DE LAGNY
prëvenu , mais senlement en partie , sur qiitl<iue»-iiiie8 da ses découyertes. La gloire en était un peu diminuée , mais non paa le mérite ; et 3 ap|K>rta toujours à Paris ce fonds qui avait tant produit de lui-même , et qui ne pouvait que devenir plus fécond par les secours étrangers.
Les talens dénués de fortune aspirent tous k Paris ; ils s'y rendent presque tous , et s'y unissent les uns aux autres. 11 arrive le plus souvent qu'on y trouve toutes les places prises. De Lagny ne put entrer dans l'académie qu'en i6ç^ : mais parce que son poste pouvait être encore long-temps infructueux , l'abbé Bignon ^ le protecteur général des lettres » le fit nommer en 1697 professeur royal d'hydrographie à Rochefort. Il se défendit d'abord d'accepter cet emploi , en représentant qu'il n'entendait pas la marine s mais son bienfaiteur , qui sentit bien le prix d'un ref«s si modeste et si désintéressé , le rassura contre sa prétendue igncHrance , et lui garantit qu'il l'aurait bientôt surinontée. Cependant de Lagny y pour une plus grande sûreté , et par un extrême scrupule sur ses devoirs y demanda au roi la permission de faire une campagne sur mer , a£n de connaître par bii-méme \g pilo* tage. Le roi hb lui accorda } et de plus , respectant en quelque sorte un génie né pour de plus grands objets que l'hydrographie 9 il eut la bonté de lui donner un antre hydrographe , qui trayailla sons lui ; cfest le même qui dans la smte lui a succédé.
Supérieur à son emploi autant qu'il l'était , il eut tout le temps nécessaire pour de plus hantes spéculations. Il envoyait ses découvertes à l'académie ^ dont il était toujours membre » mais les circonstances , quoique légères , ont toujours un certain pouvoir dans les choses mêmes qui sembleraient eu devoir être les plus indépendantes. On lisait ses mémoires avec moins d'attention que si on les lai avait entendu lire. C'était assez sa coutume de supposer dans un mémoire ce qui ét^t établi dans un autre qtie l'on n'avait pas : tout était bien lié, mais seulement pour lui, et on swp^ndait son jugement ; on arrêtait l'impression naturelle q«o chaque. partie aurait faite , jusqu'à ce qu'on eût vu le tout ensejnble. Il m'a plusieurs fois avoué lui-même que ce tout ensemble, il. eût eu bien de la peine à le former. Ses nouvelles idées étaient en trop grand nombre , trop vives , trop impa^* tientea de se placer , pour soufBrir un arrangement bien régulier et bien tranquille. Enfin, dans le temps du séjour de M. de Lagny à Rochefort , l'académie commençait à s'occuper beaucoup de la géométrie nouvelle ', et tout ce qu'il donnait appartenait a l'ancienne , quoique poussée plus loin : il ne parlait que de choses dont les autres avaient parlé; et quoiqu'il en parUt fort dilTéremment , la curiosité était moins piquée que. si les choses elles-
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mènmn tTAÎatt étéphiviMaTés. La oouyeantj ne perd gii«ne ses droits mr nous ; et il fiiut coByenir (|o'elle en s?«ît en cette oc- Cmkùû des plus forts qu'elle pnisse januds eroir. »
Lagny $ ennuyé de Rockefert y nialgi^ les occitpartionS êe sm place, malgré ses études particulières, malgré le plaisir û*y réussir selon sei souhaits , car le moyen qn'il ne se sentit kmfours propre à un pins grand théâtre ? faisait dé temps eft tenapa des yoyagès à Paris , pour épier lés occasions d'y rester. Ce né SÛ€ qu'au comfiiencement de la régence , que fèu le duc d'O^lésna l'y aii-éta , en le faisant sous-directeur de la banque générale,, de la inètsye manière k peu près , et par les mentes motill qtte Van dôtrda ed Angleterre la direction de la monnaie de Loâdree à Newton. On jugea, et là et ici , que la grande sdeoee dit ealcvl , ordinairement asses stérile par rapport à l'utilité de» états , seraét tournée ayalotagensement vers ce grand objet, et qu'en même temps les deux géomètres à qui elle atait coàté de lon^ traTanx « en seraient récompetisés par de semblables postes. Tous deux se trouvèrent tout à coup dans une richesse qvi leur étah miiivelie , transportés dn milieu de leurs livres sitr des tas d'argent ; et tiras deux y conserrèrent leurs ancienhesmioeurs, cet esprit de moderation et de désintéressement, si naturel k cen qni ont cidttvd les lettres. Mais la fortune de Newton fut durd!>t^; et celle dfe Lagny ne le fut pas : les affaires changeait en FVaoce, le banque cessa , mais avec honneur pour Lagny ; ions ses brRets ^fent acquittés , et il laissa dans l'ordre le pins esaei tont ce qui By$h appartenu à son admiaistraâon. Le phiiosoplie lut heureHif de n'avoir pas perdu dans nne situation passagère le goût de simplicité qei lui devait être d^un pins long «sage.
Rendu entièrement à l'académie , il ne lui fut pab diflâle Vém bien remplir les deyoîi^. il se trouvait riche de phisr de vingt gros porte^feuilles m-fùHo , y^eins de ses réflexions , de ses t^ ' cherche^ , de ses calculs , de ses nouvelles théories | il n'airatt qu'à y choisir ee qu'il lui plairait , et k l'en détaeher* Itet oela tendait princîpalentent à mie réforme ou fe6>nte entière de l'arithmétique , de Faigèbre et de la géométrie commime. Il s'était rencontré avec Leibnits , car les preuves de la rencontre ont été bien faites , sur l'idée singulière d'une arithmétiqiie qvi n'aurait que deux chifires , au lieu que la n6ire»en a dix* t!mV^ gèbre sans comparaison plus étendue et plus compliqnée , et qui Pest d'une manière k effirayer, changeait entièrement de formé entre ses mains > tout se résolvait pat* dés progressions arithmétiques de son inv^tiou , qui naissaient des équations peopeaées; le fameux cas irréductible , ce ncend gordien , cet écaeil qnâ subsistait depnb la naissance de l'algèhee , on disparaissttt , on
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n'cmbunfsah phitf . Lu mêamre des «ngks , dont il faisait tme science à psrt tons le nom de goniométrie , méritait cet honneur par la nouveauté de la théorie qui l'établissait ; et dé là se tirait nn« trigonométrie beaucoup pins simple qne telle dont on se contente jusqu'à présent, et délÎTtée de toutes ces taMes de siiras j tangentes et sécantes , attirail incommode , toupurs bùTné, qnclqne vaste qu'il soit , et qui demande qu'on se repose avec isn« confiance aveugle sur le travail d'autmi. Enfin, un des grands objets de L«guy était s* ojciométrie , on mesure du cerclo. I) la tronvait par des sérîcf ba suites infinies de noinbres, telles que lenrs sommes , si on eût pn les avoir , l'eussetit donnée exactement , on qne dn moins chacun de leurs termes , on le» sommes d'un nombre vfini de ces termes , la donnaient toujours srvec moins d'erreur, desorte que l'erreat diminuait taftt qu'on vonlait. il s'était encore rencontré av«c Lesbnita sur une série donnée en cette matière par ce grand géomètre , et qui fit du brait en son tems : maïs , quoique ingémeuse , elie a le dé£sut d'être trop lente dans tout se>n ceurs^ au lien que le mérite de ces sortes de séries consiste à être fort rapides dans leur marche k leur origine, et ensuite si lentes vers leur extrémité, qu'on puisse sans errcnr sensible négliger tons leurs derniers termes « . quoiqu'on nombre infini. Il avait sonvstaânement l'art de former ces séries avec focilité , de leur donner nue certaine élégance dont elles sont susceptibles , et qui est une espèce d'agrément desurérofation } de lear foire prendre enfin ^ selon les difiërens be« soins, différentes formes sans en altérer le fend. Comme les mé* diocres géomètres ont souvent le malheor de trouver la quadrature exjtcte da cercle refusée aux autres « et qo^ib ne manquent, pns d'apporter à racadémie leurs magnifiquee assertions, Lagny les réprimait dans le moment , en leur foisant voir , par le moyen de ses séries, des qnadratores plus exactes que les leurs , et plus exactes à Finfini.
Il avait peut-être mal pris son tenu de ne travailler qu'à de nouveaux fondemens du grand édifice de la géométrie, quwsd on ne songeait presque ptnr qtf'à en construire ke comble par la soblime et fine théorie de l^infini. Mais ce comble nne foiis mis, i\ semble qne les foadeioeiis posée par bitgnT conviendraient mieux k tout l'édifice tel qu'il sera alors. Non-seulem^t toutes les vues qo^il a données se lieraient focilement avec l'infim , elles y perçut déjà, et y entreraient , quand même il ne l'aurait pas vonin.
Noua avoin rendn un compte aasex déuillé de ses Cramnx , k chaque occasion qu'il nous en a donnée dans nos volâmes , oh il s'agit si souvent de lui. Pour rapporter cependant quelques traits
particnlièrs de son génie 9 asaes morts pour trouver pltce ici , nous en choisirons deux , sans prétendre qu'iU soient absolument préférables à beaucoup d'autres.
Il a donné à l'académie en 1705 (1) l'expression algébrique de la série infinie des tangentes de tous les arcs ou angles multiples d'un premier arc ou angle quelconque connu , et cela d'une manière si simple , qu'il n'avait besoin que de deux propositions trè»-élémentaires d'Euclide. Descartes a dit que ce qu'il aynit le plus désiré de savoir dans la théorie des courbes , était la méthode générale d'en déterminer les tangentes qu'il trouva 5 et je sais de Lagny qu'il avait eu le même désir de trouver le théorème énoncé , dont il voyait l'utilité extrême pour toute se goniométrie et sa cyclométrie. La fameuse joie d'Archimède s'est de temps en temps renouvelée chez les géomètres, pin» souvent pour la vivacité du sentiment , mab assez souvent aussi pour la beauté et l'importance des découvertes.
La cubature de la sphère , ou la cubature des coins et des pyramides sphériques que l'on démontre égales à des pyramides rectilignes (2) est encore un morceau de Lagny , neuf, singulier , et qui seul prouverait un géomètre. Il l'eût choisi pour 01 son tombeau , qui en eût imité plus parfaitement celui d\ chimède , oii la sphère entrait aussi.
Quand ses forces baissèrent assez sensiblement , il demanda la vétérance , qu'il avait bien méritée. On faisait alors un recaeil général des anciens ouvrages de l'académie ; on jugea à propos d'y faire entrer un grand traité d'algèbre manuscrit qu'il avait fait , beaucoup plus étendu , plus complet et plus neuf que celui qu'il avait publié en 1697. Mais il fallut que ce fût un de ses amis , l'abbé Richer , chanoine de Provins , fort au fait de ces matières , et plein des vues de Lagny , qui se chargeât du soin de revoir ce traité , d'éclaircir ce qui en avait besoin , de perfeo* tionner l'ordre de tout , et même il y ajouta beaucoup du sien.
Lagny monmt le 12 avril 1734. Dans les derniers momeos où il ne connaissait plus aucun de ceux qui étaient autour de ^n lit, quelqu'un , pour faire une expérience philosophique , s'avisa de lui .demander quel était le carré de douze : il répondit daa» rinstant » et apparemnsent sans savoir qu'il répondait , cent qna-^ rante-^natre.
n n'avait point cette humeur sérieuse ou sombre qni £stt aimer l'étude ^ ou qne l'étude elle-même produit. Malgré soaa grand travail, il avait toujours assez de gaieté; mais celiie gaieté était celle d'un homme de cabinet* Elle eut cet avantage ^
(i) Vojet niitt. , p. 99 et iuît.
(9) Voyes les Alâu. de 1714» p* 4^
De lagny. 49i
«[ue coiïinkeelle était fortifiée par des principes acquis dans ce ca* binet même, elle fut indépendante non-seulement d'une plusgrandc ou moindre fortune , mais encore dés événemens littéraires , si sensibles à ceux qui n'ont point d'autres événemens dans leur rie. II voyait fort tranquillement que la plupart des |;éomëtres, qu'an certain torrent emportait loin de lui dans des régions oii il n'avait pas pris la peine de pénétrer , en fussent moins touchés de ce qu'il produisait ^ et jamais il ne partit de lui aucun trait , ni de chagrin , ni de malignité contre la nouvelle géométrie. Se fàt-il possédé jusqu'à ce point*-là , si son âme eût reçu quelque atteinte? Nous laissons l'éloge d'une autre qualité de son âme aux. rcsgrets de quelques pauvres familles que la médiocrité de sa fortune ne l'empêchait pas de soutenir.
Il a été honoré de l'amitié particulière du chancelier , et du duc de Noailles > aujourd'hui maréchal de France , deux noms qu'il suffit de prononcer.
Le duc d'Orléans lui fit l'honneur de s'aider de ses lumières , et de plusieurs travaux qu'il lui ordonna , lorsqu'il voulut s'ins* traire à fond sur tout ce qui regarde le commerce , les changes , les monnaies , les banques , les finances du royaume } connais-» eances qui ne seraient pas moins nécessaires à ceux qui sont à la tête de tout , qu'à ceux-mêmes chez qui elles paraissent jusqu'ici presque entièrement renfermées , et qui en savent tirer tant d'utilité.
Liagn j a été marié deux fois , et n'a laissé qu'une fille > qui est du premier lit.
DE RESSONS.
•JeaiC'-Baptiste Descbiers de Cessons naquit à Châlons en Champagne le 24 ]^^°^ '^^ ^^ Pierre Deschiens , secrétaire du roi y et de Marie Maurisset. Son père , qui était fort riche , le destina aux emplois qui du moins conservent la richesse : mais la nature le destinait à un autre où le patrimoine est fort exposé , sans compter la vie. À dix-sept ans il se déroba de la maison paternelle pour entrer dans les mousquetaires noirs ; il en fut tiré par force , et ne (jlemeura chez son père quVutant de temps qu'il lui fallut pour ménager une seconde évasion. Il se jeta dans le régiment de Champagne , oii il eut bientôt une lieutenance , et d'oii il fut encore arraché. Enfin , pour finir ce combat perpétuel entre sa famille et lui , en la mettant plus hof s 1. 3i
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de portée de le ponrsuîyre , il alla à Toulon , et y fut reça dam la marine en i683 volontaire à brevet.
Cette inclination invincible pour la gnerre promettait beaucoup y et elle tint tout ce qu'elle promettait ; une valeur signalée, de l'ardeur à rechercher les occasions , de Tamour pour les périls honorables. Il servit avec éclat dans les bombardemeni de Nice , Alger , Gènes , Tripoli , Roses , Palamos , Barcelone , Alicante. Des Tan 1698, dix ans après son entrée dans la marinci il était parvenu à être capitaine de vaisseau , élévation rapide ou la faveur et Tintrigue n'eurent cependant aucune part.
Il y a une infinité de gens de guerre qui sont des héros dans l'action , et hors de là ne font guère de réflexions sur leur métier. En général le nombre des hommes qui pensent est petit, et Ton pourrait dire que tout le genre humain ressemble au corps humain , oii le cerveau , et apparemment une très-petite partie du cerveau , est tout ce qui pense ; tandis que toutes les antm parties , beaucoup plus considérables par leur masse , sont pm*éo de cette noble fonction , et n'agissent qu'aveuglément. Reswiu s'-était particulièrement adonné à l'artillerie s il ne se conteota pas d'en pratiquer les règles dans ' toute leur exactitude , il tt voulut approfondir les principes , et examiner de plus près toot les détails^; et quand un bon esprit prend cette route en qnelqat genre que ce «oit , il est étonné lui-même de Toir combien odi laissé encore à faire à ses recherches et à son industrie. Dins l'art de tirer les bombes , dont tant d'habiles gens se sont mêlés, Ressons» compta jusqu'à vingt-cinq défauts de pratique qnil corrigea avec succès en différentes rencontres (i). Le duc du Maine , graud-maitre de l'artillerie , voulut avoir dans ce corps qu'il commande , un homme qui y convenait si bien. Il le détermina à quitter le service de mer pour celui de terre sur la fi» de 1704, et fit créer en sa faveur une dixième charge delieotenant-général d'artillerie sur terre. A tout ce qui l'anima*^ auparavant , il se joignit ce choix si flatteur , et les bontés d'un si grand prince. Ainsi nous supprimons tout le détail de sa vie militaire pendant la guerre de la succession d'Espagne; il ^ pouvait ni manquer d'occasions, ni leur manquer.
Dans les temps de paix , cet homme , qui n'avait respiré que bombardemens , qui ne s'était occupé qu'à faire forger oti à lancer des foudres , faisait ses délices de la culture d'un asseï beau jardin qu'il s'était donné. Il avait assurément fait plus àt ravages que ces premiers consuls ou dictateurs romains , plu^ célèbres par leur retour aux fonctions du labourage après leurs triomphes , que par leurs triomphes mêmes. Ces sortes de plai* (0 Vojez les Mcm. de 1716, p. 19 et suit.
DE RESSONS. 48Î
sirs si simples et si peu apprêtés , qu'on ne goûle que dans la solitude , ne peuvent guère être que ceux d'une âme tranquille y et qui ne craint point de se voir et de se reconnaître. Il faut être bien avec ceux avec qui l'on vit ^ et bien avec soi quand on vit avec soi.
Ressons porta dans son jardin le même esprit d'observation et de recherclie dont il avait fait tant d'usage dans l'artillerie ; et quand il fut entré en 1716 dans Pacadémie en qualité d'associé libre , tantôt il nous donna ce que nQ«s avons déjà rapporté sur les bombes , ou de nouvelles manières d'éprouver la poudre (i) ; tantôt de nouvelles pratiques d'agriculture , comme celle de garantir les arbres de leur lèpre ou de la mousse (2) ; alternativement guerrier et laboureur , ou jardinier , toujours citoyen.
n avait des idées particulières sur le salpêtre ; il en tirait de certaines plantes , et prétendait faire une composition meilleure que la commune , et à meilleur marché. On dit que le prince régent , dont le suffrage ne sera ici compté , si l'on vent , que pour celui d'un habile cbymiste , avait assez approuvé ses vues. L'académie , accoutumée aux discussions rigoureuses , lui Qt des objections qu'elle savait bien mettre dans toute leur force. Il les essuya avec une douceur qui aurait pu servir d'exemple à ceux qui ne sont que gens de lettres ; mais il cessa de s'exposer à des espèces de combats auxquels il n'était pas assex exercé. Il a laissé un ouvrage considérable manuscrit sur le sal«* pétre et la poudre.
Dans les dernières années de sa vie , il tomba dans un grand affaiblissement , qui ne fut pourtant pendant un temps assex ' l^^ng que celui 'de ses jambes dont il ne pouvait plus se servir: tout le reste était sain. Il n'avait point attendu l'âge ou les infirmités pour se tourner du côté de la religion ; il en était bien pénétré , et je sais de lui-même qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la vive persuasion et le xèle ne fussent ce qui dominait dans cet ouvrage } mais si la religion pouvait se glorifier de ce que les hommes font pour elle y peut-être tireraitelle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur , que des plus savantes productions d'n^ théolo** ^en. Il mourut le 3i janvier 1735 , âgé de 78 ans, ayant fait tout le chemin qu'un bon officier devait faire par de longs ser* TÎces; seulement peut-être un meilleur courtisan auvait-il été plus loin.
Son caractère était assez bien peint dans son extérieur ; cet air de guerre hautain et hardi , qui se prend si aisément, et
(1) Voyex rHisl. de 1720, p. iir (») Voyex rfliil. de 1716 , page 3i.
qu'on trouve qui sied si bien , était surmonté ou même ef&cê par la douceur naturelle de son âme ; elle se marquait dans ses manières , dans ses discours , et jusques dans son ton. A peine toute la bienséance d'un état absolument différent du sien aurait-elle demandé rien de plus.
Il avait épousé Anne-Catherine Berrier , fille de Jean-Bapiiste Berrier de la Ferriëre , doyen des doyens des maîtres des requêtes , et de Marie Potier de Novion. Il en a eu deux enfans.
«Joseph Saubiic naquit en 1 6Sg à Courtaison , dans la principauté d'Orange. Pierre Saurin , ministre calviniste à Grenoble , eut trois garçons , qu'il destina tous trois au ministère , et dont il fut le seul précepteur , depuis l'alphabet jusqu'à la théologie et à l'hébren. Joseph était le dernier des trois } et il fut reçu , quoique fort jeune , ministre k Eure en Dauphiné.
Beaucoup d'esprit naturel , et , ce qui est encore plus important , beaucoup de logique naturelle ; un caractère vif, ferme , noblement audacieux, et qui rendait l'éloquence plus impérieuse 3 un extérieur agréable et animé , qui s'accordait an discours , et le soutenait } ce furent les talens qu'il apporta à la prédication , et qui ne manquèrent pas d'être applaudis par son parti , dans un temps principalement oii le calvinisme , visiblement menacé d'une ruine prochaine en France , avait besoin plus que jamais d'orateurs véhémens. Saurin neMe fut apparemment que trop ; il s'échappa dans un sermon à quelque chose de hardi ou d'imprudent ; et il fut obligé de quitter le royaume , et de se retirer à Genève , d'oii il passa dans l'état de Berne , qoi le reçut avec toutes les distinctions dues à sa grande réputation naissante , et k son zèle pour la cause commune.
Si ses sermons ne lui avaient pas été volés avec d'autres eSeU qu'ils accompagnaient , nous pourrions parler avec encore phu de sûreté du genre de son éloquence ^ mais nous savons d'aiUenrs quels étaient ses principes sur cette matière. Il rejetait sans pttié tous les onvemens } il ne voulait que le vrai rendu dans tonte sa force ^ exposé avec sa seule beauté naturelle. Une éloquence si sévère est assurément plus chrétienne , plus digne d'hommes raisonnables ; mais ne parle-t-on pas toujours à des hommes ?
MM. de Berne donnèrent à Saurin, quoiqu'étranger , une cure considérable dans le bailliage d'Yverdun. Il était bien établi dans ce poste , lorsque la révocation de l'édit de Nantes ,
. srrÎTée en t686 , dispersa dans tous les états protestans presque tous ses confrères Français , fugîtife , errans , incertains du sort qui les attendait. Mais le bonheur dont il jouissait en comparaison d'eux , ou du moins sa tranquillité , ne fut pas de longue durée. Les questions de la prédestination et de la grâce excitent des divisions et des tempêtes parmi les protestans comme parmi nous. Ils ont comme nous deux systèmes tliéologiques , l'un plus dur , l'autre plus doux. Le plus dur est le plus ancien chez eux ; c'est celui de Calyin , et c'est de là que tous ses sectateurs sont partis d'abord. Mais la raison naturelle résiste trop à ce système ; et comme il faut que malgré l'extrême lenteur de son opération elle produise enfin quelque effet , elle a ramené avec le temps un grand nombre de théologiens calvinistes au système le plus doux. Les défenseurs de l'autre ont pour eux l'ancienneté-y révérée dans le besoin même chez les novateurs y le nom imposant ou plutôt foudroyant de leur premier chef y et l'autorité de la magistrature assez constante k suivre ses anciennes voies. Ils ont obtenu en Suisse un formulaire absolument dans leur goût ^ que tous ceux qui y exert^nt le ministère ecclésiastique sont obligés de signer.
Les théologiens dominans , aussi durs dans ta pratique qu'ils Tétaient dans leur théorie , demandèrent la signature du formulaire aux ministres Français réfugiés , dont on savait assez que le sentiment n'y était pas conforme y et dont' la malheureuse situation méritait quelques ménagemens particuliers. D'abord tons . les Français refusèrent de signer : mais il s'agissait de de» menrer exclus de toute fonction utile , et le premier emporte^ ment de courage céda peu à peu à cette considération bien pesée ; tous les jours il se détachait quelqu'un qui allait signer.
Sanrin ne fut pas de ce nombre ; il 'éluda la signature par toutes les chicanes à peu près raisonnables qu'il put imaginer pour gagner du temps , résolu , quand il ne pourrait plus se^ Refendre , à quitter une place qui était toute sa fortune , et à se retirer en Hollande. Toutes ses mesures étaient déjli prises pour cette courageuse retraite y lorsqu'ui^ ancien ministre fort accrédité en Suisse , fort son ami , et qui ne voyait qu'avec douleur que la Suisse allait le perdre , trouva l'expédient de lui donner un certificat absolu qu'il avait droit de donner , mais sur une signature qu'on ne verrait point , conçu en des termes dont toute la délicatesse de conscience de Saurin s'accommoderait. Heu* reusement cet ami était d'un caractère aussi ferme et aussi vigoureux que Saurin lui-même , qui ne se fût pas livré à la. condotte d'un homme dont les principes différens des siens lui. antaîent paru dangereux.
Il demeuFa donc tranquille dafs son éUt, et et fut ptndut ce temps si convenable qu'il épousa à l'âge de 26 ou 27 ans une demoiselle de l'ancienne et noble famille de Crouzas dans le pays de Vaux, bien alliée dans toute la Suisse. Un étraogeriie possédant pour tout bien qu'une cure , plus considérable à U vérité que plusieurs autres j mais au fond d'un revenu trèsmédiocre , n'était pas en droit de pen^r à un pareil mariage; mais son mérite personnel fut compté pour beaucoup. Lies pays les plus sensés sont ceux 011 ce n'est pas \k une si grande meN veille.
Il n'était en repos que parce qu'il paraissait avoir signé le faUl formulaire. Les modifications secrètes apaisaiant sa consdeacCf mais l'apparence d'une lâcheté blessait sa ^oire ; û voulait ^^Jioaneur d'avoir eu plus de courage que les autres ^ et il fit quelques confidences indiscrètes de la manière dont tout s'était passé. Il prêcha même contre le gentiment thëokgique qu'il n'approuvait paS) et quoiqu'il eût pris des tours extrÀnenient adroits, 01 pouvait l'entendre ; et l'on sait coaabien des ennemis ont l'intelligence fine. Il a réparé ces fautes en les racontant dans un écrit public. C'est le chef-d'œuvre de la plus siucëre modestie qoe d'avouer de l'orgueil , et le$ imprudenceâ de cet orgueil.
tJn orage violentée formait contre lui; toute la protection qu'il pouvait espérer de l'alliance qu'il avait prise , ne Taorait pas dérobé aux coups de théologiens inexorable ^ il le savait: mais ce n'était pas là sa plus grande peinte ; il était dans le iooà du cceur fort ébranlé sur la religion qu'il professait. Il en avait fait toute son étude , et toujours dans le dessein de s'j aienulr: mais un bon esprit n'est pas autant qu'un autre le maître âe penser comnàe il voudrait | peut-être aussi avait-il àé]k. trop souffert d'une autorité ecclésiastique , qui pour n'être que parement humaine , et pour me prétendre à rien de plus , n'en est pas moins absolue ni moins rigoureuse. Mais une femme estimable qu'il aimait , et dont il était aimé , était un noiiTeaa lien qui l'attachait à cette religion dont il commençait à «^ désabuser. Quel parti prendre dans une situation si embariassante et si ci*ue11e?
Apr^s bien des agitations qui n'admettaient aucun confident, bien des irrésolutions qui n'étaient ni éclairées , ni soulagées par un conseil étranger, il se détermina a passer en Hollande, sur un prétexte qui » quoique vrai , trompait sa femme qu'il laissait en Suîss<^* Les entretiens qu'il eut avec les plus habiles ministres de Hollande , le confirmèrent d'autant moins dans leur parti, qu'ils étaient apparemment moins précantionaé» avec un confirère ; et enfin il écrivit à l'illustre Bossuet, év:éque de MeauX} le desseia
oit plntAt le besoin oii il était dt conférer ayec lai sur U religion* Les sanf-Tonduits nécessaires , car on était alors dans la ^erre qui commença en 1688 , furent bientôt expédiés 9 toutes les diifi-* cultes du voyage aplanies. Le sèle de ce grand prélat égalait ses lumières , et en pende temps le voilà tête à tête, dans sa maison de Gemini avec le jeune ministre -calviniste fort instruit , plein de feu dans la dispute , nullement dressé à la politesse d'un monde qu'il n'avait pas encore vu , ne reconnaissant rien de supérieur k lui que la raison , secrètement animé encore , comme on le peut soupçonner , par la gloire de paraître a M. de Meaux une conquête digne de lui. Il se rendit À la fin , et il fit son abju-iration entre les mains du vainqueur le 21 septembre 1690, âgé de-3i ans.
Le secret lui était absolument nécessaire par rapport à sa femme : mais un malhenrenx hasard le fit découvrir ; et dès que la nouvelle en fut portée à Berne , il est aisé de s'imaginer le cri universel qui s'éleva contre lui. De là partirent des bruits qui attaquaient violemment son honneur } et comme ils n'ont pas été appuyés par la conduite qu'il a tenue depuis en France , on peut juger que le zèle de religion produisit alors , ainsi qu'il le fait quelquefois 9 ce que la religion désapprouve k plus.
n s'agissait de tirer de Suisse madame Saurin , et, ce qui était incomparablement plus difficile , de la convertir. Le voyage de Saurin déguisé , ses entrevues secrètes avec sa femme , les re* proches qu'il eut à soutenir , les larmes qu'il eut à essuyer, Tart qui lui fut nécessaire pour amener seulement la proposition du monde la plus révoltante, le refus absolu qu'on lui fit d'abord de le suivre , les combats de l'amour et du préjugé de religion qui succédèrent à ce premier refus , la victoire de l'amour , encore imparfaite cependant , et suivie de nouveaux combats , enkn une victoire entière , et la résolution désormais ferme de suivre un mari , leur départ bien concerté , la détention du mari sur la frontière , séparé alors de sa femme , détention à laquelle , par le crédit de M. de Meaux , le roi même s'intéressa ', c'est ce que Saurin appelait le roman de sa vie. Il n'a pas voulu par cette raison le donner au public dans un grand détail , et nous l'abrégeons encore infiniment en parlant à l'académie des sciences.
Saurin , arrivé à Paris , eut l'honneur d'être présenté par M. de Meaux au roi , qui le reçut avec une exArême bonté , et sur le témoignage du prélat , l'honora aussitôt de ses bienfaiu. C'est là on commence la partie de son histoire qui imhis intéresse le plus. '
Libre désormais , et tranquille dans Paris , il n'eut plus qu'à se déterminer sur le choix d'une occupation; son esprit et sa
fortune en araîent paiement betoin. II dâîb^ra «atre It trie et la jarisprudeoce 3 la géométrie l'emporta. 11 sortait d'nae théologie toate contentieuse ; il serait tonïbé dans la jurisprudence , qui l'est encore davantage. H conçut qu'en se donnant à la géométrie , il habiterait une région oh la vérité est moins •ujette à se couvrir des nuages , et oii sa raison , trop long-tcmpa agitée, jouirait avecsdreté d'un certain repos. De pins, il avait l'esprit naturellement géométrique , et il eût été géomètre î«sqnes dans le barreau.
Dès Fan 1708 , c'est-à-^ire après donxe ans tout au plus d'application aux mathématiques , il s'y trouva asses fort pour oser défendre le système des tourbillons de Descartes contre une objection de l'illustre Huyghens , sous laquelle tous les cartésiess avaient succombé , et qu'ils avaient le plaisir de voir souvent répétée comme victorieuse. Huyghens avait prouvé que , selon Descartes , les corps pesans auraient dû tendre , non au centre de la terre , comme ils y tendent toujours , mais à différens points de l'axe de la terre ; et Saurin démontra fort simplement même , et fort naturellement , qu'ils tendraient toujours au centre. L'objection ne reparaît plus depuis la réponse.
Après ce coup d'essai , il donna encore dans la même année la solution d'un problème proposé par le marquis de l'Hôpital dès 1693 aux géomètres , comme méritant leur recherche , et qui certainement n'avait pas été dix ou onze ans sans être ta té , et même bien tourné de tous les sens par les plus habiles \ mais inutilement. Saurin étant alors le géomètre de la petite société chobic qui travaillait au journal des sa vans , ornait ce journal de tout ce qu'il voulait publier dans le genre qui lui appartenait.
Ensuite il se trouva engagé dans la fameuse dispute des infiniment petits; il semblait que, quoique réfugié dans le sein de la géométrie , la controverse allât l'y chercher. Sou adversaire était KoUe , le plus profond de nos algébristes , et en même temps fubtil , artificieux , fécond en certains stratagèmes , dont on ne croirait pas trop que des sciences démonstratives fussent susceptibles. Avec la bonne cause en main, c'était bien tout ce qu'on pouvait faire que de le suivre de retranchement en retranchement, et de se sauver de tous les pièges qu'il savait tendre sur son chemin. Saurin las d'avoir passé bien du temps à cet exercice y las de ses avantages mêmes, s'adressa à l'académie dont Rolle était membre, pour lui demander une décision , déclarant que si elle ne jugeait pas dans un certain temps , il tiendrait Rolle pour condamné puisque toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. L'académie ne jugea entre eux qu'en adoptant Saurin en 1707 , et avec des distinctions flatteuses. II eut l'assurance de ne demeurer
que fart pca êe temps dans an pMmier grade par ou la rigneur de l'usage établi yoalait qu'il passât; et quand il parvint à celui qui lui convenait, il fut préféré à des concurrens dont on ne put s'empêcher de faire l'éloge dans le temps qu'on ne les ch<Hsissait pas. La géométrie des infiniment petits n'avait pas besoin d'une décision plus formelle.
Saurin débuta dans l'académie par d'importans mémoires sur les courbes de la plus vite descente ; question que les illustres frè|«8 Bemoulli avaient chargée à l'envi de difficultés pour s'em* barrasser mutuellement , et à plus forte raison ceux qui oseraient toucher après eux à cette siatiëre. Nous en avons rendu un compte asses ample en 1709 (i).
Il avait entrepris un traité sur la pesanteur selon le système Carte* sien , et il en donna un morceau dans la même année, lise trouvait en tête le redoutable Newton ; et quoique animé par son succès avec Hu jghens , il n'en était pas enflé au point d'attaquer sans beaucoup de crainte ce nouvel adversaire. Il propose des vues in« génienses, mais il ne les donne pas pour démontrées quand elles ne le sont pas; il ne se dissimule rien de ce ^ui est contre lui , et sauve du moins sa gloire : mais au milieu des difficultés dont il se sent environné , il parait toujours bien convaincu que les vrais philosophes doivent faire tous leurs efforts pour conserver les tourbillons de Descaites ; sans quoi^ dit-il , on se irouvênùé re^ plongé dans lé% anciennes ténèbres du péripaiéiisme , dont le del veuille nous préserver. On entend assez qu'il parle des attractions newtoniennes. £èt-on cru qu'il fallût jamais prier le ciel de préserver dès Français d'une prévention trop favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la clarté; et pour uo système né en pays étranger » eux qu'on accuse tant de ne goâter que ce qui leur appartient? •
Le principal et presque Tunique divertissement de Saurin était d'aller tons les jours à un caféoii s'assemblaient des gens de lettres de tontes les espèces , et là se forma le plus cruel orage qu'il ait jamais essuyé. Nous n'en renouvellerons point l'histoire en détail ; elle fut long-temps l'entretien de Paris et des provinces. Il se répandit dans ce café ^àe% chansons contre tous ceux qui y venaient y ouvrage digne des trois Furies , si elles ont de l'esprit. On en soupçonna violemment Rousseau, illustre par son talent poétique , et celui-ci en accusa juridiquement Saurin , à qui personne ne pensait , et qui ne faisait point de vers. Cependant sur l'accusation du poète, le géomètre fut arrêté en 171 1 pour avoir fait les chansons. Il écrivit de sa prison à des personnes d'un grand crédit, qui protégeaient hautement et vivement Rousseau , des
(1) Voy. rHÎAt. , p. 68 el suit.
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lettres fbrt toaclisntes , et o« ' le vrai te fkiisit bien telitîr. Il publia, sur le même ton des requêtes adressées aa public aotant qu'aux juges y des mémoires oti il faisait le parallèle de sa vie et de ses mœurs avec là vie et les moeurs de son accusateur ; et c'est de Ik que sont tirées quantité de partionlarités que nous avons rapportées. Toutes ces pièces sont assez bien écrites et assez bien tournées ponr faire beaucoup d'honneur à quelqu'un qnt aurait recherché cette gloire. Enfin le parlement termina l'affaire par un arrêt du 7 avril 17 12. Saurin fut pleinement justifié, et Rou^ seau banni k perpétuité du royaume , et condamné à des dépens et deramages trës-considérables. La France perdit un poêle dont le génie et la réputation lui firent encore de grands et die respectables protecteurs dans les pays étrangers , oh il pouvait appeler-de l'arrêt du parlement.
Cette interruption d'études dans la vie de Saurin , toujours fott cruelle malgré l'événement , fut aussi feit longue, et on ne voit reparaître son nom dans nos volumes annuels qu'en 1716(1). Un ébranlement violent dure encore après que la cause en a cecaë^ et une âme long-temps agitée , bouleversée en quelque sorte par de vives passions , ne recouvre pas sitôt la tranqaiUîlé nécessaire pour reprendre le fil délié des spéculations mathématiques qu'elle avait entièrement perdu. Saurin les recommença par une question importante , déj4 entamée par ftolle , sur la noonrelle méthode des tangentes des courbes. Il faisait voir que l'ingémease application qu'en avait faite Bemonffi à un sujet différent en apparence, était plus étendue que n'avait cru Bemoulli luî-niénte ; et il en montrait aux yeux tonte l'universalité par oertttnes colonnes de différentes grandeurs qui répondaient auxdi£Esrenscas. La géométrie va jusqu'à avoir de l'agrément, quand die dmane de ces sortes de spectacles dont l'ordonnance et pour ainsi dire l'architecture plaisent à l'esprit.
Saurin traita encore cette matièce en 1728 (a) ; et non aeiilement il continuait de répondre k Rolle qu'il était à propos de poursuivre jusqu'au bout, mais il donna des éclaircissemens sur quelques antres points de la nouvelle géométrie , qui n'avaient pas été bien saisis par d'habiles gens } car œ n'a été qu'avec le temps qu'on a appris à bien manier un instrument si fin et si délicat. Ici j'hésite k lui donner un témoignage puMîc de ma reconnaissance , oh l'on pourra bien croire que ma vanité aura la principale part. Il annonça à cette occasion \ dans les termea les plus obligeans , nn ouvrage manuscrit sur la géométHe à fimfim qu'il avait entre les mains , et qui fut imprimé quatre ans après
(1) Voyc» THist. de 1716, p. 47 et suit. (a) Voye» les Mcmoires , p. aaa.
en 1727. n épaisa enfin en 17^5 (i) tout ce anjet qu'il avait tant approfondi , et rectifia encore quelques idées d'un bon géomètre. Les intérêts du sys.tëme des tourbillons ne lui étaient pas moins chers que ceux de la nouvelle géométrie ^ mais il procédait par* tout de bonne foi. Il aurait bien souhaité , pour se débarrasser, entièrement d'une terrible objection de Newton, que des fluides plus «uhtils eussent eu par eux-mêmes moins de force pour le choc : mais il se convainquit malgré lui par ses propres lumières , que oela n'était pas ; et il en donna en 17 18 (2) une démonstration si single et si naturelle , qu'elle en marquait encore plu# combien il avait eu tort. Cependant , et il le savait bien , cette difficulté même pourra être résolue d'ailleurs : d'autres aussi in-' vincibles eu apparence ont déjà été surmontées f tout commence à s'ëclaircir , et il est permis de croire que l'univers Cartésien , vioIemn»ent ébranlé et étrangement défiguré , se rafCermira et reprendra sa forme.
On n'a eu qu'un échantillon de remarques de Saurin sur l'art de l'horlggerie (3) , dont il avait entrepris un examen, général. Il avait beaucoi^) de peine à se contenter lui-même , et par conséquent il expédiait peu, et filmait difficilement. Il n'est pas impossible qu'un peu de paresse ne se cache sous d'honnêtes apparences ; Oàais c'est dommage qu'il ait abandonné cette entreprise qui demandait beaucoup de finesse d'esprit. Ce sont des ouvriers , OAais habiles, qui conduits moins par des principes scientifiques que par des obÎMrvations bien faites et des expériences bien suivies f ont formé à la longue un art si naerveilleux. Il s'agit maintenant pour les savans de développer ce qu'on peut y avoir mis sans trop savoir qu'on l'y mettait , et de découvrir de la géométrie et de la mécaniqae oii dlles ne sont pas visibles pour tous les géomètres et pour tous les mécaniciens.
Nous ne nous arrêterons plus sur quelques morceaux de géométrie , presque tous dans le goût de recherches fines, que Saurin a semés dans nos volumes, jusqu'à ce qu'enfin il demanda et obtint la vétérance en 1731. Il commençait à ressentir les infirmités de l'âge avancé; il devenait sujet à de fréquens accès de fièvre , qui paraissaient venir de son naturel toujours ardent. Le temps de son repos fut occupé tantôt par des consultations qu'on loi faisait d'ouvrages importans , auxquelles il avait le loisir de se prêter; taVitôt par de simples lectures dont il laissait le choix à son goût seul , et , si l'on veut , aux caprices de son goût. Pousserons-nous assez loin la sincérité que nous nous sonunes
(1) Voyei les Mémoires , p. a38.
(a) Voye» les Mémoires , p. 191 .
(^ Voy, THitt. de 1730 » pag. 106 et suiT.
toujours prescrite , poar oser dire ici qu'il lisait jusqu'à des ro» mans , et y prenait beaucoup de plaisir ? Cependant , si l'on y fait réflexion , on trouvera que cette lecture frivole peut asseï accommoder les deux extrémités de la vie ^ la jeunesse infimment moins touchée du simple vrai que d'un merveilleux tonjonrs passionné; la vieillesse, qui devenue moins sensible au vrai, asses souvent douteux ou peu utile , a besoin d'être révetUée par le merveilleux.
Saurin mourut d'une fièvre léthargique le 29 décembre 1737. Son caractère est déjà presque entièrement représenté dans ce qui a été dit ; d'un côté un esprit élevé , lumineux 9 qui pensait en grand , et ajoutait du sien à toutes les lumières acquises, un grand talent pour tontes les opérations d'esprit et qui n'attendait que son choix pour se déterminer entre elles ; d'un autre coté , du courage , de la vigueur d'âme , qui devaient rendre aussi les passions plus difficiles à maîtriser. Il avait cette noble fierté qu rend impraticables les voies de la fortune , qui sied ai biea et est si nuisible , et qui par conséquent n'est guère perznûe qu'à us homme isolé dont la conduite ne tire à conséquence que pour lui. La famille de Saurin a recueilli après sa mort quelque fniit de son nom et de son mérite : mais elle l'aurait peut-éire manqué sous un ministre moins persuadé de l'espèce de droit qu'elle avait , et moins sensible à la manière ingénieuse dont il fîit appuyé par le fils du défunt. Les soins de Saurin vivant auraient dtt naturellement avoir des effets plus considérables. Il ne cherchait pas à se faire beaucoup de liaisons , et jusqu'à sa forme de vie tout s'y opposait; il travaillait toute la nuit, et donnait le jour. Ses principaux amis ont été M; deMeauXj-M. de l'Hôpital, le P. Malebranche; on y peut joindre la Motte, digne d'entrer dans une liste si noble et si courte.