SI TU DESCENDS DU NORD
Si tu descends du nord au fort de l'Été pour venir me voir, tu traverseras un long pays noir
et gros bleu; te retournant lorsque s'épaissit l'air dans le couchant de feu, tu prendras l'horizon des terres pour la mer. Tâche donc de passer par le bourg de Bonnut. Assis devant l'auberge où, juchés sur des fûts, des musiciens de Hollande
auraient pu figurer, bois un verre de vin. Là prennent fin les Landes.
Si tu viens du midi tournant le dos, l'hiver, à la ligne brisée de ces monts gris et jaunes :
les forêts par toi traversées opposent au ciel bleu le sol couleur d'automne que hérissent les gaules nues et que parcourent les bécasses.
Comme un verre bordé de plomb, le ruisseau glace. Le givre soude avec ses aiguilles ténues des cailloux en tas sur la route pareils à des morceaux de pain gardant leur croûte. Peut-être entre Loubieng et Sainte-Suzanne
quelque chasseur dont la chienne a pour nom Dianesurgira-t-il d'un bois :
c'est moi.
Arrivant du levant dans le frisson de quelque averse printanière, quand la rose églantière ouvre au-dessus de la rivière sa bouche de lumière; quand le coucou pleure l'heure; quand, dans le verger, tout à coup les lattes éclatent; quand les bas-fonds herbeux sont pleins de populages,. et le village
19't ŒUVRES DE FRANCIS JAMMES
de Castétis de myosotis; quand un rossignol interpelle, de son chant qui ruisselle au milieu de la nuit, la primevère en foule Jlcurie aux troncs mousseux qui bordent les chemins; quand le ruisseau roucoule; si tu viens au jardin le matin, lu trouveras, parmi les anémones, vigneronnes au cœur de flamme :
ma femme.
Si, venant du ponant, dans l'automne tout plein de tombes et de palombes, laissant derrière toi la mer au sel amer :
la contrée est d'abord plate, avec des étangs de temps en temps.
Vois : remontant l'Adour glisse une voile lente à l'heure où meurt le jour. Que ta main soit légère au marteau de la porte, de sorte que tu ne troubles pas dans sa prière ma mère.