PROFESSEUR FRANÇAIS
« Léonard Constant, se portant courageusement au secours d'un séparatiste rhénan qui venait d'être blessé, fut lui-même frappé d'une balle à la tête. Avant de mourir, il a reçu, des mains du général Mareschal, la croix de la Légion d'honneur que lui conféra M. Poincaré, président du Conseil. »
Les Journaux.
Je vous revois, il y a quelques jours à peine. J'ai attendu, assis sur un banc, que passât le lourd autobus qui vous amenait de Cambo à Hasparren, vous et votre femme. Cet autobus a l'air d'une diligence antique. Vous étiez juché sur l'impériale, à une place assez dangereuse. C'est bien cela. Vous dominiez toujours malgré vous, et toujours vous vous dévouiez pour laisser à d'autres votre place. Mais, je le redis, vous dominiez toujours.
VUES DE ri; \NC.IS JAMMES
J'ai tout de suite reconnu votre chapeau romantique à larges ailes et le port si fier de votre tête au profil de camée; ces longues moustaches blondes à la mode d'autrefois; cette lèvre fine et 1res rouge qui s'arquait sous la bonté de vos paroles. Mais vos yeux, ces yeux tels que jamais je n'en vis de semblables, d'un bleu si pâle qu'il fallait un instant pour les voir, ne s'arrêtèrent pas sur moi. Vous ne regardiez point si bas; ni même devant vous; mais dans le ciel même qui les emplissait d'un azur ineffable. Je ressentis que vous étiez absent; que rien plus ne vous intéressait qu'un rêve poursuivi dans des régions supérieures. Vous ne m'avez point remarqué au passage alors que j'allais au-devant de vous. J'en éprouvai un choc léger. Mais devant l'église, en descendant de la guimbarde, vous m'avez reconnu. Votre femme, vous et moi nous nous sommes embrassés. Et, tout de suite, nous avons parlé de vos enfants, des miens; de ma Françoise dont vous êtes le parrain.
Aussitôt votre visage s'épanouissait en un sourire de Christ; vous redescendiez sur la terre; votre voix fortement timbrée ne dissimulait rien. Vos mots étaient les serviteurs d'une implacable sincérité. Je me haussais pour les entendre car, je
l'ai dit, vous étiez, vous restez au-dessus de la moyenne. Vous m'avez interrogé sur Hasparren. Je vous ai questionné sur Mayence. Je vous ai montré mon calme nid au cœur de la vallée montagneuse; les basses montagnes bleues que découvre le vent du sud, les routes que bientôt dorerait l'automne. Vous me parliez de la Rhénanie; vous me confiiez vos intimes pensées d'espérance et de crainte. Et toujours cette lumière du regard, presque intimidante, tant elle rayonnait limpide et sainte, éclairait ceux qui écoutaient ces propos d'amour oubliés par nous depuis l'Évangile.
Je vous revois encore à Pau, dans ce modeste logis de la Basse-Plante où vos enfants naissaient nombreux, reçus au nom du Seigneur par le jeune patriarche que vous leur étiez et par leur mère intelligente et forte. Votre foi catholique désarmait les politiciens les plus hostiles. Votre rempart était la charité. On vous conduisait tous ces petits au lycée et vous les marquiez du signe de l'ange, afin qu'ils ne fussent point exterminés. Et, même les jours de congé, ils ne pouvaient se
passer de vous, ils frappaient à votre porte, vous accueilliez, les groupiez, leur disiez qu'il faut b' aimer les uns les autres. Et ils vous quittaient, le cœur plein d'une beauté mystérieuse, consolés de leurs misères, courageux pour l'avenir, et leurs m-os souliers à lacets martelaient ce cabinet de travail ouvert aux moindres infortunes et dont la clef de bronze demeurait suspendue au mur : la croix.
Vous saviez simplifier comme les vrais savants. Vos titres, vos grandes lectures, les profondeurs de votre pensée ne donneraient le vertige à personne. Quand vous enseigniez la philosophie aux jeunes filles — je les ai observées alors — leurs fronts purs s'inclinaient comme quand elles prient : car le parfum de l'oraison dominicale pénétrait chacune de vos instructions; et, si vous parliez à des hommes mûrs au cours de l'une de ces conférences que n'oublie point le Béarn, ils levaient la tête et, la lèvre entr' ouverte, semblaient chanter un credo intérieur.
Varié était le monde qui vous fréquentait, s'appuyait sur votre indulgence, votre force, votre vie sans reproche, votre bonne humeur, votre camaraderie. La première fois qu'Henri Brémond visita votre ménage, il me dit : a Je
connais enfin deux chrétiens. » Tous ceux qui prétendaient à quelque inspiration allaient naturellement à vous : des peintres comme Damelincourt, des musiciens comme Maufret, des poètes. Et aussi tous ceux qui, avec vous, dans l'enthousiasme de leur pure jeunesse avaient cru entrevoir la Cité bienheureuse au-dessus du Sillon lourd de blé : Joseph Viguerie, Rôdel, du Roure, en proie au mal des autres, cherchant à loger darvs leur unique cœur tous les déshérités, gardant jusque sur leur physionomie une ombre, l'ombre des foyers sans feu et sans pain. Nobles âmes qui vous recherchaient parce qu'elles trouvaient en vous un réconfort et un repos : cette lumière victorieuse des plus profondes ténèbres, qui ne quittait jamais votre front, l'encerclait déjà comme une auréole.
Nous avons connu le temps et tous ici en témoignons où, la guerre ayant éclaté, un mal grave et long vous terrassa. Nous avons su vos efforts inconsidérés et vos ruses pour obtenir l'enrôlement. Rien ne vous décourageait, ni la fièvre, ni la faiblesse. Vous vouliez partir. Que dis-je ! vous vouliez mourir pour la France. Il ne fallut pas moins que de hautes autorités militaires pour vous interdire de revenir à la charge, d'essayer