‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 2)Chapitre 51 sur 52 · ROSAIRE · texte numérisé non relu

ROSAIRE

L'adolescente fait murmurer sa fenêtre qu'elle ouvre à son réveil en s'y épanouissant. Fleur de camélia, sa joue est rougissante. L'enfant reçoit l'air vif, referme, et va se mettre à genoux. Et sa bouche, ainsi que deux pétales par l'aube détachés d'une rose Bengale, effeuille avec ferveur, vers la nacre des deux, de son chapelet blanc les Mystères joyeux.

Annonciation.

Par l'arc-en-ciel sur l'averse des roses blanches, par le jeune frisson qui court de branche en branche et qui a fait fleurir la tige de Jessé; par les Annonciations riant dans les rosées, et par les cils baissés des graves fiancées: Je vous salue, Marie.

Visitation.

Par l'exaltation de votre humilité

et par la joie du cœur des humbles visités

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par le Magnificat qu'entonnent mille nids, par les lis de vos bras joints vers le Saint-Esprit et par Elisabeth, treille où frémit un fruit : Je vous salue, Marie.

Nativité.

Par l'âne et par le bœuf, par l'ombre et par la paille, par la pauvresse à qui l'on dit qu'elle s'en aille, par les nativités qui n'eurent sur leurs tombes que les bouquets du givre aux plumes de colombe; par la vertu qui lutte et celle qui succombe : Je vous salue, Marie.

Purification.

Par votre modestie offrant des tourterelles, par le vieux Siméon pleurant devant l'autel, par la prophétesse Anne et par votre mère Anne, par l'obscur charpentier qui, courbé sur sa canne, suivait avec douceur les petits pas de l'âne : Je vous salue, Marie.

Invention de Notre-Seigneur au Temple.

Par la mère apprenant que son fils est guéri, par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid, par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée, par le baiser perdu par l'amour redonné, et par le mendiant retrouvant sa monnaie : Je vous salue, Marie.

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Ainsi que Crusoë dans son île déserte,

le poète guette, à l'amère solitude,

quelle voile apportera la béatitude

à son exil. La mer, comme une porte ouverte,

semble donner l'espoir qu'apparaîtra soudain

le bateau qui rira à l'horizon d'étain.

Et la fièvre prend le poète sur la grève.

Il croit voir cette voile. Il n'y a pourtant rien

que le toujours pareil si accablant du rêve.

Le poète agonise. Il a soif, il a faim,

sa passion lui tend du fiel et du vinaigre.

Et les seuls fruits offerts au naufragé par Dieu,

ce sont les fruits des cinq Mystères douloureux.

Agonie.

Par le petit garçon qui meurt près de sa mère tandis que des enfants s'amusent au parterre; et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment son aile tout à coup s'ensanglante et descend; par la soif et la faim et le délire ardent : Je vous salue, Marie.

Flagellation.

Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre, par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre,

par l'humiliation de l'innocent châtié, par la vierge vendue qu'on a déshabillée, par le fils dont la mère a été insultée : Je vous salue, Marie.

Couronnement d'épines.

Par le mendiant qui n'eut jamais d'autre couronne que le vol des frelons, amis des vergers jaunes, et d'autre sceptre qu'un bâton contre les chiens; par le poète dont saigne le front qui est ceint des ronces des désirs que jamais il n'atteint : Je vous salue, Marie.

Portement de croix.

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids, s'écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras ne purent s'appuyer sur une amour humaine comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ; par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne : Je vous salue, Marie.

Crucifiement.

Par les quatre horizons qui crucifient le Monde, par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe, par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains, par le malade que l'on opère et qui geint, et par le juste mis au rang des assassins : Je vous salue, Marie.

Je suis une brebis qui court dans les œillets. Elle tremble, et sa voix semble toute mouillée lorsque l'on voit le jour succéder à la nuit : Car l'aurore est bien froide avant que la brebis dans le pur arc-en-ciel soit tout ensoleillée... Renais, soleil ! Du fond des cirques ténébreux, renaissez, renaissez, Mystères glorieux, pour la brebis qui tremble au milieu des œillets ?

Résurrection.

Par la nuit qui s'en va et nous fait voir encoie l'églantine qui rit sur le cœur de l'aurore; par la cloche pascale à la voix en allée et qui, le Samedi-Saint, à toute volée, couvre d'alléluias la bouche des vallées : Je vous salue, Marie.

Ascension.

Par le gravissement escarpé de l'ermite

vers les sommets que les perdrix blanches habitent;

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par les troupeaux escaladant l'aube du ciel pour ne se nourrir plus que de neige de miel, et par l'ascension du glorieux soleil : Je vous salue, Marie.

Pentecôte.

Par les feux pastoraux qui descendent, la nuit, sur le front des coteaux, ces apôtres qui prient; par la flamme qui cuit le souper noir du pauvre; par l'éclair dont l'Esprit allume comme un chaume, mais pour l'Éternité, le néant de chaque homme : Je vous salue, Marie.

Assomption.

Par la vieille qui atteint, portant un faix de bois, le sommet de la route et l'ombre de la Croix, et que son plus beau fils vient aider dans sa peine; par la colombe dont le vol à la lumière se fond si bien qu'il n'est bientôt qu'une prière : Je vous salue, Marie.

Couronnement de la Sainte Vierge.

Par la Reine qui n'eut jamais d'autre Couronne que les astres, trésor d'une ineffable Aumône, et d'autre sceptre que le lis d'un vieux jardin; par la vierge dont penche le front qui est ceint des roses des désirs que son amour atteint : Je vous salue, Marie.

Fin du Rosaire.

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J'ai rêvé cette nuit que j'étais sur la route. Je lisais ce poème et voyais se poser sur chaque feuille lue, comme fait un baiser, des platanes tombéeune autre feuille, rousse.

« Je me souviendrai de vous sur « ma couche nocturne: dès le matin « je méditerai vos bienfaits... »

(Ps. 02.)

David, tu t'éveillais sur ta couche nocturne, mais la lisse blancheur des filles d'Israël qui se penchait vers toi, modelée comme une urne, ne te suffisait point, tu t'adressais au Ciel.

Alors, sur le désordre ardent de cette couche, les jambes repliées sous toi, longtemps ta harpe bourdonnait, sourde et solennellement farouche. Et tes femmes couvraient leurs fronts de leurs écharp es .

Ce cri que tu poussais vers les errantes lunes,

il monte encore, il fait ma consolation,

plus haut que le front blanc des concubines brunes'

nlus haut que ma douleur, plus haut que ma passion.

C'est un repas frugal que l'on mange à l'abri, c'est un pain virginal divinement amer C'est le Pain qui est Dieu, par l'Esprit et la Chair, qui nourrit, et guérit du mal de cette vie.

Ne crois pas, ô toi qui t'assieds à cet abri, près de ces travailleurs et de ces travailleuses dont la face est noircie par l'ombre besogneuse, ne crois pas que ton Dieu en toi pousse un grand cri :

Car, assis au milieu des siens, à cette Cène, le Christ parle si bas qu'à peine on peut l'entendre. Mais bientôt je ne sais quoi d'indicible et tendre nourrit d'encens divin l'âme et la rassérène.

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Mon frère, nous voyons, toujours renouvelée, s'arrêter un moment l'Humanité en marche, manger le Pain de Vie multiplié dans l'Arche, et repartir vers les Terres d'Éternité.

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