‹ Œuvres de Fontenelle, Volume 3Chapitre 58 sur 74 · ANACRÉON, ARISTOTE · texte numérisé non relu

ANACRÉON, ARISTOTE

ARISTOTE

Je n'eusse jamais cru qu'uil faiseur de chansonnettes eût osé se comparer à un philosophe d'une aussi grande réputation que moi.

ANACI^ON.

Vous faites sonner bien haut le nom de philosophe : mais moi, avec mes chansonnettes, je n^ai pas laissé d'être appelé le sage Anacréon; et il me semble que le titre de philosophe ne vaut pas celui de sage.

♦ ARISTOTE

Ceux qui vous ont donné cette qualité là , ne songeaient pas trop bien à ce qu'ils disaient. Qu'aviez-vous jamais fait pour la mériter ?

ANACRÉON

Je n'avais fait que boire, que chanter, qu'être amour reux ; ef la merveille est qu'on m'a donné le nom de sage a ce prix, au lieu qu'on ne vous a donné que cekii de philosophe, qui vous a coûté des peines infinies. Car ctombien avez-vous passé de nuits à éplucher les questions épineuse» de la dialectique ? Combien ave2<^vou$ composé de gros volumes sur des matières obsciires, que vous n'entendiez pieùt-être pas bien vou9 même ?

ARISTOTE

J'avoue que vous avez pris un chemin plus commode pour parvenir à la sagesse , et qu'il fallait être bien habile , pour trouver moyen d'acquérir plus de gloire avec votre luth et votre bouteille , que les jplus grands

4o4 DIALOGUES

hommes n'en ont acquis par leurs veilles et par leurs

travaux.

ANACREON

. Vous prétendez railler, mais je vous soutiens qu'il est plus difficile de boire et de chanter comme j'ai chanté et comme j'ai bu , que de philosopher comme vous avez philosophé. Pour chanter et pour boire ccTmme moi, il faudrait avoir dégagée son âme des passions violentes , n'aspirer plus à ce qui ne dépend pas de nous , s'être disposé à prendre toujours le temps comme il viendrait : enfin il y aurait auparavant bien de petites choses à régler chez soi ; et qu'il n'y ait pas grande dialectique à tout cela, on a pourtant de la peine à en venir à bout. Mais on peut à moins de frais philosopher comme vous avez fait. On n'est point obligé à se guérir , ni de l'ambition , ni de l'avarice : on se fait une entrée agréable à la cour du grand A-lexandre : on s'attire des présens de cinq cent mille écus , que l'on n'emploie pas entièrement en expériences de physique , selon l'intention du donateur ; et en un mot , cette sorte de philosophie mène a des choses tssez exposées à la( philosophie.

ARISTOTE

11 faut qu'on vous ait fait ici-bas bien des médisances de moi : mais après tout, l'homme n'est homme que par la raison , et rien n'est plus beau que d'apprendre aux autres comment ils s'en doivent servir à étudier la nature, et à développer toutes ces énigmes qu'elle nous propose.

ANACRÉON

Voila comme les hommes renversent l'usage de tout. La philosophie est en elle-même une chose admirable,

DES MORTS. 4o5 et qui leur peut être fort utile : mais parce qu'elle les incommoderait , si elle set mêlait de kurs affaires y et si elle demeurait auprès d'eux a régler leurs passions y ils Tont envoyée dans le ciel arranger des planètes, et en mesurer les mouvemens ; ou bien ils la promènent sur la terre, pour lui faire examiner tout ce qu'ils y voient. Enfin, ils Toccupent toujours le plus loin d'eux qu'illeur est possible. Cependant, comme ils veulent être philo* sophes à bon marché, ils ont l'adresse d'étendre ce nom et ils le donnent le plus souvent à ceux qui font la recherche des causes naturelles.

ARISTOTE

Et quel nom plus convenable leur peut-on donner?

ANACREON

La philosophie n'a affaire qu'aux hommes , et nullement au reste de l'univers. L'astronome pense aux astres , le physicien pense à la nature , et le philosophe pense à soi. Mais qui eût voulu l'être à une condition si dure? hélas ! presque personne. On a donc dispensé les philosophes d'être philosophes , et on s'est contenté qu'ils fussent astronomes ou physiciens. Pour moi , je n'ai point été d'humeur a m' engager dans les spéculations; mais je suis sûr qû'fl y a moins de philosophie dans beaucoup de livres qui font profession d'en parler que dans quelques une^ de cc$ chansonnettes que vous méprisez tant : dans celle-ci, par exemple.

. Si l'or prolongeait la vie , Je n'aurais point d'autre envie Que d'amasser bien de l'or ; La Mort me rendant visite , Je la renverrais bien xite , En lui donnant mon trésor.

TOM. in.. a6

4o6 DIALOGUES Mais si la Parque sévère Ne le permet pas ainsi f L'or ne m'est plus nécessaire ; L'amour et la bonne chère Partageront mon souci.

ARISTOTE

Si Vous ne voulez 'appeler philosophie que celle qui regarde les mœurs , il y a dans mes ouvrages de morale des choses qui valent bien votre chanson : car enfin ^ celte obscurité qu'on m'a reprochée , et qui se troùve peut-être dans quelques uns de mes livres , ne se trouve nullement dans ce que j'ai écrit sur cette matière y et tout le monde a avoué qu'il n'y avait rien de plus beau ni de plus clair que ce que j'ai dit des passions.

ANACRÉON

Quel abus ! Il n'est pas question de définir les passions avec méthode , comme on dit que vous avez fait ^ mais de les vaincre. Les hommes donnent volontiers a la philosophie leurs maux à considérer, mais non pas à guérir , et ils ont trouté le secret défaire une morale qui ne les touche pas de plus près que l'astronomie. Peut-on s'empêcher de rire , en voyant des gens qui , pour de l'argent, prêchent le mépris des richesses , et des poltrons qui se battent sur la définition du magnanime?

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