‹ Œuvres de FontenelleChapitre 45 sur 112 · DU PÈRE MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

DU PÈRE MALEBRANCHE

iiicoLAS Malebranche naquit à Paris le 6 août 1 638 de Nicolas Malebranche , secrétaire du roi , trésorier des cinq grosses fermes sons le ministère du cardinal de Richelieu , et de Cathe-. rine de Lauzon , qui eut un frère vice-roi du Canada , intendant de Bordeaux , et enfin conseiller d'état. Il fut le dernier de dix enfans. Un de ses aînés mourut en 1705 , conseiller de la grand'chambre , et fort estimé dans le parlement.

Ce cadet , d'une si nombreuse famille , fut fort difficile à éleîer , à cause de la faiblesse de sa complexion , et de ses infirmités continuelles» Il avait même une conformation particulière , l'épine dn dos tortueuse , et le sternum extrêmement enfoncé. Il lui faJIut une éducation domestique ; et il ne sortit de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche ^ H sa théologie en Sorbonne. Il les fit en homme d'esprit , mais Bon en génie supérieur. Il s'était toujours destiné à l'état ecclésiastique , où la nature et la grâce l'appelaient également; et pour s'y attacher encore davantage , en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas fort nécessaire , il entra dans la congrégation de l'Oratoire à Paris en 1660.

Il voulut se mettre dans quelque étude convenable à sa profession ; et par le conseil «du P. le Cointe , fameux auteur des Annaleg ecclesiaslici Francorwn , il s'appliqua À l'histoire ecclésiastique. Il commença par lire en grec Eusèbe , Socrate , Sozoniène , Théodoret : mais les faits ne se liaient point dans sa tête fes uns aux autres ; ils ne faisaient que s'effaoer mutuellement , et an travail inutile produisit bientôt le dégoût. Le célèbre Simon , qui était alors de l'Oratoire et à Paris , voulut attirer à lui , c'est-à-dire à l'hébreu et à la critique de l'écriture sainte , ce déserteur de l'histoire 5 et le P. Malebranche entra sous sa con-

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duite dâfl» tMè âoayelle carrière peu différente de l'astre : «usi s'y faisait-il pas encore de grands progrès.

Un )Ottr , comme il passait par la rue S.'<Jacipies , un libraire hii présenta le TnùU de l'Homme de Descartes j qui venait de paraître. Il avait yingt*Bix ans , et ne connaissait Descartes que de nom , et par quelqnes objections de ses cahiers de philosojrfue. Il se mit k feuilleter le livre , et fut frappé comme d'une lumière

S ni en sortit tonte nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science ont il n'avait point d'idée , et sentit qu'elle lui convenait. La philosophie scolastique qu'il avait eu tout le loisir de connaître , ne lui avait point fait , en faveur de la philosophie en général , l'effet de la simple vue d'un volume de Descartes : la sympathie n'avait point joué; l'unisson n'y. était point; cette philosophie ne lui avait point paru une philosophie. Il acheta le livre , le lut avec empressement , et, ce qu'on aura peut-être peine k croire, avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battemens de coeur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes , et les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en V>ouver autant.

Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Quand ses confrères et ses amis , les Gri«* tiques ou les historiens^ à qui tout cela paraissait bien creux , lui en faisaient des reproches , il leur demandait si Adam n'avait pas eu la science parfaite ; et comme ils en convenaient seldn l'opinion commune des théologiens , il lenr disait que la science parfaite n'était donc pas la critique ou l'hislodre , et qu'il ne voulait savoir que ce qu'Adam avait su.

Il en apprit en peu d'années du moins autant que Descartes lui-même en savait; car en j^ilosophie , plus on pense, plus on fait de progrès , et un homme dans le même temps pense beaucoup plus qu'un autre : usais .pour les sciences de faits , un homme ne lit dans un temps que ce qu'un autre aurait pu lire. Ainsi le génie fait les philosophes aussi-bien que les poètes , et le temps fait les savane. Le P. Malebranche devint si rapidement philosophe , qu'au bout de dix années de cartésianisme , il avait com< posé le livre de la recherche de la vérité.

ly abord , pour sonder le goàt du public , il en laissa courir le premier volume manuscrit. L'abbé de Saint-Jacques , homme d'une rare vertu , et qui disposait de la librairie sous le chancelier d'Aligre son père , le lut , et aussitôt en fit expédier le privilège gratis en 1674*

Ce livre fit beaucoup de bruit ; et quoique fondé sur des principes déjà cojuius, il parut original. L'auteur était cartésien ,

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mtîs comme Deseartes , il ne paraissait pas Tayoïr sairi , mais rencontré, il rhgnt en cet onyri^ un grand art de mettre des idées al>straites dans leur jour , de ies lier ensemble , de les for* tifier par leur liaison. Il ê*y trouve mime un mélange adroit de ^autité de choses moins abstraites , qui étant facilement enten** dues, eucouragent le lecteur à s'appliquer aux autres , le flattent de pouvoir tout euteadre, et peutnltre lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction , outre qu'elle est pure et cbâtîée , a tonte la digttité que les matières demandent, et toute la grâce qu'elles peuvent souflkir. Oe n^est pas qu'il e<At apporté aucun soin à cultiver les talens de l'imagination ; au contraire , il s'est toujours fort attaché ht les déorîer : mais il en avait naturellement une fort noble et fort vive , qui travaillait pour un ingrat malgré lui-même , et qui ordonnait la raison en se cachant d'elle.

Ce premier volume de la recherche dé la périêé eut trop de niocês pour n'être pas critiqué. 11 le fut panr Poucher , chanoine de Dijon , & qui le P. Malebf anche répondit dans la préface du. second volume qu'il donna l'année suivante.

La recherche de la vériU complète n'en eut que plus d'éclat« De nouvelles vérités naissaient àes précédentes; et en cette matière , plus les générations sont nombreuses , plus elles son! nobles. L'ouvrage enleva un grand nombre de suffrages illustres , entr'autres celui d'Arnaud , fort considérable par loi-même, et encore plus par les suites.

Je passe sous silence des répliques Ae Foucher , et des réponses ou éclaircissemens , soit du P. Malebranche , soit ^u P. des Gahets , bénédictin , qui avait embrassé son système. Tout cela produisit une suite d'écrits , et. presque nulle instruction. Ce n'était que les principes de la recherche peu entendus ou dégvisés d'une part , et de Tautre plus développés , ou tournés dilEérem-* ment. Une longue disputé sur des matières philosc^hiques peut contenir peu de philosophie.

On voit par l'exemple du P. des Gàbets , que la recherche de la vèriié avait déjà vivement persuadé quelques esprits. L'auteur qui avait songé sincèrement à instruire, ne goûtait pas les applaudLsiemens du public sans cette persuasion , parce qu'il ne tournait qa'à sa gloire; au lieu que la persuasion eût tourné à celle àt la vérité : mais il fallait souvent qu'il prit patience , et se contentât de n'être qu'applaudi. Aussi sa doctrine imposOv-t^Ue dos conditions fort dures : elle veut qu'on se dépouille «ans cesse <ie ses sens et de son imagination ; que par l'effort d'une médi-> tation suivie on s'élève à une certaine région d'idéea , dont l*«CGès est si difficile , que même parmi les philosophes , pour

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qui tons lea autres hommes sont peuple i il j a encore un peuple qui ne peut guère aller ju8que»-là. Cependant ce système , quoique si intellectuel et si délié , s'est répandu avec le temps , et le nombre de ses sectateurs fait assez d'hoiineur à l'esprit Aumain. U est vrai que ce sont qu^quefois ces conditions n dures qui ont de l'attrait pour lui , et qui le gagnent.

Le livre de la recherche de la vériié est plein de Dieu. Dien est le seul agent , et cela dans le sens le plus étroit ; toute yerta d'agir , toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu , des causes occasionnelles. D'ailleurs quelques points de la religion chrétienne , conome le péché originel , sont prouvés ou expliqués dans ce liyre. Cependant le P. Malebranche n'avait pas encore exposé son système entier par rapport à la religion , ou plutôt la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. Il le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dans ses conuersalûmê chrétiennes , en 1677. Là , il introduit trois personnages : Théodore , qui est lui-même ; Aristarque , homme du monde , qui a peu d'habitude avec les idées précises , qui a beaucoup lu , et n'en sait que moins penser; et Èraste, jeune homme qui n'est gâté ni par le motide , ni par la science , et qui saisit , par une attention exacte et docile , ce qui échappe à l'imagination tumultueuse d'Aristarque. Le dialogue en est bien entendu , les caractères finement observés 5 et Aristarque y est , comme il devait être , philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux qile le Socrate de Platon , faire accoucher ses auditeurs âe$ vérités cachées qui étaient en eux ; il leur prouve , ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu , la corruption de la nature humaine par le péché originel , la nécessité d'un réparateur ou médiateur , et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du père Malebranche , et l'entrée d'Eraste dans un monastère.

Dans une édition suivante de ces conoereatione chréiisnnes , le P. Malebranche ajouta des méditations , 011 d'une consiaUration philosophique il tire toujours une éiéifcUian à Dieu. Peut-être voulu tHÎl par là réponse à quelques bonnes âmes, qui lui reprochaient que sa philosophie abstraite , et par conséquent sèche , ue pouvait produire des mouvemens de piété assez affectueux et assez tendres. Il y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours pour la plupart Bu monde comme la flamme de l'esprit de vin , qui est trop subtile pour brûler du bois.

Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie , a

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toujoan été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir tontes denx séparées , et pour préyenir tous les troubles, régler les limites des deux empires : mais il vaut encore mieux récon«cilier les puissances , et les amener à une paix sincère. Quand OD j a travaillé , on a toujours traité avec la philosophie dominante , les anciens përes avec celle de Platon , S. Thomas avec celle d'Aristote ; et à leur exemple , le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes y d'autant plus nécessairement , qu'à l'égard de ses principes essentiels ^ il n'a pas cru qu'elle dût être comme les autres , dominante pour un temps. Il n'a pas seulement accordé cette philosophie avec la religion ; il a fait voir qu'elle produit plusieurs v^iCés importantes de la religion ^ pent-^tre un seul point lui'a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de l'âme , apportée par Descartes , le conduit nécessairement à croire que les pensées de l'âme ne peuvent être causes physiques des mouvemens du corps , ni les mouvemensdu corps causes physiques des pensée^de l'âme; que seulement ik sont réciproquement causes occasionnelles, et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée à agir par ces causes occasionnelles. Puisqu'un esprit supérieur à un corps , et pi us noble , ne le peut mouvoir , un corps ne peut non plus en mouvoir un autre ; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvemens , que Dieu distribue entre eux selon cerraînes lois établies par lui-même , et certainement inconnues •ox corps. Dieu est donc le seul qui agisse , soit sur les corps ,'soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul , et absolument parlant, il pent nous rendre heureux ou malheureux, principe très-fécond de tonte la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par des lois générales , il agit de même sur les esprits. Des lois générales régnent donc partout, c'est-à-dire, des volontés générales de Dieu , et c'est par elles qu'il entre , tant dans l'ordre de la nature, que dans celui de la grâce , des défauts que Dieu n'aurait pu empêcher que par des volontés particulières peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fusent contre la Providence. C'est là tout le système , dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé , plus la chaîne des idées sera longue , et en même temps étroite. Jamais philosophe n'a si bien su l'art d'en former une.

Elle l'avait conduit à des vues particulières sur la grâce , non â l'égard du dogme , mais de la manière de l'expliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P. Quesnel , qui était encore de l'Oratoire , et qui avait embrassé les sentimens d'Araand. Le P. Quesnel , pour sayoir mieux à quoi s'ei\ tenir , sou-

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haita que fon maître e&t connaiatance des pensées dm P. lUe» branche , et lia une partie, entre eux cbea un ami commun. Le .fond du système dont il s'agissait , est que l'âme humaine de Jésus^Christ est la cause occasionnelle de la distribution de Is grâce , par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demaacTer à Dieu qu'il la leur envoie; et que , comme cette âme , toute parfaite qu'elle est , est finie , il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités , aussi4>ien que celui de la nature* Il n'y • avait guère d'apparence qu'Arnaud dât recetoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche « avait-il commencé à parler , qu'on disputa , et par conséquent on ne s'entendit guère; on ne convint de rien , et on se sépart avec assez de mécontentement r^iproque. Le seul fruit de si conférence fut que le P. Malebranche promit de mettre ses sentimens par écrit , et M. Arnaud d'y répondre ; ou , ce qui revient k peu près au même , il promit la guerre au P. Malebranche.

Malgré la grande réputation d'Arnaud y son extrême vivacité sur la matière de la grâce , qui était presque son domaine , le P. Malebranche osa tenir sa parole , et composer son traité di ta nature et de l» grâce. Il en fit faire une copie pour Arnaud; mais ce docteur se retira de France en ce temps ^ là. On la l«t envoya en Hollande y et le P. Malebranche fut plus d'un an sans en entendre parler. Ses amis le pressèrent de publier son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elcevir y qui l'imprima en 1680. Àmand , qui était sur les lieux, en vit quelques feuilleta , et ptr cèle , ou pour son opinion , ou pour le P. Malebranche, il voalnt arrêter cette impression : mais il n'en put venir à bout , et il ne songea plus qu'à répondre.

Dans cet intervalle, le P. Malebranche fit mt mèdiialUms .chréHennee ei métaphysiques , qui parurent en i683. Cest va dialogue entre le verbe et lui. Il était persuadé qrfe le verbe est la raison universelle | que tout ce que votent les esprits créés > ils le voient dans cette substance incréée, même les idées des corps; que le verbe est donc la seule lumière qui nous édaîre , et le seul maître qui nous instruit; et sur ce fondement, il Tintrodait parlant à lui comme à son disciple , et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. Il n'a pas manqué d'avertir dans sa préface , qu'il ne donne pas cependant

^»our vrais discours du veiî>e tons ceux qu'il hii fait tenir; qu'à a vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues lorsqu'il I'^ interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé , ou avoir mal entendu ses réponses; et qu'enfin tout ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce mettre commun et unique. Da reste , on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne ,

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««tant qv'îft est poM^e, d'aa tel rateriocutear. L'art de Tautear, oo plntèt la dMpontion natarelie oh il se troavait , a su j rér* pandre un certain sombre auguste et majestueux , propre k tenir les sens et l'imagination dans le silence , et la raison dans l'attention et dans le respect ; si la poMe pouvait prêter des ornemens à la philosopkie , elle ne lui ea pourrait pas prêter de pins (philosophiques.

Ea cette ann^ 83 , Arnaud fit le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le traité de ia nmtwre ei de lagrAce^ mais l'opinion qne l'on TOtt toutes choses en Dieu , exposées dans la recherche de la vériié, qu'il avait lui-même vantée autrefois. 11 intitula son oorrage : Dee vraiee ei deefaueeee idéee* Il pimait ce chemin , qui n'était pas le pins court , powr apprendre , disait - il , au P. Malebranche à se défier de ses plas chères spéculations métaphysiques y et le préparer par^lâ à ae laisser plus facilement dés»hnaer sur la grâce. Le P. Malebranche de son coté se plaignit de ce qu'nne matière doat il n'était nullement question , avait été malignement choisie ^ parce qu'elle étAit la plus métaphysique , et par conséquent la plus susceptible de ridicule aax jeux de la plupart du moade. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étasent en forme de lettres à un ami commun , d'abord les deux adversaires, ea lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre omL Mais cette expi^ssion vient à disparaître dans la snite ; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la Parité chrétienne y pouvait mettre dé restrictions et de tours qui ne nuisent guère au fond. Enfin Arnaud en vîat à des accntationa certainement insoutenables, qne son adversaire met une étendue matérielle en Dieu , et veut artilîciensement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits le P. Malebranche s'adresse à Dieu , et le prie de retenir %M. plume et les mouvemens de son cœur. On sent que le génie de Anaand était tout-4-fait guerrier , et celui du P. Mald^uche fort pacifique. Il dit même ea quelque etidroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnaud avait un parti n<HaBibreax , qui chantait victoire pour son chef dès qu'il paraissait daas lajice. Le P. Malebranche au contraire était, h œ ^'il prétendait , sans coasidération , et même une personne mépeieedtle: mais cela même biefei pris , était un avantage qu'il ne ananque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question y on peut penser avec quelle stibtUité et quelle force elle fot traitée. A peine l'Europe eut^lle fourni encore deux pareik athlètes. Mais «m prendre des juges? Il n'y avait ^a'«a petit naoïbre de persaaaei qui pussent être seulement

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spectateurs du combat f et parmi ce petit nombre , pres^pie ton» étaient de l'un ou de l'autre parti. Un seul transfuge eût été compté pour une victoire entière; mais il n'y eut point de transfuge.

Pendant la chaleur de cette contestation , parut en 84 leinùli de morale j qui n'y avait nul rapport, et qui avait été compose auparavant. Le P. Malebranche y tire tous uos devoirs des principes qui lui sont particuliers. On est surpris et peut-être £àché de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obligations du christianisme } on croit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.

Toute la contestation sur les idées n'avait été'qu'un ^prélude-; Arnaud n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint aa corps de la place , et publia , en i685 , ses réflexions phiioso» phiquee et théologiquee sur le traité de la nature et de iagrâee. Il y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie on théologie du P. Malebranche que celui-ci soutenait n'être ni nowvelle ni sienne, parce qu'il n'aurait pas eu , disait-il , l'esprit de l'inventer , louange très-forte qu'il lui donnait. Il croyait en efSst que sa philosophie appartenait k Descartes , et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondemens de l'édifice , c^était lui qui l'avait élevé et porté si haut , qu'eux-mêmes peutêtre %n eussent été surpris. 11 répondit à Arnaud toujours de]a même manière , et avec le même succès. Arnaud fut vainqueur dans son parti , et le P. Malebranche dans le sien. Son système put soufirir des difficultés; mais tout système purement philosophique est destiné à en soufirir , à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l'univers , tel qu'il est conçu par le P. Malebranche même ; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse , l'ordre, l'universalité des vues.

Après avoir satisfait à Arnaud , du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi , il se résolut à abandonner la dispute , tant parce qu'il en était naturellement ennemi , que parce qu'il croyait que rien n'était plus propre a faire perdre le fil important des vérités , et que les lecteurs , long-temps promenés çà et là dans le vaste pays du pour et du contre , ne savaient pins à la fin ou ils en étaient. Il ramassa toutes les matières contestées , ou plutôt tout son système , dans un nouvel ouvrage , qui n'eut ' aucun air de contestation. Ce furent les entretiens sur la métaphysique et sur la religion , imprimés en 1688. Ce livre n'était , comme il en convenait lui-même, que les Kvres précédens,'et tous ensemble n'étaient que la recherche de la périié, Mftis Hï présentait les mêmes choses dans de nouveaux jours , ^ appnyi^t

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^ftoofêlles preaves, en tirait des conséquences nouyelles, et cela même poarait hâre roir combien ce système était an-été et fiie , fsAcile à prouver, fertile en conséquences. Il savait que la vérité, sous une certaine forme, frappera tel esprit, qu'elle n*aiirait paa touché sous une autre. C'est aiilsi à peu près que la nature est si prodigue en semences de plantes ; il lui suffit que lar un grand nombre de perdues , il j en ait quelqu'une qui vienne à bien.

J'ai parlé ailleurs de la contestation qu*eut le P. Malebrancbe avec Régis , sur la grandeur apparente de la lune , et en général ' fnr celle des objets ; et sans me mêler de décider la question , ce qui n'appartiendrait pas k un historien , et encore moins à moi , j'ai rapporté qu'elle fut jugée , par quatre des plus grands géomètres, en faveulr du P. Malebrancbe , et cela dans l'éloge même de Régis , parce que ces éloges ne sont qu'hi^oriques , c'est*à-» dire, vrais. Régis renouvela la dispute des idées, et attaqua de pins le père lialebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir fmd heureux. Ainsi , malgré sa vie plus que philosophique et très-» chrétienne , il se trouve le protecteur des plaisirs. A la vérité Ut question devint si subkile et û métaphysique, que leurs plus grands partisansgaaraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie , que d'être obligés à les soutenir comme lui.

Noua ae parlons point de quelques adversaires moins illustt^ qu'il a eus, ou de quelques contestations moins intéressantes qa'il a eisoyées. Il était assez naturel que non«seuIement la nouveauté'et la singularité de ses vues, mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloirç de l'avoir attaqué } mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie toute différente. Le P. Dom François Lamy, béné^ dictia y dans son livre de ia eonnaiseanee de êov-'même^ voulut appuyer, de l'autorité du P. Malebrancbe, l'idée qu'il s'était faite de famoilr désintéressé» qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux pères étaient amis; et même ft P. Lamy passait pour disciple du P. Malebrancbe. CelttMi trouva mauvais d'avoir été cité pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien ; et il faut remarquer que cette matière était Alors plus délicate que jamais , parce qu'elle avait rapport au Quiétisme dont on faisait beaucoup de bmit , et que l'amour désintéressé en paraissait tuie branche. Il était par cette raison fort décrié; et les théoicmens combattaient un monstre dont il est vrai que la réalité n'était point à craindre , mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche , pour dAraer une déclaration publique de ce qu'il pensait , fit son traiié de tamour de Dieu en 1697. Là j sans attaquer personne , et sans nommer seulement 1. 14

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le P. Lamyi il expose seloo ses principes quel doit être cet emour^ et comment il est toujours intéressé : mais il faut convenir qs'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes , qoe l'amour desintéressé du P. JUamy. Apres cet ouvrage , qui n est nullement sur le ton de dispute , et qni renferme tout ce qne le P. Malebranche pouvait dire d'instructiE sur ce«tt)et , il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia ffMrtement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Hegis l'avait accnse de favoriser le sentiment d'£picure sur les plaisirs , le P. Lsmy l'accusait d'une morale si pure , qu'elle eiLcluait tout plaisir de l'amour de Dieu. Il a fait souvent œtie plainte de n'être pas entendu , et même de Arnaud. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles ) si on ne les attrape pas tout-èrfait juste.; on les manque tout^-faiL

La mort d'Arnaud était arrivée en 1694; mais cinq ans aprèt on vit renaître la guerre de ses cendres par deux lettres postho* mes de ce docteur sur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisirs. Le P. Mali^ranche y répondit , et joignit à sa réponse un petit traité contre la prévention. Ce n'^t point , eonune on pourrait se l'imaginer y un traité méral contre la maladie d« genre humain la plus ancienne ^ la plus générale , et la» plus incurable } ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme , et , selon l'auteur , par leur évidence , de ce paradoxe surprenant , que Arnaud n'a fait ^ucun des livres qui ont paru sous son nom contre, le P. Malebranche. Il n'a besoin que d'une seule supposition , qui est que Arnaud a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu , qù^U avait toufourt eu un diètr eincèré de bien prenalre le» eenlimene de ceux qu*il combatiaiit, et qu'il e était toufoura fort éloigné d'employer lee artifioee pour donner defausettg idéee de ce» auteure^ei de leur» livre». Cela supposé , les preuves sont victoriefses. Des passages du P. Maie» branche manifestement tronqués y des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être iuvoleo* taires y. démontrent que celui qui a £sit le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus Arnaud n'aurait écrit que comaw cause générale déterminée par des causes occastcmiielles y délectneuses et imparfaites , c'est«à-^ire par les extraits de quelque copiste.

Tandis que le P. Malebranche avait taut de contradictioas i soui&ir dans sou pays , sa philosophie pénétrait a la Chine , et révéque de Rosalie l'Issura qu'elle y était godtée. Un mission^ narre jésuite écrivit même à ceux de France-, qu'ils n'envoyassent îl la Chine que des gens .q^ sussent les mathématiques, et les

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ouvrages du P. Malebranche. Il est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit 9 parait avoir beaucoup plus de goÂt que de talent pour les mathématiqiies : mais peutêtre , en récompense , la subtilité dont on la loue esUelle celle I que la métaphysique dénude. Quoi qu'il en soit , Rosalie pressa fort le P. Malebranchfl|^'^rire*pour le» Chinois. Il le fit en 170$ par un petit dialogue intitulé : Enk^tien cTun philosophe chrétieik et (Tan pkiioêophe chinois sur la naUtrs de Dieu, Le Chinois tient que la matière est étemelle , infinie, incréée , et qu'up ly , espëc? de forme de la matière y est l'intelligence et la sagesse souve** raine , quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage , distinct de la matière , et indépendant d'elle» Le chrétien n'a pas beaur coup de peine à détruire cet étrange ly , ou plutôt à en rectifier ridée, et à là changer en celle du vrai Dieu. Il y a même cela d'heureux ^ que le ly étant , selon le Chinois ,4a raisoQ univepp sdle, il est tout disposé à devenir celle qui , selon le P. Maie* branche, éclaire tous les Sommes , et daus laquelle on voit tout* Quoiqu'à cause du grand éloignement des philosophes Chinois, seuls intéressés à cet ouvrage , il ne parût pas devoir attirer d? querelle au P. Malebranche, il lui en attira pourtant une ; et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Ils ne convinrent pas de Tathéisme qu'on attribuait aux lettrés de la Chine : mais le pèr^ Malebràoche soutint, par quantité de livres des missionnaire^ jésuites , que cette accusation n'était que trop fondée.

So« dernier livre, qui a paru en I7i5, a été les réflexions sur la prémotion physique ^ pour répondre à un livre intitulé: De l'action de Dieu sur Us créatures, oii l'on prétendait établir cette prémotion. L'auteur «*ap|myait quelquefois du P. Maie* brandie , et l'amenait k lui : mais celui-ci ne voulut ni le suivre oii ii avait dessein de le m^er , ni convenir qu'il s'égarait quand ils n'allaient pas ensemble*. £n un mot , le système de l'action de Dieu , en conservant le nom de la liberté » anéantissait la chose ; et le P. MaUfranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. Il représente la première physique par une compa^ raison aussi concluante peut-être , et certainement plus touchante que tous les raisonnemeiis métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tête , qui se peut mouvoir par une char-> mère , s'incline respectueusement devant lui , pourvu qu'il tire tm cordon. Toutes les lois qu'il le tire , il est fort coûtent des bommages de la statue : mais un jour qu'il ne le tire point, elleœ le salue point , et il la brise de dépiit. I^e P. Malebranche prouye aisément que dans ce système Dieu ne serait pas asscE bon ni «sses juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sienil l'est assea et autant qa'il le doit 4tte', quoiqu'il ae le soit pascpmme jSayle

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«t quelques philosopheis auraient désiré. Ainsi , d'un c&tè , il dé* charge l'idée de Dieu de la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent ; et de l'autre , il la justifie de la véritable rigueur que la religion nous y découvre : et il passe entre les deui écueils d'une théologie trop sévère ,et|désespérante , d'une philo- ( Sophie trop humaine et trop rellthée. I^nit son livre paf prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de l'entendre; et cette prière renouvelée dans tm ouvrage , le dernier de tant d'ouvragea, marque asses combien cette faveur est 'difficile à obtenir du public.

Jusqu'ici nous n'avons guère représenté le P. Malebranche que comme métaphysicien ou théologien; et en ces deux qualités, il serait étranger à l'académie des sciences , qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie, et qui s'abstient^otalement de la métaphysique , parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contentieuse , ou du moins d'une utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand géomètre et grand physicien ; et son savoir en ces matières , répandu avec éclat dans ses principaux ouvrages , lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie , lorsque le renouvellement s'en fit en 169g. La géométrie et la physique furent même les degrés qui les conduisirent à larnétaphysique et à la théologie , et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement, on l'appui , ou l'ornement dé ses plus sublimes spéculations.

En 1712 , parut la dernière édition de la recherche de ia vérité. Il y a donné une théorie entière des lois du mouvement , sujet sur lequel il avait fort médité , et beaucoup rectifié ses premières pensées , dont il avait reconnu l'erreur : car les hommes se trompent; et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont , trompés. Il a de plus ajouté à cett<f édition un grand morceau de physique tout neuf, qui est le système général de l'univers. C'est celui de Descartes réformé , et cependant fort différent. Il roule sur une idée qui' a été trè^familièré à ce ^rantf-'inventeur, et qu'il n'a pas poussée aussi loin qu'il aurait àà. Elle seule, selon le P. Malebranche , rend raison de tout ce qu'il y a de plus généra) et de plus inconnu dans la physa[ue;*de la dureté des corps , de leur ressort , dé leur pesanteur, de la lumière , de sa propagation instantanée , de ses réflexions et réfractions , de la génération du J feu , des couleurs. Il faut bien que cette idée soit une supposition, mais à peine en est-elle une ; car elle est copiée d'après une chose incontestable chez les Cartésiens , et que les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. En un mot , comme l'univers Cartésien est composé d'un'e infinité de .tourbillons presque immenses , dont les étoiles fixes «ont les

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centres; qa'îls ne se détroîsent point les unB les autres pour en faire un total y mais ajustent leurs mouvemens de manière â pouvoir tourner tous ensemble ,.. et chacun du sens qui convient au tout ; que par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres , mais se compriment également , et se conservent dans l'équilibre où ils se sont mis : de même le P. Malebrancbe Imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier , dans le nôtre , par exemple , cist divisée ea une infinité de tourbillons presque infiniment petits, dont la vitesse est fort grande , et par conséquent la force centrifuge presque infinie , -puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de fqpce pour tous les besoins de la physique. Quand les particules grossières sont en repos les unes auprès des autres y et se touchent immédiatement , elles sont comprimées en tous sens par les forces centri« fuges dç&^tits tourbillons qui les environnent , et auxquels elle ne résiste jpar aucune autre force j^et de là vient la dureté' deu corps'. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme aupa-« ravant , ils tendent par leurs forces centrifi^es à rétablir ces corps dans leur premier état ; et c'est là le ressort. La lumière est une pressipii causée par le corps lumineux à toute ia sphère des petits tourbillons environnans ; et parce que tout est plein, cette pression se coiiununique en un instant du centre de la sphère ju8« qn'à sa dernière surface. De plus , comme les prisions du corps lumineux se font par reprise , à cause qu'il est repoussé à chaque instant qu'il pousse , il se fait des vibrations de pression , dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé , produit les différentes couleurs^ ainsi que le nombre des vibrations de Tair grossier , ébranlé par un corps sonore , produit les difierens tons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes , ce que ne pourrait pas un corps dur 5 et par conséquent une infinité de rayons différemment colorés peuvent p^ser par le même point physique sans se détruire et sans s'altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon , lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur , phénomène si commun , et jusqu'à présent si incompréhensible , suit du même principe : mais l'explication eu serait trop longue. Enfin le P. Malebranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique ', et c'est un grand préjagé en leur faveur, que de pouvoir êpre mis à tant' d'usages.

Le P. Malebranche , quoique d'une mauvaise constitution , avait jo^i d'une santé égale , non-seulement par le régime que sa piété et son état lui prescrivaient , mais par des attentions parti-*

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liëre» auxquelles il aViit été obligé. Son principal remède , dêi ^u'il sentait quelqtie incommodité , était une grande quantité d'eau êont il se larait abondamment le dedans du corps y perauadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état , toat allait bien. Mais enfin il tomba fort malade en i7i5, âgé de Soixante^ix-sept ans ^ et Ton jugea d'abord qu'il j avait pea k espérer,. C'était une défaillance universelle , sans fièvre , sans fluxion , sans obstruction , mais avec de vives douleurs.

Cette maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans une contestation qui venait encore le chercher , et troubler son repoi. Un nouvel ennemi s'était déclaré , le père du Tertre , jésuite , qui publia cette année une ample réfutation de tout son système. Le P. Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de Sa vie les armes à la giain ^ toujours sur la défenaive ^ et il n'j eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. Il avait en hicme à souffrir d'autres contradictions moins éclatantes et pins fâcheuses. On ferait une long^ie histoire des vérités qui ont été mal reçues chez les hommes , et des mauvais traitemens essayes par les iiTtroducteurs de ces malheureuses étrangères.

Le P. 'Malebt-anche fut malade quatre mois , s'affaiblissant dé jour en jonr , et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'an vrai squelette. Son mal s^accpmmoda à sa philosophie : le corps qu'il avait tant méprisé ^ se réduisit presque à rien } et l'esprit y accoutumé à la supériorité , demeura sain et entier. Il n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentimens de religion , et quelquefois , par délassement I pour philosopher sur le dépenssement de la machine. Il fiit toujours spectateur tranquille de sa longue mort^ dont le dernier moment , qui arriva le i3 octobre , fat tel que l'on crut qu'il reposait.

Depuis que la lecture de Descartes l'avait Tiis car les bonnes voies , il n'avait étudié que pour s'éclairer l'esprit, et non pour se charger la mémoire; car l'esprit a besoin de lumières, et n'en a jamais trop t mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles ; aussi ne cherche-t-^IIe qu'à les secooer. Il avait donc assez peu lu , et cependant beaucoup appris. 11 retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de pure érudition; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine : et en effet un grand génie voit d'un cong^d'œil beaucoup d'histoires dans une seule reflexion d'une certaine espèce. Il méprisait aussi cette espèce de philosophie, qui ne consiste qu'à apprendre le» sentimens de diiGérens philosophes. On peut savoir l'histoirç des pensée^ des homjmes sans penser^ Après cela , on ne sera pas surpris qu'il n'eût jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. Il méditait assidûment | et n^me avec

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certaines pk-ecdutioat , comme de fermer ses fenêtres, il avait si bien acquis la pénible habitude de l'attention , que quand on lui proposait quelque chose de difficile , on voyait dans l'instant ion esprit se pointer vers l'objet , et le pénétrer. Ses délassemens étaient des di ver tissent ens d'enfant^ et c'était par une raison très-digne d'un philosophe, qu'il y recherchait cette puérilité honteuse en apparence ^ il ne voulait point qu'ils laissassent aucane trace dans son ame : dès qu'ils 'étaient passés , il ne lui restait rien, que de ne s'être pas toujours appliqué. Il était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit , et soigneux de les. conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre ,.et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare , était parfaite en lui. Une piété fort éclairée y fort attentive et fort sévère , perfectioifuait des mœurs que la nature seule mettait déjà , s'il était possible , en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mêmes matières que ses livres : seulement , pour ne pas trop effaroucher la plupart des gens , il tâchait de la rendre un peu moins chrétienne ; mais il ne relâchait, rien du philosophique. On la recherchait beaucoup , quoique si sage et si instructive. Il y afièctait autant de se dépouiller d'une sapériorité qui lui appartenait , que les «autres affectent d'en prendre une qni ne leur appartient pas. Il voulait être utile, à la vérité; et il savait que ce n'est guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. Il ne venait presque point d'étrangers savans à Paris , qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus exprès pour lui ; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume, un officier Anglais prisonnier se consolait de venir ici , pai'ce <{a*aassi-bien il avait toujours eu envie de voir Louis XIY et Malebranche, Il a eu l'honneur de recevoir une visite de Jacques II , roi d'Angleterre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui que l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir ^ et non pas seulement l'avoir vu. Mylord Quadrington , qui est mort vice-roi de la Jamaïque , pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris , venait passer avec lui -deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nation Anglaisé nous fournit tant de suffrages : on y pourrait joindre encofe une traduction Anglaise de la recherche de la vérité y faite par Taylor , parent du fameux Taylor. Mais enfin ce hasard , si c'en est un y est heureux ; c'est une estime précieuse que celle d'une nation si éclairée , et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Malebranche sentaient aussi ce qu'il valait , et up

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assez grand nombre de gens de mérite se rassemblaient antonr de lui. lis étaient la plupart ses disciples et ses amis en même temps; et Ton ne pouvait guère être l'un sans Tautre. Il eût été difficile d'être en liaison particulière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté ; et si l'on recevait le système , il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'ét^t, pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe y sans en excepter Pythagore , n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés; et l'on peut soupçonner que pour produire cette forte persuasion , les qualités personnelles du P. Malebranche aidaient à ses raisonnemens.

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Joseph Savvbi71i naquit à la Flèche le 24 mars i653 de Louis Sauveur , notaire , et de Renée des Hayes , qui étaient alliés aux meilleures familles du pays. Il fut absolument muet jusqu à l'âge de sept ans , par le défaut des organes de 4a voix , qui ne commencèrent à se débarrasser qu'en ce temps-là j mais lenteioFient et par degrés , et n'ont. jamais été bien libres. Cette impos* sibilité de parler lui épargna tous l6s petits discours inutiles de l'enfance; mais peut-être l'obi igea-t-elle à penser davantage. Il était déjà machiniste; il construisait de petits moulins; il faisait des syphons avec des chalumeaux de paille , des jets d'eau; et il était l'ingénieur des autres enfans , comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait.

On le mit au collège des Jésuites. Il n'était guère propre à y briller ; il ne parlait qu'avec beaucoup de peine , et en avait encore plus à apprendre par coeur. Sa mémoire se refusait à tout ce qui n'est que de pure mémoire , et ne saisissait rien qu'avec le secours du jugement. Il fut extrêmement négligé d'un premier régent qu'il eut , et n'avança guère sous lui. Il fit beaucoup mieux sous un second , qni démêla ce qu'il valait. On ne peut guère blâmer le premier, et il faut beaucoup louer le second.

Les oraisons de Gicéron , les poésies de Virgile , que sa rhétorique fit passer en revue devant lui, ne le touchèrent poiiit.*Par hasard l'arithmétique de Pelletier du Mans se présenta ^ il en fut charmé et l'apprit seul.

Sa passioQ naissante pour les sciences lui en donna une violente pour venir à Paris ; car il ne sentait que trop tout ce qui loi inanquait à la Flèchç. Il avait un oncle chanoine et grand-

diantre de Tonrniu ; i} pi^t le dessein d'aller lé trouver pour ea obtenir une pension qui le mit en état de subsister à Paris. Il fit le Yojage en 1670 avec Coubard , son ami , présentement hydrographe du roi à Brest ; voyage trë»-philo9opbique , nonseulement par l'intention , mais par l'équipage.' Ils remarquèrent sur lenr route l^t ce qu'ils purent y et même quelquefois plus qu'il ne devait ëbcore leur être permis de remarquer. A Lyon , Sauveur entendant la fameuse horloge qui fait tant d'autres choses que de sonner l'heure , devina tout l'intérieur et toute rénigme de la machine.»

Sa famille Iç destinait à l'église , et dans cette vue l'oncle lui accorda la pension pour étudier en philosophie et en théologie à Paris. Pendant sa philosophie , il apprit en un mois , et sans maître , les six premiers livres d'Ëuclide ; ce qui était fort différent de ce qu'on lui enseignait , quoique rien n'y dût appartenir davantage. Cet essai et ce succès ne firent qu'irriter son goût pour les mathématiques , et il leur donna une application que la philosophie scolastiqûe ne pouvait obtenir de lui. La théologie des écoles lui ressemblait trop pour être mieux traitée; il l'abandonna hientôt : et pour ne sortir de son goût que le moins qu'il était possible , il se destina à la médecine , et fit un cours d'anatomie et de botanique. Il allait aussi fort assidûment aux conférences de ^ohaut , qui en ce temps-là aidaient k famfliariser un peu le monde avec la vraie philosophie.

Sauveur connut alors M. de Cordemoy^ lecteur du Dauphin , et babile philosophe , qui parla de* lui à l'évéque de Condom , depuis évéque de Meaux , précepteur du jeune prince. Ce prélat voulut voir Sauveur ; il le tourna sur plusieurs matiîyes de physiyie y le sonda , et le connut bien. Il lui donna un conseil qui ne pouvait partir que d'un homme d'esprit ; ce fut de renoncer à la médecine. Il jugea qu'il aurait trop de peine à y réussir arec un grand savoir , mais qu'il allait trop^ directement au but j et.ne prenait point de tours ; avec des rai^onnemens justes y mais seç^ et concis , ou les paroles étaient épargnées , et 011 le peu qui en restait par une nécessité absolue , était dénué de grâce. En effet , ui\ médecin a presque aussi souvent affaire à l'imagination de ses malades, qu'à leur poitrine ou à leur foie; et il faut savoir traiter cette imagination , qui demande des spécifiques particuliers.

Eiftcore une chose détermina Sauveur à suivre le sage conseil de M. de Condom. Son oticle , qui vit qu'il ne pensait plus à l'état ecdésiastique , fit scrupule de lui continuer une pension qu'il prenait mr les revenus de son bénéfice , et comme le jeune étudiant ^ médecine était encore bien éloigné .d'en pouvoir tirer aucun

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aecoars, il s6 tourna entièrement di| c^ def matbémaiiqiiei, et se résolut à les enseigner.

Les géomètres, qui encore aujourd'hui ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. C'était un titre asses singulier^ et qui par lui-même attirait l'attention. Le peu qu'il y en avait dans Paris n'étaient que des géomètres de cabiiflt , séquestrés du monde. Sauveur au contraire s'y^ livrait ;%t c<#a dans le temps beureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation; une pnncipaliement , qui logeait cbez elle le célèbre La Fontaine ; et qui goûtant eit même temps Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'esprit. Il devint donc bientôt le géomètre à la mode ; et il n'avait encore que 23 ans lorsqu'il eut un écolier de la plus haute «naissance , mais dont la naissance est devenue le moindre titre, le prince Eugène.

Un étranger de la première qualité voulut apprendre de lui )« géométrie de- Dcscartes ; mais le maître ne^la connaissait point encore. 11 demanda huit jours pour s'arranger , chercha bien vite le livre , se mit k l'étudier ; et plus encore par le plaisir qu'il y prenait, que parce qu'il n'avait pas de temp à perdre, il y passait les nuits entières 3 laissait quelquefois éteindre soo feu , car c'était en hiver , et se trouvait le matin transi de iroid sans s'en être aperçu.

II lisait i>eu , parce qu'il n'en avait guère le loisir; xaaia il méditait beaucoup parce qu'il en avait le talent et le goût. H retirait son attention des- conversations inutiles pour la placer mieux, et mettait à profit jusqu'au temps d'aller et de venir par les rues. Il devinait %quand il en avait besoin , ce qu'il eût trouvé dans les livres ; et pour s'épargner la peine de les chercher et de les étudier , il se les faisait Kre.

La chaire de Ramus pour les mathématiques, qui se donne au concours , étafft venu à vaquer au collège royal , il se prépara à entrer dans la li«e j mais il apprit qu'il fallait comra^;iicer le combat par une harangue. La difficulté de la faire , et plus encore celle de l'apprendre par cœur, lui firent abandonner l'entreprise. •

Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie , n'attendait certainement aucune fortune du jeu. Cependant la ba»sctte fit plus de bien à Sauveur qu'à la plupart de ceox qpi y jouaient av^ tant de fureur. Le giarquis de Dangean lui demanda en 1678 le calcul des avantages du banquier contre les pontes. Il le fit au grand étonnement de quantité de gens, qui voyaient nettement évalué en nombre précis ce qu'ih n'awienl entrevu qu'à peine , et avec beaucoup d'obscurité. Comme

àbassette était fort à la mode à la cour , elle contribua à y ttre Sauveur, qui fat heureux d'avoir traité un sujet 'aussi intéressant. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à la reine. On lui demanda ensuite ceux du quinquenove , du hoca, du lansquenet, jeux qu'il ne connaissait point, et dont il nfepprenait les règles que pour les transformer en équations algeoriques , où les joueurs ne les connaissaient plus. Il a paru lon^-temps après un grand ouvrage d'une autre main sur les jtux de hasard^ qui parait en avoir épuisé tout le géométrique.

£n 16B0 , il fut choisi pour être maître de mathématiques des pages de madame la Dauphine. Pendan| •n voyage de Fontainebleau , le maréchal de Bellefonds l'engagea à faire un petit cours d'anatomie pour les courtisans. Il sortait de sa sphère ordinaire , mais non pas de celle de son savoir. On ^it que toute la cour allait l'entendre : mais je crains qu'on ne fasse trop d'hon* neur à toute la cour

H alla à Chantilly avec Mariotte en 1681 , poi^ir faire des expériences sur les eaux. On sait combien elles peuvent fournir d*occupation à un -mathématicien. Il fut connu du grandprince lA>uis de Condé , dont l'ingénieuse et vive curiosité se portait à tout, n prit beaucoup de goût et d'affection pour Sauveur ; il le faisait venir souvent de Paris à Chantilly , et l'honorait de ses lettres. Un jour que Sauveur entretenait le prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savans , ou ([ai faisaient profession de l'être , ils lui coupèrent la parole , ce qai n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini , le prince leur dit : yous as^ez cru que Sauveur ne e* entendait poê bien\ parce qu'il parle auec peine ; maie je le euiuaie ^ et je P entendais parfaitement. Voue m'avez parlé beaucoup plus éloquemment que lui, maie Je n# voue ai pas compris 1 et yeut^être ne vous comprenez^^vous pas vùus-'^némee.

Il prit le temps de ses voyages de Chantilly , pour travailler à un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là 7 Cependant quelques années après , se dé£ant de la simple spéculation qu'il avait sur ces matières , il y voulut joindre la pratique , et nême la pins périlleuse. Il alla au si^e dcyMons en r69i , et il y montait tous les |ours la tranchée. Il exposait sa vie , seule-» menti pour ne négliger aucune instruction, -et l'amour de la science était devenu en lui un courage guerrier. Le sîége fini , il visita toutes les places, de Flandres. Il apprit le détail des évolutîoiis' militaires , les campemens , les marches d'armée ; enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre , oii l'intelligence a pris an ratig au-dessus de la valeur même. On ne connaissait

guère que lui de mathétnaticten à la cour , et les matliémAti|u ques u*j étaient guère connues que par lui ; et comme *en c7 pays-là la vogue est plus universelle que partout ailleurs, et qu'heureusement pour ce siècle il n'y a plus d'éducation bien entendue sans mathématiques , il a eu l'honneur de les montrer à tous les jeunes princes et aux enfans de France. Ce seraitfcne alTectation inutile que d'enfler cet éloge du dénombrement de tous ces grands noms. Il serait inutile aussi de rapporter en détail la plupart de ses différens travaux ; des méthodes abrégées pour les grands calculs , des tables pour la dépense des jets-d'eau; les cartes des côtes de A^^ce, qu'il réduisit pai; ordre de M. de Seignelay à la même échelle , et orienta de même façon , et qui composent le premier volume du Neptune Français; le rapport des poids e^ des mesures de différeds pays ; une manière de jauger avec beaucoup de facilité et de précision toutes sortes de tonneaux ; un calendrier universel et perpétuel , qui découvrit la fausseté d'un titre qu'on donnait pour ancien , et fit condamner les faussaires , etc. On ne pourrait faire sentir que par une trop grande discussion la difficulté <et' le prix de ces sortes d'ouvrages , que n'estiment peut-être pas assez ceux qui j:ie se plaisent que sur la cime la plus élevée de la théorie. Sauveur ne faisait guère de cas que des mathématiques utilëS , eflet de sa so* lidité naturelle d'esprit , et peut-être aussi de l'habitude d'enseigner ; car on ne mène pas dès écoliers si loin , surtout ceux qu'il avait. Il demandait presque pardon de s'être amnsé an^ carrés magiques , qu'il avait poussés au dernier degré de spéculation. Il faut même convenir qu'il n'étsiit p^s trop prévenu en faveur des nouveaux géomètres de l'infini /qu'il appelait iflfini" tairea , comme font ceux qui ne veulent pas trop les exalter. Ce n'est pas qu'il n'entend! t bien leurs méthodes , et ne s'en servit même en cas de besoin : mais enfin il y*a des goûts jusques dans la géométrie ; et les hommes forcés à être d'accord sur le lond , trouvent encore le secret de se partager ou sur le choix- des vérités différentes , ou sur les moyens de parvenir aux mêmes véri* tés. Il en revient à la vérité en général l'avantage d'être recherchée , quelle qu'elle soit , et envisagée de tons les seds.

£n 1686 , Sauveuf^ut une chaire de mathématiques au collège royal. La harangue n'y mit point d'obstacle; car, comme il avait alors un grand nom , il osa la lire. Il n'avait écrit awcun des traités qu'il dicta. Ces matières , qui se lient par la raison , et n'ont point besoin de mémoire , étaient si présentes* à son esprit , et si bien arrangées dans sa tête , qu'il n'avait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écrire sous, lui pour vendre ses traités; lui-même en achetait un exemplaire à la fia de chaque

tiiiiée. Quelquefois quand il trouvait des auditeurs attentifs et intelligens , il se laissait emporter au plaisir de les instruire ; et leur aurait donné toute la journée sans s'en apercevoir , si un domestique accoutumé à corriger ses distractions ne l'eût averti qu'il avait affaire ailleurs.

D entra dans l'académie en 169g , déjà rempli d'un grand dessein qu'il méditait , d'une science .presque toute nouvelle qu'il voulait mettre au jour , de son acoustique , qui doit être , pour ainsi dire y en regard avec l'optique. C'est un bonheur présentement assez rare que de découvrir des pays inconnus , mais c'est un grand travail que.de leMéfricher. Il n'avait ni voix ni oreille , et ne songeait plus qu'à la musique. Il était réduit à emprunter la voix ou l'oreille d'autrui , et il en rendait en écliange àh ^pmoQstrations inconnues aux musiciens. Il consulta souvent et inutilement sur toutes les parties de son système , M. le duc d'Orléans, qui avait appris les mathifeatiqùés de lui , et qui sait parfaitement la musique , parce que c'est un des beaux arts. Le disciple s'acquitta , du moins en partie , avec son maître. Une nouvdle langue de musique 'plas commode et plus étendue , un nouveau système des sons y un monocorde singulier / un échomètre , le son fixe , les nœuds des ondulations ont été les fruits des recherches de Sauveur. Il les avait poussées jusqu'à la musique des anciens Grecs et Romains , des Arabes , des Turcs et des Persans , tant il était jaloux que rien ne lui échappât de cette science de sons , dont il s'était fait un empire particulier. Nous avons trop parlé de ses découvertes dans nos histoires , pour en rien répéter ici. Jamais la mort d'un savant ne fait tant de tert aux sciences que quand elle interrompt des entreprises de longue suite! Un grand nombre de vues , et. un certain m d'idées précieux , et quelquefois unique , périssent avec le premier inventeur.

M. de'Yauban, qui était chargé du soin d'examiner les ingénieurs sur un art qu'on n'avait appris que de lui ', ayant été fait maréchal de France en i7o3|,groposa au roi M. Sauveur pour cet examen , qui ne convenait plus à sa dignité. On sait de quel poids était son témoignage , non-seulement par ses lumières , mais par son sèle pour le bien du service. Sauveur fut agréé par le roi , et honoré d'une pension. Il retranch^tit de sa fonction d'examinateur tout le formidable imitile , ou même nuisible que d'autres y auraient pu mettre , et n'y conservait qu'une attention douce , mais fine et p'énétcante. Quelquefois les ingénieurs sortaient d'une souple conversation , examinés sans avoir cru l'être.

Quoique Sauveur e&t toujours joui d'une bonne santé , et pa- •ràtétre d'un tempérament robuste y il fut emporté en deux jours

par une fluxion de poitrine } il mourut le 6 juillet* 17x6, en sa soixante-quatriëme année.

Il a été marié deux fois. À la première il prît une précauton assez nouvelle ; il ne voulut point voir celle qu'il devait époiuer jusqu'à ce qu'il eût été chez un notaire faire rédiger par un écrit les- conditions qu'il demandait 5 il craignit de n'en être pas assez le maître après avoir vu. La seconde fois il était plus aguerri, n a eu du premier lit àevrt fils ingéuiéufs ordinaires du roi , et officiers dans les troupes ; et du second un fils et une fille. Le fi]s a été muet jusqu'à sept ans , précisément comme son père, et ne fait que commencer à^^rler. Sauveur n'avait point de présomption. Je lui ai ouï dire que ce qu'un homme peut en mathématique , un autre le pouvait aussi. La proposition n'est peut-être pas vraie , mais elle est modeste dans la bonch^'ân grand mathématicien , car un médiocre aurait voulu tout éçft* 1er. Il avait beaucoup defftine à se contenter sur ses ouvrages, et il fallait qu'il les éloignât de ses yeux y et se les arrachât luimcme pour cesser d'j retoucher. Il était officieux , doux y e sani humeur , ^méme dans l'inténeur de son domestique. Quoiqu'il eût été fort répandu dans le monde , sa simplicité et son ingénuité naturelles n'en avaient point été altérées , et le caractère mathématique avait toujours prévalu.

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