l'utile , et que , puisqu'il était médecin , il en tirât dvL profit 'y mais son goiit le portait davantage ii savoir. H voulut voir encore les savans de l'Allemagne et du Nord , et comnie il avait nn fends considérable de curiosités physiques , il songea à en faire commerce , et à en acquérir de nouvelles par des échanges. Les phosphores faisaient alors du bruit. Christian-Adolphe Ealduinus , et Knnkel , chymisie d^ l'électeur de S%xe , en avaient trouvé un différent et nouveau , chacun de leur côté ; et Homberg les alla chercher. Il vit Balduinns le premier } il tronva son phosphore fort beau , et de la nature de la pierre de Bologne , ^oiqu^un peu pins faible en lumière. Il l'acheta par quelque autre expérience ; mais il fidlait avoir celui de Kunkel , qui avait beancoup de réputation. Il trouva Kunkel à Berlin ; tt par bonheur celui-ci était fort louché de l'envie d'^voii» le petit homme prophète de Guericke. Le marché fut biqstôt conclu entre les deux curieux : le petit homme fut donné pour le phosphore. C'était le phosphpre d'nrine , présentement asses connu.

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Les mëtanx avaient touché particulièrement k curiosité de Homberg. Il alla voir les mines de Saxe, de Bohême et de Hongrie , plus instructives , sans comparaison , que les meilleurs livres , et il y apprit combien il est important d'étudier la nature chez elle-même. Il passa même jusqu'en Suède , attiré par les mines de cuivre.

Le roi de Suède , alors régnant , venait d'établir à Stoclhohn un laboratoire de chymie. Homberg y travailla avec Hiema, premier médecin du roi d'aujourd'hui } et il eut le plaisir de contribuer beaucoup aux premiers succès de ce nouvel établissement. On s'adressait souvent à lui , ou pour lui demander des décisions sur des difficultés qui partageaient les plus habiles , on pour l'engager à des recherches qu'ils n'osaient entreprendre ; et les journaux de Hambourg de ce temps-là , imprimés en Allemagne , sont pleins de mémoires qui venaient de lui.

Dans tous ses voyages il s'instruisait des singularités de l'histoire naturelle des pays , et observait les industries particulières des arts qui s'y pratiquent ; car les arts fournissent une infinité d'expériences très-dignes d'attention , inventées quelquefois par d'habiles gens inconnus , assez souvent par des artisans grossiers , qui ne songeant qu'à leur utilité ou à leur commodité , et non k découvrir des phénomènes de physique , en ont découvert de rares et de merveilleux dont ils ne s'apercevaient pas. Ainsi , il se composait une physique toute de faits singuliers et peu connus y à peu près comme ceux qui y pour apprendre l'histoire au vrai , iraient chercher les pièces originales cachées dans des archives. Il y a de même les anecdotes de la nature. Quand on en a acquis une grande connaissance y on ne fait pas tant de cas des systèmes , peut-être parce qu'ils deviennent d'autant plus difficiles et plus incertains , qu'il les faut ajuster à un plus grand nombre de faits ; et pareillement ceux qui savent beaucoup d'anecdotes historiques , estiment peu les grands corps d'histoire , qui sont des systèmes k leur manière. Le père de Homberg souhaitât avec passion qu'il terminât enfin ses courses savantes , et revint se fixer dans son pays » oh , pour s'assurer de lui , il l'aurait marié. Mais l'amour des sciences ei de la liberté l'emporta encore du fond du Nord en Hollande pour la troisième fois y et de Hollande il repassa en France pour la seconde ; et il y vit , selon sa manière ord inaise de voir y Its provinces qu'il n'avait pas vues dans son premier voyage.

A la fin le père s'impatientait , et faisait des instances plus sérieuses et plus pressantes que jamais pour le retour. Homberg obéissait , et le jour de son départ était arrivé ; il était prêt à monter en carrosse , lorsque Colbert l'envoya chercher de U

l^rt da roi. Ce ministre , persuadé que les gens d'un mérite Hognlier étaient bons à un état , lui fit , pour Tarréter , des oi&es si avantageuses , que Homberg demanda un peu de temps pour prendre son parti , et prit enfin celui de demeurer.

Si paissante raison était , que la pratique familière aux protestans de lire tous les jours un chapitre de l'écriture sainte , lui ayaît rendu fort suspecte l'église protestante dans laquelle il était né , et qu'il se sentait fort ébranlé pour rentrer dans relise catholique ; ce qu'il fit en i68a. L'année suivante , les lettres et lui perdirent Ck>Ibert ; et de plus , il fut déshérité par son père pour aroir changé de religion.

n entra en grande liaison avec l'abbé de Ghalucet , depuis évêque de Toulon , fort curieux de chymie. Homberg y était trop habile pour aspirer à la pierre philosophale j et trop sincère pour entêter personne de cette yaine idée. Mais un autre chjmiste , avec qui il travaillait ches le prélat , voulant convaincre l'incrédulité de son associé y lui donna en pur don un lingot d'or prétendu philosophique , mais toujours de très-boa or, qui valait bien 400 tr. ; tromperie qui, conmxe il l'avouait, lui vint alors assez k propos. En observant de près la conduite d'un homme qui en savait tant, il craignit, peut-être par un «icès de prudence , qu'il n'en sÀt tr<^ ^ et pour mieux, rompre tont commerce , aussi-bien que par quelques autres raisons , il retourna à Rome en 85.

H j portait toute sa récolte du Nord ; et il en profita par une pratique de médecine peu connue en ce pajs-là , et heureuse, n n^Iigeait assez sa qualité de docteur à Wittemberg , et on le prenait pour un médecin qui ne l'était que de génie , et non par des degrés : cependant assez de gens avaient la hardiesse de, se confier à lui , et s'en trouvaient bien. Il lui manquait une qualité dont le défaut rendait la confiance qu'on avait en lui encore plus hardie ; il ne vantait ni ses remèdes , ni sa capacité s il n'osait dire plus qu'il ne savait , ni donner le vraisemblable pour assuré ; et par-là il ne pouvait guère être le médecin que de malades assez raisonnables. 11 se faisait même peu d'honneur des succès , et renvoyait à la nature la plus grande partie de la gloire; mais au lieu de l'art de se faire valoir , il avait celui de découvrir assez juste , par des raisonnemens fins, la cause d'une maladie, et le remède qui convenait. Cette sagacité d'esprit particulière valait la grande expérience d'un médecin , qui n'eût été toute sa vie que médecin.

Il revint à Paris au bout de quelques années : et tant de connaissances singulières qu'il avait acquises ; ses phosphores , uue machine pneumatique de son invention , plus parfaite que celle

de Gttericke , et que celle de Boy le qu'il avait vue à Loifdrefl } les nouveaux phënomenes qu'elle lui produisait tous les Jours } des ttiicrosÉopes . de sa façon , très^simpfes , trës-commodea el très-exacts , autre source înéputsaMe de pkénontëaes j une infinité d'opérations rares , ou de découvertes dechymie , lui donnèrent ici ukie des premières places entre les premiers savans. Régis , dans son Système de philo60pkie imprimé en 1690 , finit le traité d'optique par dire , que toui ce qu^U en a écrk €êt confirmé par des expériences qui onl étéfaiUa parHomhérgy gentilhomme allemand^ ei fameux par les grandes connaissances qu*il a de la physique , mais surtout par l adresse et rexadiéude extrême at^ec laquelle il fait tout^ sortes d'expériences^

Nous avons déjà dit dans l'éloge de Tonmefort , que dès que l'abbé Bi^non eut , en 1691 , la direction de l'académie des sciences, il y fit entrer Homberg et Toumefert , qui furent eee pre^ miers nés^ Il dqnna aussi à Homberg le laboratoire de l'académie , et par-là une entière liberté de travailler en ehytnie sans inquiétude.

L'académie , par le concours de quelques circonstances malhenreoses , était tombée alors dans une assez grande langueur. Souvent on ne trouvait pas de quoi occuper les deux heures de séance ; mais dès^que Homberg eut été reçu , on vît que l'on avait une ressource assurée. Il était toujours prêt à fournir dn aîen i et l'on s'était fait sur sa bonne volonté une espèce de droit qui l'assujettissait. Il n'edt presque osé paraître les mains vides. Sa grande aboîidance contribua beancovp à soutenir la compagfttie jusqu'au renouvellement de 1699.

M. le duc d'Orléân» , qui n'avait point alors de fonctions à remplir ,• dignes de sa naissance , se livrait au goAt et an talent natnrel qu'il a pour les sciences Us pins élevées ; et faisait à la philosophie l'honneur de la croire digne de l'occnper au défkut'du commandement des armées , ou du gouvernement des étal». Il voulut entrer dans les mystères delà chymte , et dans la phymque expérimentale. L'abbé du Bois , qui avait en l'hon» neur d'être précepteur de S. A. R. , et qui était ravi de seconder des inclinations qu'il n'avait pas eu besoin de llii inspirer , Ini itidiqna Homberg , comme le plus propre à satisfaire sa curiosité. Il le présenta au prince , qui vit bientôt qu'il avait trouvé le physicien qu'il lui fallait. Il le prit auprès de lui en cette qualité , en i 702 , lui donna une pension, et un laboratoire le^eux fourni et le plus superbe que la chymie eikt jamais eu. Là se rendait presque tous lés jours le prince philosophe ; il recevait avidemenl les instructions de son chymiste , souvent même les prévenai v avec rapidité ; 41 entrait dans tout le détail des opérations , les

aéeatait lài«ménie , en imaginait de neaveHes ; et j'ai vu phisieun fois le maître efiraj^ de son disciple. On ne le connaUpasy me disait-il en propres termes , lui qui était presque le seul confident de ses talens ; c€9t un rude iratHiilleur. Il m*a répété ce diioonn depuis peu , en concluant de la physique à la régence , dont il a vu les premiers momens , et cette conclusion se justifie de ymr en jour.

Ce fut aussi en 170^ que M. le duc d'Orléans fît venir d'Allemagne le grand miroir ardent convexe , dont nous avons tant * parlé dans nos histoires. Homherg eut le plaisir de voir que qodques sjstèmes qu'il avait imaginés devenaient des faits ; et ce qui lui fut encore pkis sensible , il aj^rit quantité de faits qu il n'eût pas devinés. Cette nouvelle espèce de fourneau donna nae chvmie nouvelle ; il était juste que l'application de S. A. R. à cette science fût marquée d'une époque singulière , et mémorable parmi tous les physiciens.

En 1704» le prince voulut honorer Homberg d'une faveur encolle plus particulière , et le faire son premier médecin. Lorsque ce choix était sur le point d'être déclaré , on lui vint offrir de la part de l'électeur Palatin , et d'une manière très-pressante , des avantages plus considérables que ceux mêmes qui l'a t tendaient. L'attachement qu'il avait pour S. A. R. ne lui permit pas de délibérer. 11 faut avouer qu'il s'y joignit aussi un autre attachement. Il songeait k un mariage , et y songeait depuis si lon^4cnips , que l'amour seul , sans une forte estime , n'eût pas produit tant de constance.

11 lut donc premier médecin de M. le duc d'Orléans à la fin de 1704- Par-là , il tombait dans le cas d'une de nos lois , qui porte que toute charge demandant résidence hors de Paris , est incompatible avec une place d'académicien pensionnaire. Il dé*» dara nettement que s'il était réduit à opter , il se déterminait pour l'académie , sans comparaison moins utile ; mais le roi le jngea digne d'une exception. Ce trait héroïque de son amour pour l'académie fut suivi de la part de son pVince d'un antre trait encore plus héroïque ; il ne fut pas offensé.

En 1708, Homberg se maria , et ce fut en quelque sorte danfi Tacadémie. Il épousa Marguerite-Angélique Dodart , Aile du fameux Dodart , celle pour qui il avait été si constant , et dont if avait tant éprouvé le caractère.

Quelques années après , il devint sujet à une petite dj^ssente* rie , qu'il se guérissait , et qui revenait de temps en temps* Le nul sa fortifia toujours , et fut enfinen 1716 cruel et dangereux. La patience du malade a toujours été celle d'un héros ou d'ut» saint. Peu de jours avant sa mort , il prit la liberté d'écrite k

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M. le duc d'Orléans sur sa régence ; et à la fin de la lettre ,*ii employa ces expressions touchantes que son état fournissait y pour lui recommander tout ce qu'il avait le plus aimé , la veuye qu'il allait laisser , et l'académie des sciences. Sa prière pour Tacademie a eu plus de succès qu'il n'eût osé l'espérer ; le prince s'est réservé à lui seul le gouvernement inunédiat de cette compagnie. Il traite nos sciences comme un domaine particulier, dont il est jaloux.

Homberg mourut le.a4 septembre 1716 , après avoir reçu plusieurs (bis les sacremens dans le cours de sa maladie.

Quoiqu'il fût d'une complexion faible , il était fort laborieux , et d'un courage qui lui tenait Heu de force. Outre une quantité prodigieuse de faits curieux de physique rassemblés dans sa tête, et présens à sa mémoire, il avait de quoi faire un savant ordinaire en histoire et en langues. 11 savait même de l'hébreu. Son caractère d*esprit est marqué dans tout ce qu'on a de lui : une attention ingénieuse sur tout , qui lui faisait naître des observations où 1rs autres ne voient rien; une adresse extrême pour démêler les routes qui mènent aux découvertes ; des tours d'expériences singuliers , et qui seraient trop artificieux , si on avait tort de s'obstiner à connaître ; une finesse sensée , et une solidité délicate ; une exactitude qui , quoique scrupuleuse , savait écarter tout l'inutile ; toujours un génie de nouveauté , pour qui les sujets les plus usés ne l'étaient point. Il n'a point publié de cor])s d'ouvrage. Il avait commencé à donner par morceaux dans nos histoires , des essais ou élémens de chymie ; car de la manière dont il prenait la chymie , il avait lieu de ne pas croire que ce fût encore une science faite. On a trouvé dans ses papiers le reste de ces élémens en bon ordre et prêt pour l'impression. D'ailleurs , nous n'avons -de lui qu'un grand nombre de petits mémoires sur différens sujets particuliers : mais de ces petits mémoires , il n*y en a aucun qui ne donne des vues , et qui ne brille d'une certaine lumière ; et il y en a plusieurs dont d'autres auraient fait des livres avec le secours de quantité de choses communes qu'ils y auraient jointes. Nous avons déjà dit combien il était éloigné de l'ostentation ; il l'était autant du mystère , si ordinaire aux chymistes , et qui n'est qu'une autre espèce d'ostentation oïL l'on cache au lieu d'étaler. Il donnait de bonne grâce ce qu'il savait , et laissait aux gens k sentir le prix de ce qu'il leur avait donné. Sa manière de s'expliquer était tout-à-fait simple , mais méthodique , précise et sans superfluité. Soit que le français fût toujours pour lui une langue étrangère , soit que naturellement il ne fût pas abondant en paroles , il cherchait son mot presque à chaque moment; mais il le trouvait. Jamais

y>n n'a eu des mœars plus douces ni plus sociables » il était même homme de plaisir ^ car c'est un mérite de l'être , pourvu qu'oik soit en même temps quelque chose d'opposé. Une philosophie Saine et paisible le disposait à recevoir sans trouble les différent événemens de la vie , et le rendait incapable de ces agitations dont 00 a , quand on veut , tant de sujets. A cette tranquillitéd'une tiennent nécessairement la probité et la droiture : on est hors du tumulte des passions; et quiconque a le loisir de penser ^ ne voil rien de mieux à faire que d'être vertueux.

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