‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 22 sur 62 · LE FLEUVE EN AVAL ET EN AMONT · texte numérisé non relu

LE FLEUVE EN AVAL ET EN AMONT

Et ce sauvage raffiné ne s'est point borné à la ontemplation de ce quai et de ces jardins. Le lez frémissant des effluves du rhum et du gou- !ron qu'a chantés Baudelaire, il prend le fleuve à embouchure et va le remonter. Il veut voir omment, de la mer à la montagne, la lumière se lue en eau, comment l'azur devient océan, omment la ligne de la plaine liquide prend peu

peu consistance au soleil, devient le sable des lagcs, puis le sable des rives, puis le palus aux

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joncs mous et puis la terre à vignes qui couronne avec grandeur le Libournais. La brume glauque se dissipe, devient un fouillis de saules qui égaie et là un village girondin aux maisons exactes et carrées comme des livres de comptes. Sous l'effort d'un souffle génial toujours contenu et puissant, le canot remonte le fleuve, repasse devant Bordeaux. Charles Lacoste jette encore un regard à ces bâtiments de la mer et de la lumière, à ces toits qui miroitent et basculent comme les flots, à ces murs qu'avaient ébauchés la plage et que maçonne la Bourse du Commerce. Voici le fleuve en amont de la grande ville. Le paysage ne va changer qu'en apparence. Les rayons que lancent les mains du peintre ne se compliquent pas. Sa palette demeure la même. Elle s'affirme seulement, comme ce sol où ne s'évanouit plus l'écume de la mer, mais qui prend la densité des fleurs roses et blanches des pommiers et des amandiers. Le paysage se cuivre comme une peau méridionale, les Bohémiens ont le teint des chaudrons qu'ils réparent. Voici la nature cuite, les paysages du Tarn-et- Garonne paternel, les crépuscules qui arrêtent les lignes de la petite église sur l'humble place au repos. Le peintre s'émeut beaucoup ici. Le quai semble

avoir disparu, le fleuve rétréci n'entend plus que le pas des chevaux sur le chemin de halage. Ah ! tout à coup l'océan réapparaît avec ses môles. C'est le ciel sur les fortifications de Montauban. Mais voici bien un autre océan, c'est la montagne vue de la plaine d'Abos, c'est la sérénité blanche et bleue d'un geste immobilisé comme le geste d'une victoire, les témoins célestes que la foi seule peut transporter. J'ai sous les yeux ce paysage et ce transport, précisément, de l'inspiration sur la toile muette et grave. Au premier plan, un treillis de branches d' or sèches que le printemps va bientôt recouvrir; au delà, les duvets du froment qui naissent pareils au duvet glauque des jeunes oies. Sur cette paix agricole se montre, comme une femme en oraison ou comme un chien de berger qui garde le petit village bombé et ardoisé, une colline rousse frappée d'une grande ombre, l'ombre de quelque nuage ou de la main de Dieu. Et puis ensuite, c'est l'indécision des vallées lointaines, d'autres champs, d'autres villages, d'autres collines sur lesquelles s'élève avec autorité, dans l'azur du ciel, cet azur de la terre : les Pyrénées qui ne se distinguent de la lumière, tant l'œil de Lacoste est net, que par quelques filets de neige.

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Ce que dit ce tableau est inexprimable. Il est, comme toute la peinture de Lacoste, non pas une élévation d'un mysticisme ultra-sensible, mais une digne prière à la beauté. Et si quelque éclat intervient dans le style, il semble, comme Hello l'a dit de Bossuet, que Lacoste n'accepte cet éclat que par complaisance.

Je fixe le terme de ce voyage à Orthez, à ses champs mûrs, à ses rochers, à son gave dont le regard est encore troublé par la montagne qu'il a mirée. Et, si je me demande de quoi ces chefsd'œuvre sont faits, je songe, tant ils sont discrètement sublimes, à ces boules d'indigo abandonnées par les laveuses au bord du torrent et à la poignée de blé que soupèse un paysan.

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