SUR LA THEORIE PRÉCÉDENTE
Si le système cartésien , dont on vient de voir l'exposition , est suffisamment établi, du moins dans ses points principaux , il est sûr que le système newtonien sera dès lors réfuté ; car il suppose essentiellement l'attraction , principe très obscur et très contestable, au lieu que le système cartésien n'est fondé que sur des principes purement mécaniques, admis de tout le monde. Mais le Newtonianisme est devenu depuis peu
70 ^ THÉORIE te^l^ement à la mode, car il y en a aus^i même chez* eeux qui jpensent^ et il a pris, ou taiiit d'autorité , ou tant de vogue ^ qu'id mérite d'être attaqué direC^eitient et danç tq^^te^ les formes.
Ses plus zélés partisans ne disconvieoneat pas que ratt^actian ne soit inintelligible ; i^ais ils disent que rimpulsion Test aussi, parce que nous n'avons pas une idée nette de ce que le choc fail: passer du corps mu dans le corps en repos. Il est vrai que nous n'avons pàs çette idée bien claire ; mais ijous voyons très clairement que si le corps ^ mu choque le corps B en rejkM, il arrivera quelque chose de nouveau ; ou ^ s'arrêtera, ou il retournera en arrière , ou il poussera B devant lui. Ppnç , l'impiilsion qu le choc aura nécessairement un effet quelconque ; mais de ce que ^etB sont tous deux en repos à quelque distance que ce soit l'un de l'autre, il ne s'ensuit nullement qu'ils doivent aller l'un vers l'autre, ou s'attirer. On ne voit là la nécessité d'aucun e^et ; au contraire , on en voit l'impossibilité. Cela met une différence infinie entre ce qui reste d'obscurité dans l'idée de l'impulsion, et l'obscurité totale <^^i enveloppe celle de l'attraction.
La mf^tièr^ .^e se meUè' point par elle-même , et il n'y a qu'u^ être étrsmger et supérieur à elle qui puisse la mppvçir.. Tout mouvement est une action de Dieu sur \9, m9(tiè^e ; ^% i\ n est pas élonBant que nous n'ayons p^ ui^e idée çiUi^e de cett^e^ action prise en dle-^mêaté; mais nious avons uneiidée très claire de ses effet». J« vois que la, fo^ce que Dieu imprime à la matière,
DES TOURBILLONS. 71 quand il ttwut avec i degré de vitesse qui a i de masse , est la même que celle qui aurait mu A et B égaux avec ^ de vitesse ; que par eonséquenty lorsque^ mu choque B en repos , il a là force nécessaire pour le pousser devant lui ; de sorte qu'ils iront tous deux ensemble comme une seule masse , avec une vitesse qui sera 7 ; de la suivront, comme l'on sait, les règles du mouvement très géométriques. 11 ne reste en tout ceci d'obscurité que dans l'idée précise de Faction de Dieu , qui ne doit pas être à notre portée.
Les Newtoniens peuvent dire que , comme les corps ne se meuvent que par la volonté de Dieu , il est possible que par cette même vôlonte ils s'attirent mutuellemeht ; mais la différence est extrême. Dans le premier caft) la vôloitté de Dieu ne fait qtie» mettre en ceuvre une propriété essentielle k la matière, sa mobilité, et déterminer au mouvement l'indifférence naturelle qu'elle a au repos ou au mouvement. Mais, dans le second oas , oti ne voit point que les corps aient par euxtilême^ atiéune disposition à s'àttirer : la volonté dë Dieu n'aurait aucun rapport à leur nature, et serait |>uremen[t arbitraire, ce qui est fort contraire à tout ce qtie Hoûâ oiffit'e de toutes parts l'ordre de IHintvers. Cet arbitraii'e admis ruinerait toute la preuve philosophique de la spiritualité de l'àme. Dieu aurait aussi bien pu donner la pensée à la mâitière que l'attraction.
Si l'on dit que l'attraction mutuelle est une propriété essentielle aux corps , quoique nous ne l'appercevions
7J THEORIE pas , on en pourra dire autant des sympathies y des horreurs, de tout ce qui a fait l'opprobre de l'ancienne philosophie scolastique. Pour recevoir ces sortes de propriétés essentielles , mais qui ne. tiendraient point aux essences telles que nous les connaissons, il faudrait être accablé ,de phénomènes qui fussent inexplicables sans leur secours , et encore même alors ce ne ^ serait pas les expliquer.
L'attraction étant supposée , quelles en seront les lois? J'entends bien qu'elle se réglera sur les masses; j'entends aussi qu'elle se réglera sur les distances. Un corps aura besoin d'une force attractive d'autant plus grande , que celui sur lequel il doit agir sera plus éloigné ; et , ce qui en est une suite , il exercera (^'autant mieux sa force , que ce second corps ser» plus proche. De la s'jensuiyra nécessairement que l'attraction se fera en raison inverse de la distance , ou , ce qui est le même, sera d'autant plus forte, que la distance sera plus petite ; mais il s'ensuivra aussi que cette fprcesera infinie quand la distance sera nulle , ou que les deux corps se toucheront ; ce qui ne parait pas soutenaUe. 11 y aurait alors entre deux corps qui se toucheraient, une cohésion que iluUe force finie ne pourrait vaincre. Si deux corps allaient l'un vers l'autre, il serait toujours d'autant plus difficile de les faire retourner en arrière , qu'ils se seraient plus approchés l'un de l'autre , etc. ; car on ne peut pas compter tous les inconvéniens qui nai traient de vçét te règle ou loi de l'attraction. Ils auraient beau être enveloppés et déguisés par différentes circonstances physiques, il ne serait pas pos-
DES TOURBILLONS. 75 sible qu'on ne les reconnut et qu'on ne les démêlât souvent; et comme la loi de l'attraction , selon les Newtoniens , n'est pas la simple raison inverse des distances ^ mais celle de leurs carrés , tous les inconvéniens en deviendraient encore beaucoup plus forts et plus marqués ; la cohésion de deux corps qui se toucheraient , deviendrait d'autant plus invincible à toute force, finie, etc. On le verra aisément, pour peu qu'on soit géomètre.
Quand on veut exprimer algébriquement ou géométriquement des forces physiques et agissantes dans l'univers , et qui ont nécessairement , par leur nature , de certains rapports, et sont renfermées dans certaines conditions , il ne suffit pas d'avoir bien fait un calcul dont le résultat sera infaillible , et sur lequel on sera sûr de pouvoir compter ; il faut encore , pour contenter sa raison , entendre ce résultat , et savoir pourquoi il est venu tel qu'il est. Ainsi, dans la théorie précédente (8. 14.) , on a trouvé , non-seulement que la force centrifuge renferme le carré de la vitesse, mais encore pourquoi elle le renferme nécessairement. Ici , je demande pourquoi l'attraction suit les carrés des dislances plutôt que tout autre puissance? Je ne crois pas qu'il fût aisé de le dire.
Du moins est-il bien certain que cette loi des carrés ne suffirait pas pour expliquer plusieurs phénomènes de chimie si violens , que les plus hautes puissances de
74 THJSORIE rattraclion ne sembleraient qu^à peine y pouvoir atteindre. Cette loi des carrés n'est dpnçpas un<ç loi générale de la nature.
Les deux corps j4! et B, égaux en masse , s'attirent avec une force égale, si l'on n'y considère rien de plus : mais cela subiiste-t-il encore, si toujours de la même masse , a un plus grand volume que BP II semble que la force de ^ soit plus dispersée; mais, d'un autre côté, elle embrassera mieux B, et avec quelque avantage*
Si ^ et B y égaux en masse et en volume , ne diffèrent qu'en ce que l'un est solide et l'autre fluide , ontils une force égale? ou quelle sera la différence de leurs attractions?
Les, cqrp3^^ B, et C, égaux, étant rangés spr la même lignée et avec des distances égales, l'action n^u-, tuelle des deux extrêmes A et C passe- t-elle au travers de , ou y est-elle, arrêtée ?
Mais une chose encore plus importante, c'est de savoir si, avec, l'at^rac^on, quelle qu'en soit la loi, on admettra au^si U forçe centrifuge? Un corps cû^Pulant sera attiré, ou vers le centre, ou vers la circonférence
DES TOURBILLONS. ;/5 du cercle qù'îl décrit , et en même temps il tendrâ, par sa force centrifuge , à s'éloigner du centre. Cette forcé, dans le premier cas, diminue donc Fefifet de Tattmction; et dans le second , elle l'augmenté. L'un du l'autre cas arrive perpétuellement , sans exception ; et lès efiets toujours certainement altérés par la' force centrifuge, lé devraient être sensiblement , du molnâ en quelques occasions rares. Mais cela ne se rencontre jamais : les effets dô l'attraction sont toujours ptirs et sans mélange , à cet égard , dans le système newtonieh, et par conséquent ce système est incompatiblé aVec la force centrifuge. Cepeiidant c'est une force bien réélle) bien démoi\trée, bien reconnue, même dé c^x cftti eii reconnaissent encore quelques dutres.
Malgré tout cela , dira-t-oîn , il est de fait que le.sys*tème newtonien répond juste k tous les phértômèries. Comment est-il si heureux , ^'il eist faux? Je conviens qu^il répond juàte aux phénomènes célestes; ét il ne laisse pourtlht pas d'être faux. Ce paradoxe demandé, une a^z longue explication.
Les astronomes n'avaient point encore de règle gë-' néraU pour la détermination des différentes distanéett des * planètes au soleil , lorsque Képler conçut ^ eiv; homme d'esprit et en grand philosophe , que, cdmmé' tout est lié dans ' la nature , ces distances incônnuié^ pourraient bien avoir quelque rapport aux révolutions de ces mêmes planètes autour du soleil , dont leà temps étaient bien certainement connu».
Il chercha ce rapport , et il trouva 'cettei belle règle
qui immortalisera son nom , que les distances sont comme les racines cubiques des carrés des réyolutions. Ce rapport ne fut tiré d'aucun . principe connu d'ailleurs , ni même adapté à rien d'établi : ce n'est qu'un simple fait qui n'a pu résulter que d'un nombre af-* freux de calculs très embarrassés ; et par là même il pouvait légitimement être suspect ; mais toutes les ol> servations de tous les astronomes se sont toujours accordées à le confirmer. C'est déjà une loi fondamentale du cieK
D'un autre côté , Huygbens a très ingénieusement découvert l'expression de la loi de la force centrifuge , adoptée pareillement de ^tout le monde , mais parce qu'elle était prouvée bien géométriquement.
Enfin • le fameux livre de Newton est entièrement fondé sur le principe des attractions en raison inverse des carrés des distances , principe qui s'accordait avec la règle de Képler , et par conséquent ne pouvait être combattu par les faits ou les observations astronomiques.
Mais comme les Cartésieps avaient les attractions en horreur, et qu'ils se flattaient de les avoir bannies pèiir jamais y ils attaquèrent le système ne#tonien^ et firent voir qu'en appliquant aux corps célestes 1^ forces centrifuges de Huygbens , et en les supposant en équilibre entre eux , il en naissait nécessairement la règle de Képler, et même le principe fondamentaf du livre de Newton , pourvu seulement qu'on veuille bien appeler force centrifuge ce qu'il appelait attraction. Je ne puis m'empécher de dire ici , quoique sans nécessité , que la règle de Képler, démontrée géométriquement, et par les premières idées , me parait une chose d'un grapd prix.
DES TOURBILLONS. 77 . Si avant que de donner son livre , Newton avait su cela , soit par quelque ouvrage d'un autre, soit par sa seule pénétration , qui sans doute allait, au plus haut point, il n'aurait fait, quant a l'essentiel, que changer le nom de force centrifuge en celui attraction, et masquer un système connu pour le produire comme nouveau. Mais, il n'est pas apparent qu'un aussi grand homme ait été capable de tant d'adresse. On peut fort bien ne pas s'apercevoir que la règle de Képler tire son origine d'un certain degré de mouvement précis imprimé à tout le système solaire, unique entre* une infinité d'autres également possibles , et qu'il faut de plus qu'il y ait équilibre, et équilibre très durable, non eïitre les planètes de ce système , mais entre des couches sphériquej qui les contiendront , ainsi qu'il a été prouvé dans la théorie (3o). Encore une chose qui pouvait empêcher Newton de donner dans ces idées , c'est que ces couches demandent le plein , et lui était persuadé du vide. Quoi qu'il en soit, il est de fait qu'il a vu: la contestation assez échauffée entre ses sectateurs et les Cartésiens ; qu'ils y ont mis en avant l'équilibre , point très important et nouveau, et qu'il a toujours été spectateur tranquille de tout, sans y prendre aucune part.
' Venons au plein , qui n*a été que supposé dans notre Théorie.
Certainement il n'y a guère d'idée en nous plus ancienne qué celle du vide : tous les enfans l'imaginent partout où ils ne voient rien , et une infinité d'hommes pensent à peu près de même toute leur vie. Selon
78 THÉORIE les philosophes , qui ont eux-mêmes conservé cette idée si naturelle , il y a Vespace distinct de la matière dont' il est le lieu , et où elle peut également être ou n'être pas placée. On ne peut concevoir cet espace qu'infini , et de plus incréé ; et 'ce second point doit faire de la peine. L'èspace serait un être réel semblable à Dieu ; d'ailleurs , il ne serait ni matériel ni spirituel.
Si la matière est infinie ; il y a autant de matière quç d'espace ; tout est plein , et Tidée forcée d'espace devient tout-à-fait inutile : la matière sera elle-même son lieu., parce qu'elle ne peut exister autrement* Il est vrai qu'alors on tombe, à l'égard du mouvement, dans des difficultés qui peuvent paraître considérables. L<a matière toute en masse ne peut se mouvoir . en ligne droite , puisqu'elle n'a pas où aller ; elle ne peut non plus se mouvoir circulairement ; car il n'y a point de centre dans Finfini : une sphère infinie enfermerait contradiction, puisque toute figure est ce qui est terminé extérieurement. Mais tous les inconvéniens seront levés , si Ton conçoit la masse infinie de la ma-* tière divisée en une infinité de sphères finies. Ce sont là les fameux tourbillons de Descartes, dont ceci prouve la nécessité , dans l'hypothèse du plein et de l'ii^finité de la matière. \\s avaient déjà par eux-mêmes une grande apparence de possibilité, et même , pour ainsi dire, un certain agrément philostophique.
Si la matière est finie , elle ne serait = toujours , par
DJES TOURMLLOnS 79 rapport k Tespace, qu'un infiniment petit; et Funivers, quoique très réel, ne serait qu'un vide immense qui ne contiendrait rien, privé de toute force, de toute action , de toute fonction , ^ une petite partie près , qui ne mériterait pas d'être comptée. Le Tout-Puissant. n*aurai|t rien versé dî^ns ce vase.
On croirait remédier à cet inconvénient, ea suppo* santque la matière y qjapiqu'infinieiy Sjqratt >im moindre infini que Tespaoe , comm^, l'ipfini des nom|)re$ p^u^^y . ou celui des impairs, est moindre que celui de la suite totale des nombres naturels. Mais alors l'attraction , qui se lie si bien , à ce qu'on croit, avec le vide , et qui est mutuelle entre tous les corps, agirait perpétuellement sur eux , pour les rapprocher les uns des autres , quelque dispersés qu'ils fùssent d'abord ; et elle agirait sans avoir aucun obstacle à surmonter , puisque l'espace ou le vide n'a aucune force, ni attractive , ni répulsive. Les vides seméà originairement, si Ton veut, entre tous les corps , disparaîtraient donc en plus ou moins de temps , et il né resterait plus qu'un grand vide total au déhors de tous les corps violeinment apjMqué^ les uns contre les autres. 11 est visible que, pour la vérité de cette idée , il n'est pas nécessaire que le rapport de Tinfini de Tespace a celui de la matière , soit de 2 à i., comme il a^étç ppsé^ dans T^jxemple des nombres. Tout autre rapport, pourvu que l'espace soit le plus grand , fora le même effet.
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8o THÉORIE DES TOURBILLONS.
Dains ce même cas , les tourbillons cartésiens ne réussiraient pas non plus. Il faut , pour les mettre en action continue , qu'ils tendent toujours par eux-mêmes à s'agrandir , et qu'ils s'en empêchent toujours les uns les autres. Or, il est aisé de voir que des vides semés entre eux les détruiraient; en les empêchant d'être comprimés de toutes parts ; que quelques uns étant détruits les premiérs , les autres le suaient plus facilement , et toujours plus facilement, etc. Dans le cas précédent , le monde de pétrifiait ; dans celui-ci, il s'évapore.
Comme on ne lui voit absolument aucune disposition à l'un ni a l'autre de ces deux accidens, il s'ensuit que l'espace réel ou le vide n'existç pas , même dan& le système newtonien , où il est cependant si établi et si dominant. Je puis ajouter qu'il n'est pas besoin > pour l'action perpétuelle et réciproque des tourbillons cartésiens, que la matière soit infinie; car, ne le fût* elle pas , les derniers tourbillons et les plus extérieurs de ce grand tout , n'auraient pas plus de facilité à s'étendre , puisqu'il n'y aurait pas d'espace au-delà d'eux^