MARGUERITE D* AUTRICHE
Hélas ! rien n'est plus vrai que ce que vous dites; et moi, qui vous parle, j'ai une mort que je prétends plus belle que la vôtre , et qui a fait encore moins de bruit. Ce n'est pourtant pas une mort tout entière ; mais telle qu'elle est, elle est au-dessus de la vôtre , qui est au-dessus de celle de Caton.
ADRIEN
Comment ! que voulez-vous dire ?
MARGUERITE d'aUTRIGHE.
J'étais fille d'un empereur : je fus fiancée à un fils de roi , et ce prince, après la mort de son père , me renvoya chez le mien^ malgré la promesse solennelle qu'il avait faite de m'épouser. Ensuite on me fiança encore au fib d'un autre roi ; et comme j'allais par mer trouver cet époux , mon vaisseau fut battu d'une furieuse tempête qui mit ma Vie en un danger très évident. Ce fut alors que je me composai moi-même cette épitaphe :
Cl gîst Margot , la gentil' damoiselle , Qu'a deux marîs , et encore est pucelle.
À la vérité , je n'en mourus pas, mais il ne tint pas k moi. Concevez bien cette espèce de mort-là, vous en serez satisfait. La fermeté de Caton ^t outrée dans un genre, la vôtre dans un autre, la mienne est natu-
DES MORTS. • 43i relie. 11 est trop guindé, vous êtes trop badin , je suis raisonnable.
ADRIEN
Quoi ! vous me reprochez d'avoir trop peu craint U mort.
MARGUERITE d'aUTRICHE.
Oui; il n'y a pas d'apparence que; Ton n'ait aucun chagrin en mourant ; et je suis sûre que vous vous fîtes alors autant de violence pour badiner, que Ca ton pour se déchirer les entrailles. J'attends un naufrage à tous momens , sans m'épouvanter , et je compose de sang* froid mou épilaphe : cela est fort extraordinaire ; et s'il n'y avait^ien qui adoucit cette histoire , on aurait rai^n de ne la croire pas, ou de croire que je n'-eusse agi qi^e par fanfaronnade. Mais en même temps , je suis une pauvre fille deux fois fiancée , et qui ai pourtant le malheur de mourir fille ; je marque le regret que j'en ai , et cela met dans mon hist#ire toute la vraisemblance dont elle a besoin. Vos vers, prenez-y garde, ne veulent rien dire ; ce li'est qu'un galimatias composé de petits termes folâtres : mais les miens ont un sens fort clair, et dont on se contente d'abord, ce qui fait voir que la nature y parle bien plus queidans les vôtres.
ADRIEN
En vérité , je n* eusse jam^s cru que le chagjû^de mourir avec votre virginité eût dû vous être s^Çlorieux.