EGLOGUE DE L ETE
Pour qui n'a pas quitté son champ, les Pyrénées
sont les rives du Ciel peut-être.
Vieille ! qui chaque soir à la même fenêtre
as vu le soleil décliner, -ô toi ! qui sais qu'un caneton vaut vingt-trois sous et que les blés, hélas ! ont pâti sous l'averse :
tu ne demandes pas aux constellations
les secrets dont elles se bercent.
]Vlais quelque jour que l'on fauchera la moisson : ayant pris comme de coutume
la gaule dont tu guides tes troupeaux ailés, on te rapportera dans la ferme qui fume, ton âme s'en étant allée.
Et seul reposera ton corps sur le lit rude où depuis cinquante ans va s'étendre l'effort
de ta dure habitude.
Il est beau qu'au milieu de ce coin qui t'abrite près d'un amer laurier et d'un rayon de miel, ton geste qui s'étend n'ait pas d'autre limite que le ciel.
Quant à moi, mon royaume, hélas ! est limité. Nul poète ici-bas ne vit dans la grandeur
de la simplicité.
Femme ! Je me souviens de toute la hauteur
de ton langage alors que n'invoquant aucune poésie,
sans paroles choisies, tu me montrais les blés abattus par l'orage.
Sois ma muse, ô vieillarde ! dont le cœur n'aime ni les songes, ni les mensonges,
et qui te vêts de bonnes hardes, et chausses des souliers carrés ainsi que tes raisonnements qui s'en vont pas à pas comme les bœufs aux prés.
O vieille ! que le soir soit plein de rumeurs d'oies et que les gens, aux seuils bavards, forment des groupes,
et que la calme joie de l'homme qui, la tâche faite, joint les doigts,
se penche sur la soupe !
Compagne ! nous irons dans l'odeur des tilleuls, quand l'air est immobile et blanc comme un linceul, prier à l'église, au bout de la rue, tenant la foi, comme l'on tient une charrue
couleur de jour, •dans l'ombre bouleversée ainsi qu'un laboufc
Parle-moi de tes fils ! L'un est à Buenos-Ayres. Tu ne crois pas que là soit le bonheur, tu n'aimes pas voir surgir le facteur sur l'aire. C'est trop loin pour fonder, là-bas, des laiteries. Aussi, quand tu vas au marché, assez loin de ta métairie, vois-tu d'un œil méfiant de vieux coq perché l'affiche placardée au mur de la mairie où, comme un long boniment, un transatlantique aux nerveux pavillons file vers l'Amérique.
Oui, tu sais bien que d'autres en sont revenus, lesquels partis pieds-nus
passent devant ton seuil, laissant entre les villes, au long des champs paternels qu'ils ont méconnus, poudroyer leurs automobiles.
Mais toi, sublime entêtée, âpre paysanne
qui transportes les bidons de lait à dos d'âne,
tu fronces les sourcils en voyant le sillage
que laissent ces gens après eux.
Qu'ont-ils fait de leurs aiguillons et de leurs bœufs et du village?
Où donc la blouse et le béret ?
Et la sandale aux chevilles serrée ?
Et la ceinture rouge dont la frange, à chaque pas, bouge ?
Un autre fils, honneur de la maison, est prêtre.. Avant qu'il s'en allât rejoindre son diocèse,
ah ! que ton cœur fut aise lorsque ce fils dans le pays qui l'a vu naître passa comme dans un nuage, quand les fenêtres se parent, pour la Fête-Dieu, de branchages! O mère ! C'était bien ton fils tenant le feu
de l'ostensoir.
Et tu t'agenouillais dans la douceur du soir
comme celle qui suppliait le Christ de lui laisser toucher son vêtement. Ton fils ! Il élevait sur l'autel qui brillait
le Moissonneur divin caché par le Froment.
Et tous ceux du village, tandis que les tambours roulaient comme un orage, se prosternaient aussi sur les joncs écrasés. Et tu reconnaissais François, Firmin, Jules, Baptiste, Pierre et puis : le père !
Ce fils-là ne peut te leurrer.
Il s'efforce à vous préparer ce pain quotidien qu'à jamais les vieux mangent avec les anges.
L'aîné des fils est marié dans la maison.
Sa femme est vaillante à la terre, dont il a deux enfants jumeaux fille et garçon : le garçon est à son service militaire
et la fille fait la cuisine dans un château de la ville voisine.
Ce fils aîné touche à la cinquantaine.
Il est avare mais loyal, dur à la peine, habile à diriger le long des champs de blé la faucheuse qu'il loue et qu'on entend trembler
dans la lumière sans haleine.
A la location d'instruments agricoles il joint les revenus d'un petit élevage. Vieille mère ! Quand la remonte est au village,
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il est beau le poulain qui caracole devant les officiers et remporte le prix, et que l'on reconduit à votre grange obscure, nerveux, l'allure oblique, avec sa couverture que soulève la brise verte des prairies.
Ton dernier fils a vingt-huit ans.
Il vient juste après une fille dont vous êtes contents :
elle s'est mariée, et sa belle-famille tient une mercerie.
Mais ton fils, le dernier, hélas ! un malappris, un vaurien !
Il vous couvre de honte.
Quand on parle de lui le sang vous monte à la face. Il s'en va comme un vrai chien de fête en fête. Il vit avec les écarteurs. On l'a vu récemment, tout couvert de sueur, descendre dans l'arène, esquivant d'un rapide coup de hanche
Jes cornes d'une vache. Et dans l'air sans haleine, des bancs de planches s'élevait un long applaudissement.
A celui-là le père a dit : Va-t'en Satan !
Mais il gouaille, rejoint les gueuses dans la paille, se moque de la Messe et du Signe de Croix. Assis devant une auberge, prenant l'absinthe, il s'est un jour raillé de toi, ô femme sainte au dos plié !
<qui passais dignement tenant tes mains dans tes poches de tablier, — ce gamin !
Mais parle-nous du père ?
Il fut toujours ce qu'il faut que l'on scit. Il a soixante-douze ans, deux plus que toi, mère ! Il est né dans cette maison dont .il est roi. Il a recueilli l'héritage de ses frères. Il avait le goût, dès l'enfance, de la terre. Il grandit assignant à chaque chose un prix. Il sait combien le chat peut valoir de souris. Il est âpre et discute une heure pour un sou. Il devient cependant généreux tout à coup. Il n'aurait pas prêté, Romain, à ses dieux lares. Il consent mille francs à quelque métayer. Il ne demande pas d'hypothéquer d'hectares.
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Il ne le poursuit pas s'il ne peut le payer. Il assiste en aidant à l'effort des labeurs. Il ne raconte pas les raisons de son cœur. Il est vexé parfois si l'on n'est pas avare. Il invite un beau jour les voisins à son chai. Il ouvre ses barils en empereur barbare. Il voit le lendemain ces voisins au marché. Il accepte à son tour de boire, il est fâché.
'220 'FI/VTîF.S PF. FRANCIS JAMMES
O femme ! c'est ainsi que va votre maison comme un bateau, de saison en saison, de l'époque où l'on taille les sifflets
à celle où l'on entend le ronflement des blés, à celle où la grive a chanté, à celle où la neiee sourde se tait.
Elle va, la maison, avec ses peupliers pour mâts, ses peupliers par la brise plies. Elle s'avance dans la vie et vers la mort jusqu'au jour où la nuit dans tes yeux se fera,
ô vieillarde au beau sort !
et que ceux que jadis ont bercés tes grands bras,
ayant enseveli ton corps, allumeront dans la chambre épaisse aux coins noirs, le cierge fumeux, pour qu'encor tu puisses voir.