‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 13 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

tiistdire dtis Causes occasionnelles*

Pour mieux proposer les Doutes que j'ai sur les Causes occasionnelles , je crois qu'il sera bon d'expliquer ce système , et même d'en faire l'histoire , telle que je la * devine sur des conjectures assez vraisemblables.

Les Causes occasionnelles ne sont pas anciennes; je ne prétends pas qu'elles en vaillent moins. Descartes j un des esprits les plus justes qui aient jamais été , persuadé , TOM. ni. . 6

comme il devait l'être , de la spiritualité de Fâme, vit qu'il n'y avait pas moyen de la bien établir , à moins qu'on ne mît une extrême disproportion entre ce qui est éteridù et cè qui pense ; en sorte que , quoiqu'on élevât infiniment Fêtre étendu , où quoiqu'on abaissât infiniment l'être qui pense , jamais l'un ne pût arriver à l'autre. Tous ceux qui méditeront un peu sur cette matière , sont dans la nécessité de cette supposition, et seront effrayés de l'absurdité du système commun , où l'on donne aux bêtes une âme matérielle qui pense.

Mais si Vâme et le corps sont si disproportionnés , comment les mouvemens du corps causent-ils des pensées dans Famé? comment les pensées de l'âme causentêUes des mouvemens dans le corps? Quel lien approche deux êtres si éloignés ? Voilà la difficulté qui fit inventer à Descartes les Causes occasionnelles. Il trouva que, puisqu'un mouvement et une pensée n'avaient nulle liaison naturelle , ils ne pouvaient être à l'égard l'un de Fautre Causes véritables (car il faut voir une liaison nécessaire entre la Cause véritable et son effet); mais qu'ils pouvaient être occasion ou Cause occasionnelle l'un de l'autre, j)ar ce que Dieu , à l'occasion d'un mouvement du corps, pouvait imprimer une pensée à l'âme, ou à Foccasion d'une pensée de Fâme, imprimer un mouvement au corps. Comme les mouvemens et les pensées n'avaient aucune liaison naturelle , parce qu'il ne peut point y en avoir entre la Cause occasionnelle et son eff'et. Dieu demeura la seule Cause véritable des uns et des autres, et il fut, pour ainsi dire , le seul médiateur de tout le commerce qui est entre le corps et l'âme.

OCCASIONNELLES. 87 Ensuite Descartes s'aperçut que l'on ne peut concevoir comment le mouvement d'un corps passe dans un autre , et toujours avec des proportions très exactement observées. Il avait déjà en main des Causes occasionnelles qui devaient letir naissance au système de Pâme ; il vit qu'en les appliquant aux corps , il faisait cesser toute la difficulté : il fit donc les corps simples Causes occasionnelles de la communication des mouvemens les uns a l'égard des autres , puisqu'on ne concevait point quelle était la liaison entre le mouvement d'un corps et celui d'un second corps choqué par le premier , ni comment le mouvement du premier passait dans le second ; et il vonlut que Dieu fût la Cause véritable qui , à l'occasion du choc de deux corps , transportait quelque chose du mouvement de l'un dans l'autrfe : car on voit toujours bien une liaison nécessaire entre la vcdonté de Dieu , et sron effet.

Tel fut l'accroissement des Causes occasionnellef dans la physique : elles l'o<icupèrent tout entière sous Descartes, Le P. Malebranche est venu , aussi grand philosophe et théologien , que Descartes était grand philosophe 9 et il a transporte les Causes occasionnelles dans la théologie. Il prétend que les anges aient été les Causes occasionnelle^ des œuvres surprenantes de Dieu dans l'Ancien Testament, et que sous le Nouveau , JêsaS'Christ y en tant qu'homme , soit la Cause occasionnelle de la distribution de la grâce. Ainsi les Causes occasionnelles furent faibles dans leur naissance, et inventées pour subvenir à un besoin pressant : mais peu à peu la commodité dont on les a trouvées , les a fait porter infiniment plus loin que la première nécessité ne demandait.

Ce.n^est pas mon dessein de les suivre jusques dans la théologie dont elles se sont nouvellement emparées ^ c'est à Amauld à les en chasser , s'il est possible. Je déclare que je me borne uniquement à la physique, et que je. suis seulement en peine de savoir si ce système y peut être admis. Encore ne veux-je pas même toucher k Tunion de Tâme et du corps , quoiqu'elle soit de la dépendance de la physique : je ne parlerai que de deux corps que Ton prétend être F un à Vautre Cajuse occasionnelle de mouvement. Je ferai voir d'abord pourquoi il me parait qu'ils en sont Causes véritables ; ensuite je prouverai que Dieu dans ce système n'agit ni simplement , ni par des lois générales , ni plus en souverain que dans le système commun. Ceux qui en* tendent un peu cette matière, verront bien que tout ceci a rapport aux principaux avantages que les défen-* seurs des Causes occasionnelles attribuent à leur opinion. Ils sôutiennent qu'il n'y a qu'eux qui fassent agir Dieu d' une manière qui porte le caractère de ses attributs, toujours avec une simplicité extrême, toujours par des lois générales, toujours en maître et en créateur de toutes choses. Mais je trouve que sur les deux premiers points ils font tout le contraire de ce qu'ils prétendent; et que sur le dernier ils ne font rien de mieux que nous. Je demande qu'on ne s'étonne point de mes paradoxes, et qu'on difiere , s'il se peut , la surprise jusqu'après mes preuves.

OCCASIONNELLES

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