‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 2)Chapitre 47 sur 52 · A RAYMOND BONHEUR · texte numérisé non relu

A RAYMOND BONHEUR

Vallée qui me parles en silence, dont les vaches l'une

à la suite de l'autre comme des nuages sur la lune

glissent ! Seul un toit rouge dans ta grisaille s'allume

et l'horizon se couvre et se découvre. La brume fume

et voici tous les prés cachés, mais de nouveau se retire la brume-

et le toit réapparaît cerise comme un fer sur l'enclume.

La grive sur un cerisier près de la vigne abandonnée

se pose et les sentiers ruissellent de feuilles de châtaigniers..

On dirait des rigoles après un orage déchaîné.

Mais il n'y a pas eu de pluie dans la journée,

il n'y a que du brouillard et un silence tout étonné

quand un paysan tout à coup a éternué.

Les bois s'effacent, se reforment, les labours

où l'on va semer le blé sont devenus sourds.

Je n'entends plus qu'un char. Il roule comme un tambour.

Voici encore que rentrent des vaches aux pas lourds.

Devant elles un petit groupe de moutons court,

s'arrêtant, quand elles s'arrêtent, court.

Un clocher sonne trois heures très espacées.

La brume roule et continue à s'élever, à s'abaisser,

à s'avancer en épaississant et à se retirer.

Et les platanes de la route clairement dorés,

ou pareils à du tabac sombre, ne sont pas éclairés

aujourd'hui par le soleil qui ne s'est pas montré.

Le bois grelotte sous l'argent noir des mouillures. Voici la vieille qui rapporte des châtaignes à la masure dont le toit se confond avec les branches que la nature tord comme des serpents, ou lance avec droiture vers le ciel humide où elles charbonnent comme une gravure, la masure disloquée à la porte sans ferrure.

Et, par une éclaircie, je vois des vaches encore filer. Elles glissent comme une course de bateaux dans le lait

du brouillard, et leurs mouvements dans la vallée, dans la vallée étendue sont comme si la vallée parlait,, comme si la vallée parlait et comme si elle s'en allait tout entière avec l'heure qui tombe désolée.

De côte en côte on va. Et, quand on est en bas, le haut d'une route apparaît tranchée entre les bois. Qu'y a-t-il ici? Un petit toit où entre un arbre, un toit sous lequel une vieille a souvent reprisé des bas. Voici la muraille avec un pot où éclata jadis une fleur rouge au feuillage délicat.

Là-bas je sais que, comme une belle pensée,

la montagne continue et, sans arrêt, est posée.

Elle se cache ainsi que Dieu ou que la pensée

dans l'herbe. Mais tout à coup, dans la brume dispersée

elle apparaîtra, nettement existante, élancée

comme la poésie, et longuement balancée.

Dans ce paysage vient un vieux au béret béarnais, la figure comme taillée au couteau, le nez que l'on dirait cassé net au milieu; la lèvre n'est qu'un trait fin sur le menton de galoche édenté; des yeux marron qui vont et viennent; un cou décharné • et comme tiré par des cordes de chaque côté.

Il s'avance dans ce paysage de brume vers la masure, vers la masure dont j'ai parlé, confondue avec la nature, et qui a l'air d'un arbre crevé, et dont la chevelure de chaume teigneuse s'écroule. Là, sur la terre dure, la vieillarde chargée de sa pauvre nourriture, les châtaignes, les dépose et s'assied sur une couverture.

Et le vieux au béret béarnais presse le pas.

Il tient un télégramme ouvert. J'entends son pas

sur la route embrouillardée, net parce qu'il fait froid.

Il va vers la masure, dis-je. Et toute la vallée en bas

remue, et quelques peupliers çà et là

■conservent une aigrette de feuilles où le pinson file sa voix.

Après qu'il a passé le seuil de la chaumière,

le vieux Jean dit à la vieille Marie : « Bonjour, la mère !

« Le fils à toi est mort. » Et il se tait ensuite, et il serre

le télégramme dans sa main usée par la terre.

Elle ne répond rien. Il reprend : « C'est monsieur le maire

■« qui m'a dit : il est mort en brave militaire. »

Elle se tait toujours. Maintenant, elle pèle des marrons comme si l'autre n'avait rien dit. Elle baisse le front, ombre épaisse accroupie qui dans l'ombre se fond. Comme il est grand ce deuil auquel rien ne répond !... A-t-elle compris que son fils est mort ? Oui ou non ?... mort en Algérie dans un endroit qui n'a pas de nom.

Et le vieux paysan ajoute, beau diseur :

« Il est mort pour le pays, il est mort pour l'honneur. »

Mais elle ne bronche toujours pas, comme si le malheur ne venait pas d'entrer dans son simple et pauvre cœur* ce pauvre cœur noyé d'une sombre stupeur comme cette aveugle vallée assourdie par la vapeur.

Elle pèle, dis-je, des châtaignes, sans parler, et comme si elle n'entendait pas ou ne voulait pas entendre, et comme si, dans sa tête fêlée, elle cherchait une pensée à formuler, pensée qu'elle ne trouve pas, pensée en allée comme l'eau d'un vieux pot fendu s'est écoulée.

Et Jean, après qu'il est resté assis un long moment,

se lève et dit : « Allons, bonsoir et bon courage, la maman ! »

Il laisse le télégramme sur la table en s'en allant.

La vieille Marie ne bronche pas davantage, pelant

ses châtaignes, tandis que j'écoute le pas de Jean

dans la brume qui semble pleuvoir en épaississant.

Quand il est reparti elle va vers un placard

d'où elle retire avec précaution un foulard

qui renferme des lettres du fils, depuis le départ

jusques il y a trois mois. Trois ans qu'il était quelque part

loin, là-bas, soldat chez des hommes sauvages et noirs comme ceux qui à la foire mangent un poulet cru chaque soir.

Ces lettres elle ne les a jamais montrées dans le pays, encore qu'elle ne sache pas lire, mais cela suffit de tenir ces papiers à la main. Ce qui y est écrit, peu importe, du moment qu'elle sait que c'est le fils qui a marqué le papier avec l'encre et que c'est lui qui a signé là comme fait un homme instruit.

Cependant elle allume une petite lampe à essence

et, fermant la porte au loquet de bois, commence

de déplier l'une après l'autre les lettres où la flamme danse.

Et elle voudrait maintenant avoir cette science

d'entendre les lettres parler. Et, avec patience,

elle suit chaque mot pour savoir ce qu'il pense.

]\Iais elle ne les aurait pas montrées, pas même à Jean,

parce que c'est inutile de les raconter aux gens.

Il vaut mieux ne pas en connaître le sens

que de montrer aux autres que l'on manque d'argent.

Et puisque le fds est mort, c'est inutile à présent.

On lui avait dit : « il a été nommé sergent. »

Et ce qu'elle ne sait pas lire, la vieille femme le voit.

Elle le voit par intervalles. Ainsi, en Automne, le bois

se couvre et se découvre pareil à l'autrefois.

Elle revoit ce fils, le plus jeune de trois,

avec son tricot de laine, sa hardiesse, sa voix

qui commandait aux bœufs, l'aiguillon à bout de bras.

Ce Jean-Baptiste était son plus cher, son bébé, comme toujours celui qui meurt, la douce baie qui apparaît quand l'hiver met du givre à la haie parmi les cheveux gris des toiles d'araignées. Et elle réentend dans la nuit qui va tomber l'exclamation béarnaise aux bœufs : « 0 bé bou bè ! »

Les autres fils étaient partis et mariés, le père mort.

Jean-Baptiste a grandi, il a tiré au sort,

il s'est promené avec un drapeau, ayant piqué au bord

de son béret le numéro. Les filles avaient tort

de lui parler : il était souple, il était fort.

On l'a expédié en Algérie dans un fort.

Qu'y a-t-il dans ces lettres de lui ? Il a été vivant. On était satisfait. J'ai dit qu'on l'avait nommé sergent.

Et, comme il avait commandé aux bœufs, aussi aux gens. La vieille mère pense encore aux bœufs. Elle les entend et elle croit entendre Jean-Baptiste là-devant. « 0 bé bou bè ! » Que ce cri est large sur les champs !

Jean-Baptiste ! sa photographie est sur la cheminée.

Il l'avait envoyée à Noël de l'autre année.

Il est en zouave, le poing sur la hanche, avec un bonnet.

Son large pantalon semble une robe. Et la mère reconnaît

le fils qui, elle se le répète encore, ramenait

les bœufs couleur d'osier sur le fumier qui fumait.

Et maintenant, il est mort. Le voisin vient de le lui apprendre.

Et elle n'a rien dit et ne dit rien, ne songe pas à prendre

une attitude, ni que le corps du fils sera comme la cendre

de ce foyer éteint. Non. Mais elle veut se rendre

au pays où il est mort. Elle ne veut pas attendre.

Ce voyage, celle dont le cœur aime tant peut l'entreprendre.

Elle retrouvera le fils, si elle part. Elle le retrouvera bientôt. Pour aller en Algérie il faut passer l'eau. Elle passera l'eau et elle ira en bas, en haut. Elle fera pour le retrouver tout ce qu'il faut.

D'autres y sont allés en prenant le bateau. Moi j'irai à pied. J'ai bien été jusqu'à Pau.

J'ai été jusqu'à Pau, à pied, dans mon jeune âge. Elle avait emporté du pain et du fromage et un gros parapluie. Et, à l'entrée de chaque village, les enseignes riaient sous les vignes, à son passage, car elle était alors fiancée comme la pluie d'orage est fiancée au grain patient du labourage.

Et, tandis qu'elle songe ainsi, déjà le jour est noyé.

D'ailleurs c'est à peine s'il a fait jour, un jour barbouillé

que pas une minute le bleu n'aura égayé,

un jour qui ne laisse voir que la terre mouillée,

des acacias nus, des châtaigniers dépouillés

et tout le pourri de l'Automne champignonnée.

C'est le jour d'un fils mort, un de ces jours qui ennuie, dont chaque heure est comme un écheveau de fil gris, un jour où il n'y a plus de ciel, où la tristesse m'a repris et se reflète dans ce poème, parce que dans la vie le paysage se reflète. Et que l'on mange, pleure ou prie, il est là dans la brume et l'effacement d'aujourd hui.

Mais qu'importe à Marie le paysage ? Elle a ouvert la porte

et l'a refermée derrière elle, de sorte

qu'elle se dirige vers l'Algérie, et elle emporte

les lettres de son fils à la main, les lettres mortes

de son fils mort dont elle entend la jeune voix forte

parler aux bœufs absents. Oh ! comme Marie trotte !

Elle a déjà traversé un village et voici les toits

d'un autre village. Quand elle approche elle les voit

nettement, mais ils se fondent vite derrière soi.

Il n'y a plus que cette fumée d'eau et l'on croit

que l'on s'enfonce dans un vide affreux et froid.

Où est l'Algérie ? L'Algérie ? Eh bien ! c'est tout droit.

L'Algérie est sûrement du côté de la rivière.

D'ailleurs, quand Jean-Baptiste a quitté la chaumièie,

c'est de ce côté-là qu'il est allé en voiture. Et la mère

ne peut pas se tromper, et elle peut bien faire

la route à pied et, s'il faut qu'elle passe la mer,

il y a comme sur le gave un grand pont de fil de fer.

La route est maintenant toute pleine de nuit.

Où êtes-vous, étoiles qui nous guidez dans les poésies ?

Constellation que nomment la Couveuse ceux du pays, prête attention à cette mère sombre qui va vers son fils I La constellation me répond : « Je la conduis, « ma lumière se cache dans son cœur et elle la suit. »

Et Marie passe devant une grange où une clarinette

file un son aigu. C'est le bal d'une noce en goguette

à la lueur des chandelles. Quelques coqs et quelques fillettes

voyant passer la vieille avec sa chevelure défaite

crient : « elle est folle ! » Et rient. Et la vieille un moment s'arrêt»

et leur répond avec des gestes de muette.

Que leur dit-elle en silence ? Elle leur dit d'un bras tragique : « J'ai été jeune comme vous; pour moi aussi la musique « a résonné, et les pauvres joies de l'amour rustique « je les ai eues. Mais la vie est dure, les soins domestiques « vous courbent, le malheur vient. Mon fils qui était en Afrique « est mort. On l'a nommé sergent, la république. »

Et elle reprend sa course. Et le filet aigu

de la clarinette peu à peu comme une source éloignée s'est tu.

Marie a déjà fait six kilomètres. Voici l'avenue

d'un village, des banquettes de terre, des arbres nus;

et voici, maussade et déserte, son unique grande rue où travaille un savetier jaune sous l'électricité crue.

Hagarde, la vieille ne s'arrête point, traverse le village.

La nuit n'est maintenant qu'un immense nuage

où retentissent les cris de quelques oiseaux de passage.

Invisibles, ils chantent la Création, et le poète sur sa page

inscrit ces messagers qui vers de tièdes plages

s'en vont comme la caravane des rois mages.

Marie les entend, mais n'interrompt pas sa course folle.

Sont-ce les cris de son cœur, ces oiseaux qui se désolent

dans ce vaste vide ? Ou bien est-ce la parole

de son fils mort qui retentit là-haut et qui vole

avec les oies sauvages ? Jadis avec une gaule

il guidait sagement leurs sœurs au retour de l'école.

Maintenant, elle n'en peut plus; maintenant, c'est assez.

L'Algérie est si loin ! Il faut se reposer

pour être prête demain à recommencer.

Marie se couche dans une loge à la porte brisée,

tout près d'une métairie qui fut carbonisée

et dont les poutres, en s'écroulant, se sont entrecroisées.

Le lendemain, la brume s'écarte et des blocs d'azur nagent dans le soleil éclaboussé, et les verdures sortent du bain fumant, et toutes les bordures luisent, et les bois couleur de cuir et de pêche mûre font danser le regard. Tout est lumière et mouillure. Voici que grelotte en claquant des dents toute la nature.

Et la vieille Marie grelotte aussi et claque des dents.

Elle n'a pu dormir deux heures là-dedans.

Elle s'est remise en marche au soleil levant,

tenant contre son cœur les lettres de son enfant,

en marche vers cette Algérie où il l'attend,

où elle ne veut pas qu'il soit mort malgré ce qu'a dit Jean.

Elle demande et on lui donne un peu de pain dans une ferme. 0 lumière dans l'eau du matin ! Les cloches de la source sonnent dans le thym. Les bœufs luttent. La couturière aux yeux mutins chante à sa machine-à-coudre et dans la cage le serin l'accompagne à tue-tête au-dessus du jardin.

Pourquoi, alors, ô ma vallée ! pourquoi cette douleur ? Réponds-moi, toi qui me semblés pleine de douceur et qui, te dépouillant aujourd'hui de tes vapeurs, souris d'amour avec une main sur le cœur ! O ma vallée ! pourquoi cette ombre humaine à ton bonheur ? Pourquoi ce deuil, ce deuil dont la démence est sœur?

Et la vallée répond : « Je porte aussi un deuil en moi,

« encore que je paraisse gaie. L'Automne brûle mes bois,.

« les vignes ne sont plus que des tisons. Il faudra

« que tout soit consumé pour que je le revoie.

« Je souris, il est vrai. Mais la plaintive voix

« du pinson annonce que l'hiver, ce fossoyeur, est là.

« Où est le gai sifflet d'aulne ? Où est le cornet « de bouleau où souffle l'enfant quand tout renaît ?

Où est la jeunesse de la vieille ? Où est le chant béarnais « dont elle berçait le Jean-Baptiste qui mêlait au lait « ses larmes ? Jean-Baptiste est le printemps infortuné « qui jonche mon cœur avec des feuilles déchirées. »

La journée court sous les pieds de Marie.

Voici le soir déjà. Au-dessus des prairies

des rubans de buée s'allongent et l'horizon est rouge et gris.

Un grand arbre semble dominer tout le pays.

Il est à moitié dans le jour, à moitié dans la nuit,

comme un berger veillant son troupeau endormi.

Il est six heures. Les champs deviennent comme de l'étoupe. C'est l'heure où la pauvreté va tendre vers la soupe ses mains couleur de terre. Mais Marie, poursuivant sa route, ne pense pas ce soir au pot où cuisent des croûtes et des feuilles de chou, ni à la cruche de terre rouge, ni au fagot rapporté sur le dos qui se voûte.

Marie va. Une étoile luit comme de l'eau en feu. Marie la regarde. Elle va et ne détourne plus les yeux de l'étoile qui est le cœur du vide bleu.

Marie va. Elle va. Elle est auprès du gave dangereux. Et elle qui ne voit plus la terre, mais seulement les cieux, glisse — et retrouve enfin et son fils et son Dieu.

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