A CHARLES MONTE IL
Dans la pâleur embaumée de ce soleil fou, la chapelle des champs, vêtue d'un petit bois, enferme le mystère de clarté et de joie. Son clocher, comme un épi blanc mûr en Août, tout poudroyant de la farine eucharistique, domine les vallons bleus comme des cantiques. Comme une flèche encor, dans le cœur de l'Été, par l'arc de l'horizon ce clocher est planté. •Ce sont quatre tableaux exacts et monotones qui l'entourent et qui reviennent chaque année ',
•C'est le verdissement des buissons et des prés. C'est le roussissement des vaches et des blés. C'est le bleuissement des vignes où il tonne.
C'est le noircissement des jours diminués par l'espèce de suie qui tombe des nuées. Et la chapelle a un chapeau de roses jaunes.
On peut la voir encor, comme un bateau de pêche» naviguant sur les flots luisants du labourage où, parfois, on voit luire l'aile qui se dépêche d'une charrue comme une mouette dans l'orage.
Au milieu des champs, dis-je, l'église s'élève. C'est là, entre ces murs pâles comme des grèves, c'est là qu'est le refuge et c'est là qu'est le rêve.
Par cette grande paix que l'homme cherche en soi; par les jours finissants aux vieux balcons de bois où le cœur blanc des géraniums noirs s'attriste; par l'obscure douceur des choses villageoises; par les pigeons couleur d'arc-en-ciel et d'ardoise; par le chien dont la tête humble nous invite à lui passer la main dessus; par tout cela : Chapelle, sois bénie à l'ombre de ton bois !
Or, tandis que priait ce poète — c'était jour de première communion où se balancent devant l'autel doré des guêpes toutes blanches, — il voyait dans le fond de son cœur cette chose : s'ouvrir joyeusement une tombe, ô lumière !
C'était la tombe de ses grand-père et grand-mère,
dans les Antilles bleues, fleuries de tabacs roses,
là-bas où l'Océan comme une vitre luit,
noir comme le feuillage et vert comme la nuit.
Les âmes des aïeux, il les sentait monter
comme une onde tremblante et, soudain, déborder
de ce sépulcre ouvert sur la crypte infinie,
et aller dans un Ciel où dans la grande paix
toutes deux souriaient à la douleur passée.
Et c'est ainsi que Dieu répondait au poète qui se sentait saisi dans la chapelle en fête de ce souffle venu d'on ne sait quelle tempête, ce souffle des fins-fonds des matins et des soirs -qui vit réellement au cœur de l'Ostensoir.
l'église habillée de feuilles 279
Les prières s'en vont au ciel comme des fleurs,
on ne sait trop comment, les unes luxueuses
et lourdes de parfum comme les tubéreuses;
les autres pauvres, ternes et de peu d'odeur,
ainsi que les pensées d'un parterre indigent.
Le Poète les voit monter vers l'Indulgent,
vers le Père qui seul pèse l'or et l'argent.
Et c'est Lui qui évalue le prix de chaque fleur,
qu'il voit venir à Lui. Et, seul, Il peut juger
au-dessus de nos sens, au-dessus de nos haines,
si l'humilité bleue d'un bouquet de verveines
vaut autant, plus ou moins, que l'œillet recherché.
Car, soucieusement, tel qu'un très vieux marin
dont la barbe a été battue par le tonnerre,
sur les gouffres du ciel nacré Dieu tend les mains à tous ceux qui, souffrants, lui offrent leurs misères xiu creux d'un diamant ou d'une primevère.
La paix des champs s'étend autour de la chapelle.
Et, au carrefour poudreux, parmi les avoines,
les menthes, les chicorées et les aigremoines,
se dresse un grand Christ de bois creux où les abeilles
ont fait leur nid. Et on peut voir, dans le soleil,
aller, venir, ces affairées pleines de miel
comme des lettres noires écrites dans le ciel.
De quoi nourrir son Dieu si ce n'est pas de miel?
Parfois le cantonnier qui casse des cailloux lève la tête et voit le Christ, le seul ami qu'il ait sur cette route où palpite Midi.
Pour casser les cailloux l'ouvrier est à genoux dans l'ombre de ce Christ dont le flanc est vermeil. Et tout le miel alors chante dans le soleil.
Le poète contemple et médite. Il se dit, devant le lent frisson des champs, que chaque épi est du peuple de Dieu la sage colonie dont chaque grain attend, pour être vivifié, que des grottes du Ciel l'eau se soit élancée. Il se dit que ce grain désormais va pousser dans l'azur précieux que tout approfondit et, qu'image du Fils de Dieu, né lui aussi dans une grotte, il nourrira ceux qui ont faim. Et l'épi qui naîtra à son tour de ce grain aura la forme d'un clocher dans une aurore.
t'ÉGLISE HABILLÉE DE FEUILLES 283
Le poète n'est plus jeune comme autrefois.
Il a dit à son chien : chien, il est d'autres bois
que ceux où nous chassions dans le fumeux automne;
il est d'autres ajoncs et il est d'autres chaumes :
il y a les fougeraies des ténèbres de Dieu,
les fourrés qui le soir respirent dans les Cieux.
Mais le poète, bien qu'amer devant la vie
qu'il avait tant aimée et qui l'avait trahi,
le poète savait sourire aux jeunes filles
dont les joues sont les pommes rouges des charmilles.
Il faut que, sans savoir pourquoi, ces enfants rient.
Il faut laisser jaser les sources des prairies.
A mesure que le poète allait à Dieu
et que, de plus en plus, se faisait rab oteux
'28 i Œt'VtES DE FRANCIS JAMMES
le chemin où l'on est forcé de s'engager, son cœur paisible, bien que déçu, souriait aux échos des baisers dans les vacances lourdes. Son âme, ardente et triste et tendrement amère, à genoux maintenant devant chaque Mystère, devenait l'humble sœur de l'humble coquelourde qui orne la pauvreté du buis presbytéral...
D'autres jardins s'ouvraient, mais si beaux et si sombres
que leurs feuilles gênaient celui qui voulait voir;
et la beauté suprême était ce large noir
où se risquait son cœur comme un homme qui plonge.
l'église habillée de feuilles 285
Car maintenant, nourri d'un ineffable blé, il semblait qu'à ses yeux s'ouvrît un nouveau monde. L'oiseau, l'arbre, la pierre avaient une clarté qu'il ne connaissait pas, et la tuile frappée par le soleil tombant était profonde et nette. Ce n'était plus ce cauchemar fou et grotesque où les choses ont l'air surprises d'exister : Maintenant chaque chose était telle qu'elle est. Dans le jardin Dieu seul avait mis la lavande et les bruyères et les genêts dans les landes.
Il avait découpé, par un très doux mystère, ce petit coq dans du soleil vert, et ce lièvre à même le terreau éboulé d'un sillon, et, dans la blanche fleur des pois, ce papillon.
2iC) ŒUVRES DE FRANCIS JAMMES
Le poète, tandis que l'Été s'élevait, disait : Je ne sais rien de ce que Vous savez, ô mon Dieu qui vivez dans le cœur de mon âme ! Et l'azur respirait sur lui comme une flamme. Et alors, tout empli du large et profond souffle, il rendait à l'azur ce souffle par sa bouche.
l'église habillée de feuilles 287
ïl dit au cantonnier, au sortir de l'église :
« Salut ! » Et l'autre dit : « Salut, maître ! » Et la brise
fait bouger le platane aux fraîcheurs d'ombre et d'eau.
Ce frisson se propage et, plus loin, des bouleaux
fourmillent. Tout bientôt redevient immobile.
Ils causent. Un coq chante. Et la petite ville
découpe sa blancheur sur le noir du coteau.
Alors, ouvrant son paroissien à l'Évangile,
le poète dit au cantonnier : Quand tu auras
cassé tous les cailloux de ta vie, tu pourras
te reposer au Ciel de toutes tes fatigues.
Je l'espère, Monsieur, dit l'autre. Vous aussi vous travaillez. Et le poète : Oui, mon ami,
auprès de toi je me reposerai, j'espère.
Nous sommes les ouvriers de Celui qui est le Père.
Si le grain de froment dont parle l'Évangile
ne meurt pas sur la terre, il demeure stérile.
Seul, le grain dont le cœur souffre porte un épi.
L'homme est un grain de blé mis sur terre par Dieu,
et, s'il germe ici-bas, c'est pour gagner les Cieux.
Ils causaient et, debout, dans l'ardeur bleue solaire la Croix dont deux bras sont au cieL l'autre est sur terre, protégeait le sommeil d'une déshéritée.
Elle était là, béate, et ses hardes bâillaient mettant sa chair à nu comme d'un grain de blé dont l'écorce travaille et qui veut éclater. Le poète dit au cantonnier : Cette femme est bien le grain de blé que travaille son âme.
l'église habillée de feuilles 289
Au crépuscule, à l'heure où le silence saint de la chapelle, par un mariage divin, s'unit aux boiseries qu'orne un chemin de croix, enfumées du parfum des encens séculaires... quand l'ombre rejoint l'eau dans le bénitier froid, quand le vent pleure bas autour du presbytère dans les tristes rameaux des peupliers carolins... quand le dernier rayon dore de son mystère l'althœa rose auprès duquel lit son bréviaire un humble desservant qui va vers son déclin...
Alors, sortant de la chapelle où l'a mené
sa rêverie errante, le poète a refermé
la grille. On voit la lune en métal bosselé.
L'âme garde longtemps le parfum du rosaire, comme la boîte verte garde une odeur de feuilles. Certe il est bon, quand la Terre vous abandonne, de méditer, et qu'alors le Ciel vous accueille. Il est bon, quand sur soi l'orage couve et tonne, de descendre dans la profondeur des Mystères; il est bon lorsque les hommes vous ont trahi, quand on est exilé, quand on n'est pas compris, de retrouver toujours la Famille divine. Cette Famille est là, qui avec vous chemine ou s'arrête avec vous, matin, midi et soir; il est bon de parler à la Vierge et la voir, tantôt enfant, avec son voile dans le Temple, pure comme elle-même et remplissant sa lampe; tantôt tranquillement belle, puissamment mère; tantôt vieille, voûtée et saintement amère. Il est bon d'évoquer son Enfant glorieux -et, banni par les hommes, d'habiter avec Dieu.
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Maintenant, ô mon Dieu, je sais que chaque chose porte en soi son Mystère et que Vous le savez. Ceci est un caillou, ceci est une rose, ceci est une femme et ceci un baiser.
Mon Père, approchez-vous. Maître, je Vous appelle. Inspirez-moi comme le vent qui fait pleurer, qui fait pleurer d'amour autour de la chapelle, pleurer comme la pluie le chagrin des lauriers !
La colombe tenant le rameau d'olivier, c'est la Vierge apportant, dans le trouble, la paix. L'agneau pascal qu'on pend au linteau de la porte sera plus tard l'Agneau que l'on a mis en Croix. Ce n'est que peu à peu qu'un Mystère se voit. L'ardent Buisson parlait avant la Pentecôte. Avant qu'y fût Noé sur l'eau était l'Église; Noé était sur l'eau avant qu'y fût Moïse; Moïse était sur l'eau avant qu'y fût saint Pierre. De plus en plus se fait intense la Lumière.
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En ce jour-là l'église allègrement sonnait,
car la fille d'un métayer se mariait.
L'église sonnait sur la gloire des maïs d'Août.
Elle sonnait au-dessus des granges recueillies,
et sonnait au-dessus des hangars et des puits
dont on entendait les chaînes rouillées se taire,
et sonnait au-dessus des greniers et des aires,
et sonnait au-dessus des batteuses qui ronflent,
et sonnait au-dessus des filles brunes et blondes
qui s'élançaient pour la noce de leur amie,
et sonnait à grands sanglots d'amour qui s'espacent,
et sonnait. Et les bœufs ensommeillés qui passent
s'arrêtaient intrigués, levant leurs cornes pâles
vers ces cœurs de la haie, les roses du Bengale.
Et sonnait. Et les pigeonnes gonflant le dos
roucoulaient sur les toits, diaprées comme l'eau.
Leurs pieds roses éperonnés coupaient l'air bleu.
Et la fille du métayer comme une fleur
se balançait sur le perron, parmi les coqs.
Et sonnait, et sonnait. On entendait le choc
de chaque coup de cloche au large des collines.
Et le cortège se formait au potager.
Et les amies suivaient la blême fiancée
comme l'on suit le vol d'un papillon des neiges.
Une musique naïve précédait le cortège,
et le poète louait Dieu en se disant :
C'est ainsi qu'autrefois partit pour Chanaan
Rebecca dont la race était vaillante et fière.
Les temps n'ont point changé pour ceux qui croient au Père.
Voici le puits, peut-être, où tu laissas, Rachel,
se dénouer tes boucles lourdes sur tes mains belles,
cependant que Jacob guettait, dessous les palmes,
comme un fruit d'or bruni tes joues fermes et calmes.
l'église habillée de feuilles :iy5
Une noix d'Amérique est tombée sur l'allée.
Elle annonce l'Automne et son odeur étrange
substitue à l'amour doucement désolé
l'Amour de Dieu vivant aux ténèbres des branches.
Il est des jours où l'âme est triste. Elle retombe.
Et Dieu ne répond plus, semble-t-il. Et l'on songe
à la sueur d'angoisse, à l'abandon du Fils.
« L'âme est triste jusqu'à la mort. » Et on supplie,
on s'obstine. Mais Dieu comme un mur de cachot
demeure sourd, et l'on flotte dans le chaos.
Et le cœur se dissout dans l'âme ainsi troublée.
Alors, tenant ainsi qu'une poignée de blé
son chapelet, ces grains de l'humilité sombre,
le poète le sème aux divins champs de l'ombre
où germe la moisson de toutes les prières.
Il sent confusément qu'une grande Lumière
lui est cachée par son corps dont il ne peut sortir.
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Pour briser la cloison et voir, il faut mourir. L'œil ne laisse passer que ce jour de souffrance que voit un prisonnier qui attend sa délivrance. Le poète s'obstine, il appelle son Dieu. Or, tandis qu'il l'appelle, un Sens mystérieux semble à peine venir, mais vient, des profondeurs qui le recouvrent peu à peu comme un plongeur. ...Ce sont les fruits de son rosaire qui éclosent dans le Ciel. Ce sont les fruits de Foi interdits au triste Orgueil qui méprise ces grains de buis parce qu'il ignore le mystère de toute chose.
Je ne suis séparé de Vous que par mon Corps, mon Dieu ! Qu'il se brise. Et alors je Vous verrai. Mais qu'il se brise en répandant l'huile sacrée dont Madeleine oignit Vos pieds pour Votre mort.
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Notre Père, avant le sommeil et le réveil : Voici la Vie. Vous seul comprenez ce Mystère que j'existe, et qu'encore aujourd'hui le Soleil éclaire tout ce qui se passe sur la Terre.
Me voici. Je ne suis qu'un homme. Je regarde. C'est Vous qui éclairez la nuit qui est dans mes yeux, et, sans Vous, chaque chose est insane et hagarde. Mon âme crie. Elle a la nostalgie des Cieux.
Je vis et ma vie va vers Vous, ô suprême Être ! Les Ténèbres où Vous Vous cachez m'ont séduit.
Aimez ce voyageur qui, errant sous les hêtres, préfère à ce qu'il voit ce que cache la Nuit.
... Mais suivre cette route obscure est bien pénible ! Je tâtonne. J'appelle. On ne me répond point. Dieu ! Que votre silence est profond et terrible 1 Ouvrez-moi donc la porte où je heurte du poing?
Ah 1 d'autres trouveront, dans la paix des cellules, à remplir tout leur cœur avec ce qu'ils n'ont pas, mais moi j'entends l'appel au fond du crépuscule de ma passion nue sur son lit de lilas.
Vous avez assigné par des lois très adroites à cette âme sans frein et déchaînée en moi, Vous avez assigné des limites étroites qu'elle ne peut franchir tant que Vous êtes là.
N'aurez -vous pas pitié de votre serviteur? Il est blessé. Il gît. Il a soif. La savane s'étend. Le bon Samaritain, ô mon Sauveur, ne passera-t-il pas bientôt sous les lianes ?
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi faut-il aussi longtemps, pourquoi faut-il pour que je puisse Vous aimer que Vous foudroyiez les fleurs de mon Printemps ?
— Mon fils, l'abricot point déjà dans la ramée.
.°.02 ŒUVRES DE FRANCIS lAMMEs
0 mon Ange gardien, toi que j'ai laissé là,
pour ce beau corps blanc comme un tapis de lilas :
Je suis seul aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
0 mon Ange gardien, toi que j'ai, laissé là
quand ma force éclatait dans l'Eté de ma joie :
Je suis triste aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
0 mon Ange gardien, toi que j'ai laissé là
quand je foulais d'un pied prodigue, l'or des bois :
Je suis pauvre aujourd'hui. Tiens ma main dans ta main.
l'église habillée de feuilles 30n
0 mon Ange gardien, toi que j'ai laissé là
quand je rêvais devant la neige sur les toits :
Je ne sais plus rêver. Tiens ma main dans ta main.
La chapelle sonnait encore. Et chaque coup
de cloche, comme un martinet dans le beau temps,
s'élançait du battant, demeurait un instant
suspendu, décrivait un cercle lent et doux
et revenait percher sa note sur son nid
qu'ourlait un bleu céleste un peu mêlé de gris.
C'était l'enterrement d'une vieille paysanne, de celles qui ont mené l'existence d'esclave. On posa le cercueil sous le porche, un moment, où des pigeons vinrent familièrement, comme s'ils eussent cru que la morte sereine allât se réveiller pour leur jeter des graines.
Le poète, assistant à la messe, sentait l'illumination de Dieu dissiper l'ombre balayée par le vol de ces saintes colombes. Ici, le chant funèbre après soi ne laissait qu'un grand silence ardent où l'âme s'élevait dans une calme joie de tâche terminée faite du hosanna du déclin des journées.
Et lorsque le cercueil dans le clair cimetière eut été recouvert, par les paysans, de terre, ceux-ci, marquant la fin de l'œuvre solennelle, formèrent sur la fosse un faisceau de leurs pelles.
La lune dans la nuit fait songer à la Terre. Le Silence, fermant les yeux, entre en prière.
l'église habillée de feuilles 307
Dans ce site où la Sainte Vierge est apparue,
la roche et le galet sont lustrés par l'eau crue
qui mire une lumière aveuglante, brisée
par ces cristaux d'air bleu appelés Pyrénées.
La flore est composée d'espèces balsamiques,
et la faune d'agneaux aperçus de si bas
qu'il semble que ce soit dans l'azur qu'ils cheminent,
Ainsi qu'un long soupir on entend un cantique
monter de la Douleur des douleurs qui sont là.
C'est près du vert torrent, dans le coin d'une grotte, que la Vierge, vêtue de neige et de ciel bleu, comme une eau descendue d'une céleste roche jasa vers une enfant pauvre comme son Dieu.
Grottes de Bethléem et du Gethsémani, fontaines d'abondance, on vous retrouve ici !
Agenouillé dans l'ardente grotte enfumée, dans la terrible joie de son humilité, pareil à ces manants qui ne savent pas lire, laissant loin la raison savante qui délire, le poète reçoit la vie telle qu'elle est. Et il comprend, en regardant ces faces rustres et ces mains de terreau semant des chapelets, que c'est dans cette Foi pauvre, nue et robuste, qu'entre, pour l'habiter comme une crèche, Dieu.
Le poète et l'ami causent. Une pelouse
entre deux hauts coteaux rend graves leurs pensées.
C'est l'heure où la palombe lisse aux pattes rouges
choisit le chêne noir où son vol est bercé.
Les cœurs trois fois meurtris recherchent les lisières,
alors que le brouillard au-dessus des bruyères
descend avec tendresse et n'ose s'y poser.
Effarouché soudain, rasant l'ombre et la mousse,
l'aile de l'angelus touche le cœur des bois.
Le poète : tout ici bas trouve une chose
où se poser quand la nuit tombe et qu'on a froid :
le ramier un rameau, l'angelus un ciel rose,
la caresse une amante et mon âme une croix.
•lU ŒUVRES DE FRANCIS JAMMES
Le poète est tout seul dans la forêt de l'âme.
Il est découragé par le trop long chemin.
Il attend, mais en vain, sous le cristal des lianes
et sous les baumiers bleus le bon Samaritain.
Il prie Dieu qui se tait. Alors, il s'exaspère,
et la douleur sur lui pèse comme .un tonnerre :
Répondez-moi, Seigneur, que voulez-vous de moi ?
Je suis dépossédé même de votre joie,
et je me sens dans une grande sécheresse.
Revenez ! Donnez-moi seulement l'allégresse
de cet oiseau chantant au cœur de l'arbousier ?
Que me voulez -vous donc pour que vous me brisiez ?
— Je laboure ton cœur. Patience, ô mon enfant ! Tu souffres parce que je veux que tu sois juste.
l'église habillée de feuilles 311
Garde-moi dans ce cœur, même lorsque le vent arrache les dernières roses des arbustes.
Ne m'abandonne point, car j'ai besoin de toi. 0 mon fils bien-aimé ! J'ai besoin de tes larmes. J'ai besoin d'un oiseau pour chanter sur la Croix. Veux-tu donc me quitter, rouge-gorge de l'âme ?
— Mon Dieu, sur votre front ceint d'une haie d'épines, je chanterai durant toute votre agonie : mais lorsque fleurira la couronne terrible vous laisserez l'oiseau y construire son nid.
Le moine, comme un vieil aigle ami des nuages, dans le creux d'un rocher mange son pain amer que la neige amollit. Puis son rauque Pater arrive au Ciel sur le tombereau des orages.
Il médite longtemps sur la Création.
Sa sauvage pensée évoque le chaos :
Dieu crée le ciel, la Terre et tous les animaux,
et l'homme dont son souffle anima le limon.
C'est le Credo, en dehors de quoi tout est vain. C'est l'explication brutale qui s'impose : L'Éternel a parlé dans l'Eden lourd de roses, il a fait le cheval et il a fait le chien.
l"église habillée r>E FEUILLES 313
Que mon âme se pose à la plus haute cime ! Et que là, comme l'eau de roche dépouillée de la boue de l'orgueil qui l'avait tant souillée, elle te réfléchisse, ô Nuit qui l'illumines !
Prends ta voix de ciel bleu, ô cloche du Baptême ! Chante à travers tes pleurs ! Et dis-nous que tu aimes cet humble enfant avec ce cortège craintif, et jusqu'au petit chien, enchanté et naïf, qui semblait témoigner par petites gambades de la joie que le Ciel eût fait encore une âme.
Qu'il y a de grandeur à cette humilité !
Ce doux pauvre inconnu qu'une femme apportait
à la maison de Dieu, comme à une chaumière,
était emmailloté de sublime lumière
comme celle de l'aube au matin du coteau.
Le poète louait le Seigneur tout-puissant de ce que ce petit fût né, ô saint poème !
l'église habillée de feuilles 315
de ce frisson par quoi le couple obscur comprend la richesse infinie des dénûments qu'il aime.
Prends ta voix de ciel bleu, ô cloche du Baptême ! car deux déshérités se sont aimés dans l'ombre, et ont été bénis, puisque sur leur baiser cet enfant est éclos comme sur un rosier.
O cloche ! prends ta voix de ciel bleu. On arrose pour le jardin de Dieu une nouvelle rose.
31fi ŒUVRES DE FRANCIS JAMMES
Tranquille et nu se pose au-dessus du blasphème le pied d'une petite enfant Nazaréenne.
l'église habillée de feuilles 317
Mon humble ami, mon chien fidèle, tu es mort de cette mort que tu fuyais comme une guêpe lorsque tu te cachais sous la table. Ta tête s'est dirigée vers moi à l'heure brève et morne.
0 compagnon banal de l'homme : être béni ! toi que nourrit la faim que ton maître partage, toi qui accompagnas dans leur pèlerinage l'archange Raphaël et le jeune Tobie...
0 serviteur : que tu me sois d'un grand exemple, ô toi qui m'as aimé ainsi qu'un saint son Dieu ! Le mystère de ton obscure intelligence vit dans un paradis innocent et joyeux.
Ah ! faites, mon Dieu, si Vous me donnez la grâce de Vous voir face à face aux jours d'Éternité, faites qu'un pauvre chien contemple face à face celui qui fut son dieu parmi l'humanité.
l'église habillée de feuilles 319
Le poète médite. Il songe à ces prophètes qui, comme des goélands, crient dans la tempête. Et le souffle du Saint-Esprit qui se révèle pousse au large du Ciel obscur leurs caravelles.
Ils tiennent un journal de bord dont le papier conserve çà et là, mystérieux herbier, une feuille de l'Arbre où Dieu sera greffe. Les océans futurs par eux sont traversés. Ils ramènent, aux crocs de leurs ancres de rouille, une éponge, une Croix, des deniers, la dépouille du Crucifié, des dés, une lance, un fouet : épaves d'un naufrage à venir, dispersées çà et là comme des étoiles dans l'abîme,
comme les phrases d'un poème où sont des vides, comme, dans leur bizarre engrenage, les choses : engrenage qui lie le rosaire à la rose. Ces débris sous-marins gisent au fond des Temps, à une profondeur de dix siècles avant.
L'homme voit peu de chose et mal. Il est cloîtré dans son argile où la lumière est mesurée. Dans son œil trouble rien d'abord ne se précise : L'homme croit voir une Arche avant de voir l'Église.
Marins d'Éternité, sages, frustes prophètes
aux barbes dans le vent ! Laissez que le poète
vous prie d'intercéder pour lui auprès de Dieu,
vous dont les nefs encor coupent les flots des Cieux
et gardent fièrement, à des perles mêlé,
l'attirail tout sanglant de la Croix révélée.
Écoutez-moi, ô vous qui scandiez sur des cordes
le mystère à venir de la Miséricorde ?
Dieu fasse que mes mains succombent sous des fleurs !
Obtenez-moi de lui, âpres navigateurs,
des fruits bons à manger et des oiseaux qui chantent.
Je veux voir le soleil luire dans la tourmente.
l'église habillée de feuilles 321
J'ai été en ces jours abreuvé d'amertume : Raisins de Chanaan, gonflez-vous dans la brume ! Gorges des fiancées, roucoulez pour l'amour !
Dans la paix lumineuse où est votre séjour, que j'obtienne par vous, ô terribles prophètes, que mon Dieu me pardonne et mon cœur soit en fête. O lions qui chantiez : qu'il exauce mes chants, Lui qui prend soin des lis et des oiseaux des champs.
o22 ŒUVRES DE FRANCIS JAMMES
On voit, quand vient l'Automne, aux fils télégraphiques, de longues lignes d'hirondelles grelotter. On sent leurs petits cœurs qui ont froid s'inquiéter. Même sans l'avoir vu, les plus toutes petites aspirent au ciel chaud et sans tache d'Afrique.
...Sans l'avoir jamais vu ! dis-je. C'est comme nous qui désirons le Ciel dans notre inquiétude. Elles sont là, perchées, pointues, faisant l'étude de l'air, ou décrivant le vol d'un cercle doux, pour venir repercher à l'endroit qu'elles quittent.
C'est dur d'abandonner le porche de l'église !
dur qu'il ne soit plus tiède ainsi qu'aux mois passés...
l'église habillée de feuilles 323
Oh ! Comme elles s'attristent ! Oh ! Pourquoi le noyer les a-t-il donc trompées en n'ayant plus de feuilles ? La nichée de l'année ne le reconnaît point, ce Printemps que l'Automne a recouvert de deuil.
Ainsi l'âme qui a souffert de tant de choses, avant de traverser les Océans divins et de gagner le Ciel des éternelles Roses, s'essaye, hésite, et, avant de partir, revient.