CHARLES GUÉRIN
On me demande que je l'ensevelisse. Je venais d'écrire à sa mère que j'hésitais à une telle tâche.
Allons ! Il faut de nouveau ouvrir l'armoire où l'on prenait des draps quand il couchait ici. Il faut le rouler là dedans, cacher sa face aux hommes et le mettre en terre :
Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors Du sommeil des vaincus et du sommeil des morts.
Il meurt à Lunéville, dans cette même Semaine qu'il avait déjà soufferte à Orthez :
Ce fut un triste et long Dimanche des Rameaux.
C'est le saint jour de la Passion que la couronne d'épines a pénétré si avant dans ce front qu'un flot de sang y a noyé la vie.
Mon regard, une dernière fois, plonge dans ses yeux avant que l'on ne les ferme à jamais. *♦*•♦ 13
L'œil d'Albert Samain mort, me disait Eugène Carrière, c'était une vallée chavirée. »
Et je songe aux brumes incessantes qui s'élevèrent de cette autre vallée de larmes sur quoi retombent, comme des voiles d'argile, les paupières fatiguées de Charles Guérin.
Hier, j'ai parcouru les sentiers où nous fûmes ensemble. Et, quand j'ai eu appuyé mon fusil à quelque chêne, et contemplé ces talus rongés de primevères, et entendu ces oiseaux, et touché cette mousse, et aspiré ce jeune parfum des eaux courantes, j'ai ressenti, pour la première fois, que le Printemps ne renaissait pas tout entier.
Charles Guérin fut tel que je ne sais pas si, depuis Stéphane Mallarmé, aucun nous donna l'exemple d'une dignité plus haute.
Encore que son œuvre méritât plus d'honneurs qu'elle n'en reçut, on ne le vit point user de sa fortune pour forcer la gloire. Il avait trop conscience que cette dernière était à lui pour qu'il la traitât en vendue. Il gardait cette pudeur d'un Paul Claudel, d'un Henri de Régnier, d'un Francis Vielé-Grifïin.
Ses mains demeuraient nues quand elles avaient livré son cœur. C'est qu'alors il venait de
tout donner avec la générosité de ceux qui ne veulent posséder que du génie.
Il ne fut vain ni du prix que lui avait décerné l'Académie française, ni de la certitude qu'elle l'accueillerait, ni des avantages que lui eût conférés sa famille prépondérante en Lorraine. Tel, encore inconnu, un soir, il heurta à ma porte, passant divin qui entonnait en mon honneur le plus beau de ses hymnes, tel je le retrouvai bien plus tard fidèle à son amitié :
Mais que nul de nous deux, malgré l'âge, n'oublie Le jour où fortement nos mains se sont unies.
Et, aujourd'hui, de nos deux cœurs, le mien demeure seul. Qu'il soit l'urne funéraire et jalouse de ce Semeur de cendres.
Votre pauvre ami Charles Guéri n enlevé cette nuit par congestion cérébrale.
C'est la dépêche que j'ai reçue de ce père qu'il aimait tant, et qu'il me représentait comme l'un de ces chefs antiques et justes dont l'autorité est pleine d'une tendre sollicitude. Leurs conver-