L'EMPEREUR ADRIEN, MARGUERITE D'AUTRICHE
MARGUERITE b' AUTRICHE.
Qu'aTez-TOus? je tous Tdls tout échauffé.
ADRIEN
Je Tiens d'aToir une grosse contestation aTCC Caton d'U tique, sur la manière dont noifô sommes morts l'un et l'autre. Je prétendais aToir paru dans cette dernière action plus philosophe que lui.
MAKGUERITE d' AUTRICHE.
Je tous trouTe bien hardi d'oser attaquer une mort aussi fameuse que la sienne. Ne fût-ce pas quelque chose de fort glorieux , que de pourToir a tout dans U tique ^ de mettre tous ses amis en sûreté , et de se tuer lui-même, pour expirer aTec la liberté de sa patrie, et pour ne pas
DES MORTS. 427 tomber entre les mains d'un vainqueur, qui cependant lui aurait infailliblement pardonné?
ADRIEN
Oh ! si TOUS examiniez de près cette mort-là , vous y trouveriez bien des choses à redire. Premièrement , il y avait si long-temps qu'il s'y préparait, et il s'y était préparé avec des efforts si visibles , que personne dans Utique ne doutait que Catop ne se dût tuer. Secondement , avant que de m donner le coup , il eut besoin de lire plusieurs fois le dialogue où Platon traite de l'immortalité de Fâme. Troisièmement , le dessein qu'il avait pris le rendait de si mauvaise humeur , que s'étant couché et ne trouvant point son épée sous le chevet de son lit (car comme on devinait bien ce qu'il avait envie de faire, on l'avait ôtée de là), il appela pour la demander un de ses esclaves , et lui déchargea sur le visage un grand coup de poing, dont il lui cassa les dents; ce quiest si vrai , qu'il retira sa main tout ensanglantée. ^
. . MARGUERITE d'aUTRICHE.
J'avoue que voilà un coup de poing qui gâte bien cette mort philosophique.
ADRIEN
Vous ne sauriez croire quel bruit il fit sur cette épée ôtée , et combien il reprocha à son ûU et à ses domestiques, qu'ils le voulaient livrer à César, pieds et poings liés. Enfin, ils les gronda tous de telle sorte, qu'il fallut qu'ils sortissent de la chambre , et le laissassent se tuer.
MARGUERITE d' AUTRICHE >
Véritablement les choses pouvaient se passer d'une manière un peu plus tranquille. Il n'avait qu'à attendre doucement le lendemain pour se donner la mort : il n'y a rien de plus aisé que de mourir quand on le veut ;
4i8 DIALOGUES inais apparemment les. mesures qu'il avait prises en comptant sur sa fermeté , étaient prises si juste y qu'il ne pouvait plus attendre, et il ne se fût peut-être pas tué , s'^1 e&t différé d'un jour.
ADRIEN
Vous dites vrai , et je vois que vous vous connaissez en morts généreuses.
MARGUERITE d'aUTRICHE.
Cependant , on dit qu'après qufen e&t apporté cette épée à Caton , et que l'on se fut retiré , il s'endormit et ronfla. Cela serait assez beau.
ADRIEN
Et le croyez-vous? Il venait de quereller tout le monde , et de battre ses valets : on ne dort pas si aisément après un tel exercice. De plus, la main dont il avait'frappé l'esclave lui faisait trop de mal pour lui permettre de s'endormir ; car il ne put supporter la douleur qu'il y sentait , et il se la fit bander par un médecin , quoiqu'il f&t sur le point de se tuer. Enfin , depuis qu'on lui eut apporté son épée jusqu'à minuit , il lut deux fois le dialoguedePlaton.Or , je prouverais bien, par un grand souper qu'il donna le soir à tous ses amis , par une promenade qu'il fit ensuite , et par tout ce qui se passa jusqu'à ce qu'on l'eût laissé seul dans sa chambre, que quand on lui apporta cette épée ^ il devait être fort tard : d'ailleurs, le dialogue qu'il lut deux fois est très long , et par conséquent^ s'il dormit, il ne dormit guère. En vérité , je crains bien qu'il n'ait fait semblant de ronfler , pour en avoir l'honneur auprès de ceux qui écoutaient à la porte de sa chambre.
MARGUERITE d'aUTRICHE.
Vous ne faites pas mal la critique de sa mort , qui ne
DES MORTS. 429 laisse pas d'avoir tpujoursdans le fond quelque chose de fort héroïque. Mais par où pouvez-vous prétendre que la vôtre l'emporte? Autant qu'il m'en souvient ^ vous êtes mort dans votre lit tout uniment, et d'une manière qui n'a rien de remarquable.
ADRIEN
Quoi ! n'est-ce rien de remarquable que ces vers que je fis presque en expirant ?
Ma petite âme , ma mignonne , Tu t'en vas donc , ma fille , et Dieu sache où tu vas? Tu pars seulette et tremblottante ! Hélas !
Que deviendra ton humeur folichonne?
Que deviendront tant de jolies ébats.
Caton traita la mort comme une affaire trop sérieuse : mais pour moi, vous voyez que je badinai avec elle ; et c'est en quoi je prétends que ma philosophie alla plus loin que celle de Caton. Il n'est pas si difficile de braver fièrement la mort, que d'en railler nonchalamment, ni de la bien recevoir quand on Vappelle à son secours, que quand elle vient sans qu'on ait besoin d'elle.
MARGUERITE d' AUTRICHE.
Oui , je conviens que la mort de Caton est moins belle que la vôtre ; mais, par malheur, je n'avais point remarqué que vous eussiez fait ces petits vers , en quoi consiste toute la beauté.
ADRIEN
Voilà comme tout le monde est fait. Que Caton se déchire les entrailles , plutôt que de tomber entre les mains de son ennemi, ce n'est peut-être pas au fond si
43o DIALOGUES grand'chose; cependant un trait comme celui là brille extrêmement dans Thistoire , et il n'y a personne qui n'en soit frappé. Qu'un autre meure tout doucement y et se trouve en état de faire des tours badins sur sa mort, c' est plus que ce qu'afatt Caton;mais cela nVrien qui frappe, et Fbistoire n'en tient presque pas compte.