‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 57 sur 74 · DIALOGUE IIL DIDON, STRATONICE · texte numérisé non relu

DIALOGUE IIL DIDON, STRATONICE

DIDON

Hélas! ma pauvre Stratonice, que je suis malheureuse ! Vous savez comme j'ai vécu. Je gardai une fidé-

4oo * DIALOGUES

lité si exacte à mon premier mari , que je me brûlai toute vive , plutôt que d'en prendre un second. Cependant je n'ai pu être k couvert de la médisance. Il a plu à un poète^ nommé Virgile, de changer une prude aussi sévère que moi y en une jeune coquette , qui se laisse charmer de la bonne niine d'un étranger, dès le premier jour qu'elle le voit. Toute mon histoire est renversée. A la vérité, le* bûcher où je fus consumée m'est demeuré ; mais devinez pourquoi je m'y jette. Ce n'est plus de peur d'être obligée à un second mariage; c'est que je suis au désespoir de ce que cet étran-^ ger m'abandonne.

STRATONICE

De bonne foi , cela peut avoir des conséquences très dangereuses. Il n'y aura plus guère de femmes qui veuillent se brûler par fidélité conjugale , si après leur mort un poète est en liberté de dire d'elles tout ce qu'il voudra. Mais peut-être votre Virgile n'a-t-il pas eu si grand tort. Peut-être a-t-il démêlé dans votre vie quelque intrigue que vous espériez qui ne serait pas connue. Que sait-on? je ne voudrais pas répondre de vous sur la foi de votre bûcher.

DIDON

Si la galanterie que Virgile m'attribue avait quelque vraisemblance, je consentirais que Ton me soupçonnât; mais il me donne pour amant , Ënée , un homme qui était mort trois cents ans avant que je fusse au monde.

STRATONICE

Ce que vous dites la est quelque chose. Cependant Enée et vous, vous paraissiez extrêmement être le fait l'un de l'autre. Vous aviez été tous deux contraints d'abandonner votre patrie; vous cherchiez fortune tous

DES MORTS. 401 deux dans des pays étrangers ; |il était veuf, vous étiez veuve :[voilà bien des rapports. Il est vrai que vous êtes née trois cents ans après lui ; mais Virgile a vu tant de raisons pour vous assortir ensemble , qu'jl a cru que les trois cents années qui vous séparaient n'étaient pas une affaire .

DIDON

Quel raisonnement est-ce là? Quoi I trois cents ans ne sont pas toujours trois cents ans , et malgré cet obstacle^ deux personnes peuvent se rencontrer et s'aimer r

STRATONICE

• Oh ! c'est sur ce point que Virgile a étendu finesse. Assurément, il était homme du monde; il a voulu faire voir qu'en matière de commerces amoureux, il ne faut pas juger sur l'apparence , et que tous ceux qui en ont le moins , sont bien souvent les plus vrais*

DIDON

J'avais bien affaire qu'il attaquât ma réputation, pour mettre ce beau mystère dans ses ouvrages.

STRATONICE

Mais quoi ! vous a-t-il tournée en ridicule ? vous a-til fait dire des choses impertinentes ?

DIBON

Rien moins. Il m'a récité ici son poème, et toutlemorceau où il me fait paraître est assurément divin , à la médisance près. J'y suis belle ; j'y dis de très belles choses sur mà passion prétendue ; et si Virgile était obligé a me reconnaître dans l^Enéïde pour fetnme de bien , l'Enéide y perdrait beaucoup. «

STRATONICE

De quoi vous plaignez-vous donc? On vous donne

4oa DIALOGUES une galanterie que vous n'avez pas eue : voilà migriuid malheur ! Mais en récompense ^ on vous tkmne de la beauté et de Tesprit , que vous n'aviez peut-être pis.

DIDON

Quelle consolation !

STRATONICE

Je ne sais comment vous êtes faite , mais la plupart des femmes aiment mieux, ce me semble, qu'6n médise un peu de leur vertu , que de leur esprit ou de leur beauté. Pour moi , j'étais de cette hume^ là. Un peintre , qui était à la cour du roi de Syrie mon mari ^ fut mal content de moi : et pour se venger, il me peignit entre les bras d'un soldat. Il exposa son tableatir et prit assitàt la fuite. Mes sujet» , zélés polir ma gloire., voulaient brûler ce tableau publiquemiontç maiseomiue j'y étais peinte admirablement bien , et avec beaucoup de beauté , quoique les attitudes qu'on m'y ^lonnait ne fussent pas avantageuses à ma vertu , je défendis qu'on le brûlât,, ei fis revenir fej peintre. à^cjui je |iardonnai. Si vous m'en croyez , voua en useret de même à l'égard de Virgile.

DIDOfl*

Cela serait bon , si le, premier mérite d'une femme était d'être belle, ou d'avoir de l'esprit.

STRATOBICK. '

Je ne dééide point "quel est cé premiei* mérite : mais dans l'usage ordinairç k prèmiière questkqi qu'on fait sur une femme que l'on ne connaît point , c'est , e/irelle belle ? la seconde» PesprUP II arrive ra-

remenyju'on fasse une troi^i^ine question.

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