MME LA COMTESSE DE NOAILLES
Avant que je l'eusse rencontrée, on m'avait affadi cette poétesse, dont la physionomie voisinait trop avec des figures indistinctement célèbres.
Mais, il y a quelques semaines, tandis qu'elle me parlait, je l'évoquais bien loin de moi : assise à terre, devant une tente barbare ou dans un pavillon, et frappant un tambour ou, debout sur un haut lieu, pressée par un souffle orageux de parler par saccades et faisant, pythonisse ou sibylle, voler autour d'elle les feuilles du Bois Sacré soumises au rythme de sa danse et de son étrange incantation :
— Un bondissant désir comme un torrent me gagne, Ali 1 que je hante encor le sommet des montagnes,
20', ni VRK8 HE FRANCIS JAMMES
Que Je livre mes bras aux vents de l'Occident; Le vert genévrier de ses senteurs me grise, Un frein couvert d'écume éclate entre mes dents, Se pourrait-il vraiment que l'univers détruise Ce qu'il a fait de plus ardent !
(Les Vivants et les Morts.)
Au moment de m' enfoncer de nouveau sous les ombres des feuilles luxuriantes mais spécieuses de cette poésie, je me remémore ce grave et magnifique passage de Linné dans son Système de la Nature :
J'ai pénétré dans les épaisses et ténébreuses forêts, çà et là hérissées d'épines aiguës et crochues : j'ai tâché de les éviter; il m'a fallu supporter les ricanements des satyres, les grognements des cynocéphales et les bonds des cercopithèques qui sautaient sur mes épaules. Cependant j'ai achevé la route que j'avais entreprise...
et je relis cette strophe des Éblouissemenis :
J'ai respiré le miel, le haschish des étés,
Des fleurs lourdes et peintes, Dans un parterre empli de fruits et de clartés
Comme un jardin des Indes.
Symboles des tentations nombreuses qui, dans la poésie de Mme de Noailles, peuvent assaillir ou assoupir un chrétien ! Cependant, il n'est charitable ni juste de refuser à César ce qui
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lui appartient et à cette poétesse un génie qui éclaire la création tantôt avec un rayon de soleil, tantôt avec une torche au sombre feu. Qu'il retourne donc à ses moutons cet écrivain qui, pour mieux faire ressortir Tamoralisme des poèmes de Mme de Noailles, allait jusqu'à nier récemment cette vision privilégiée qu'elle a du monde matériel! C'est ou ne pas comprendre ou mal combattre pour sa propre cause, d'autant plus que ce maladroit choisissait pour les dénigrer des vers admirables.
Certes ! on est en droit de déplorer les blasphèmes dont les sous-bois de cette poésie sont émaillés, comme les prés virgiliens peuvent l'être du colchique d'automne et du rossolis nuisibles. Ces sous-bois épandent au large un langoureux parfum, que l'on peut comparer à celui qui règne sur la mer qui entoure la Guadeloupe. Il provoque une sorte de fièvre que les marins nomment : la fièvre des Antilles.
Quant à moi, je ne veux m' effrayer outre mesure ni de ces blasphèmes assez inconscients ni de cette odeur capiteuse qui émane d'une profusion de corolles et de fruits également défendus. Bien des missionnaires, s'ils n'ont pas voyagé parmi les archipels de notre poétesse, ont posé le
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pied sur des îles à la fois séduisantes et insalubres qui sentent la rose et le poivre. Se sont-ils enfuis à la vue de poèmes en action bien faits pour les scandaliser? Non, mais plutôt ils auront désiré, par la grâce de Dieu, retirer de ce mal le plus de bien possible.
La mode du collet monté sied mal à quiconque a résolu de s'aventurer dans les contrées sauvages et obscures des Belles-Lettres, pour y rechercher et attiser les mèches qui fument encore. Donc, bien loin de moi de prétendre que la Muse du Cœur innombrable, de V Ombre des jours, des Éblouissements et des Vivants et les Morts ne soit point païenne, et doublement ! Elle est possédée par le paganisme qui vient d'Asie et par le paganisme qui vient de Grèce. Et c'est par l'Hellade qu'elle est en quelque façon française, et même purement et simplement française, comme dans ce livre : l Ombre des jours qui, bien que plus mince que les trois autres, est intéressant en cela qu'il est presque dépouillé de l'influence directe de l'anthologie. Mais c'est encore ce paganisme mitigé, qui rejoint celui des fêtes galantes et des gravures du dix-septième siècle, que celui que nous retrouvons dans le Conseil, l'Étreinte, la Querelle, V Orage, la Poursuite. Je la vois donc,
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cette Muse, sous deux aspects bien différents.
La voici telle que je l'ai d'abord évoquée; sœur de Schéhérazade, elle fait rire ou sangloter son tambourin dans un secret gynécée dont ses paupières obliques filtrent la lumière diffuse — ou bien, avec des gestes secs et tragiques, elle vaticine dans la forêt des Mille et une Nuits où se glissent des fantômes voluptueux et troubles. Elle dresse son beau masque olivâtre entre les mèches de ses cheveux bleus, pour contempler avec des yeux de belladone les mirages qui montent, de son âme de magicienne, dans le ciel.
Ce qu'elle y projette et voit, ce sont des dômes et des minarets, d'étroites rues et de basses portes, et des bazars où l'oncle d'Aladin vous vend, avec force salamalecs, de douteuses émeraudes; c'est la salle où Sindbad enchante de ses récits les convives flatteurs; c'est la fontaine dont l'eau, dans les alcarazas, fuse, et le grand lit où la sultane est proche de l'amour et de la mort :
Le dôme est un fruit bleu; des arches qui se croisent Font des ponts lumineux et hauts,
Mosaïque d'émail, diadème en turquoises Jeté sur le sommeil des eaux.
Dans les fraîches maisons soigneusement repose, — Flacons de jade, lourds et plats, — ***** 14
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Le vin de Carménle aux senteurs de la rose, Qu'on scelle avec du taffetas.
Le matin, dans la rue où s'éveille la joie,
S'ouvrent, tintants, brillants et beaux,
Le Magasin du vin, des cafés, de la soie, Et le Magasin des flambeaux.
Ce qu'elle entend dans ces mirage?, ce sont les musettes nasillardes, et les fifres entêtants, et les peaux d'âne qui résonnent sourdement comme des orages; c'est l'aboi des chiens faméliques, le parler guttural de tout un peuple voilé; ce sont les propos d'amour qui font s'évanouir des adolescentes blanches et parfumées comme des chairs d'amande :
Je cherchais quelle aimable et soudaine aventure,
Quel enfantin vizir, Dans ce palais plus tendre et frais que la nature,
Allait me retenir.
Ce qu'elle sent dans ces mirages, ce sont les parfums du benjoin, de l'ambre et de ces fleurs de jasmin que l'on vend dans les boutiques, et cet arôme du café où s'insinuent les roses du narghileh et les vapeurs du haschish aimées de Charles Baudelaire. Et :
L'immense odeur du musc, du cèdre et de la rose Glisse comme le vent;
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Et ce que cette Muse goûte dans ces mirages, ce sont les pâtes amères et sucrées que recouvre une poussière neigeuse, les nougats aux pistaches pareils à ces blocs diamantins recueillis par le voyageur dans la Vallée-du-Cristal; c'est la fadeur délicieuse du melon, l'épice de certains breuvages et les grenades si belles qu'aucun poète ne les a passées sous silence :
Une barque passa, pleine de friandises,
O parfums balancés !
Des marchands nous tendaient des pâtes de ceiises
Et des cédrats glacés.
Et ce qu'elle touche, c'est la finesse des gazes blanches et dorées qui semblent tissées d'ailes de frelons, et ce sont les colliers d'agate et de jade et les lourdes étoffes brochées de métal, et la pluie que forme l'aigrette incertaine du jet d'eau mélancolique :
J'étais faite pour vivre en ces voiles de soie, Et sous ces colliers verts,
Qui serrent faiblement, qui couvrent et qui noient Des bras toujours ouverts.
Mais voici que cette Muse se compose un bien autre visage ! La même Muse, et pourtant si différente que j'hésite à la reconnaître, et que je songe à cette théorie exposée par Erckmann-Chatrian dans l'un de ses contes fantastiques : un métaphysicien affirme, dans sa folie, qu'il n'est besoin que d'une seule âme pour animer deux corps, étant donné qu'une moitié de l'humanité dort pendant que l'autre moitié veille. Donc, chacun de nous posséderait, durant son sommeil, à son insu, un double de lui-même qui continuerait d'agir.
Pour ma part, acceptant cette hypothèse comme une amusante fiction poétique, je sais bien quand et où j'irais surprendre ce double de la Muse de Mme de Noailles. Tandis que s'assoupit au premier matin, sous sa moustiquaire, cette princesse de Bagdad que j'ai dépeinte, c'est une déesse qui s'éveille à sa place, à l'aube fumante, auprès de la roucoulante fontaine. C'est Diane.
Elle apparaît au milieu de ses compagnes, avec, sur ses cheveux en casque, non plus le
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croissant du Prophète, mais le croissant d'azur pâli de la lune. Tragique, petite et brune, tout à l'heure, là-bas. Haute ici, maintenant, et presque blonde, déployant son long bras armé de l'arc pour désigner aux autres chasseresses le refuge d'un cerf qui dort, les cornes enguirlandées de volubilis. Chaste, elle n'emprunte à l'idylle que les voix des sources et des pipeaux; jamais éprise, si ce n'est de la poésie elle-même, et bien fol qui s'y méprendrait ! N'acceptant que comme un aliment à sa flamme sacrée la vision de la courbe humaine, moins parfaite que celle de l'arc; et, pour donner le change au cruel Enfant, détournant de lui, pour lui parler, sa bouche qu'elle dresse vers le soleil :
— Ah ! que vous vouliez bien, vous, dieu vivant, venir Entre les volets blancs que ma main vient d'ouvrir; Que vous veniez, buveur des belles sources bleues, Vers moi, brisant l'azur, franchissant tant de lieues !...
— Vous, porteur du réveil, de l'orgueil, de l'espoir, Votre face n'est pas plus grande qu'un miroir
Où je regarderai ce matin mon visage,
Et pourtant, une telle éblouissante rage
De rayons, de plaisirs, s'anime autour de vous,
Que je défaille, étant, pour mieux vous voir, debout...
— N'est-ce pas, vous savez à quel point je vous aime, Tout mon désir nombreux et lumineux essaime Vers l'espace où mon rêve et vous tremblez tous deux. Laissez qu'à vos cheveux je mêle mes cheveux.
CE l V R B8 DB F R A RCI8 J A M M E S
Voici qu'à l'aube douce où vous venez de naître, Toute avide de vous je suis à ma fenêtre. Ma joie est aussi claire, aussi chaude que vous. Quelque chose est en moi qui vous aime à genoux.
Et encore, dans le Cœur innombrable, s'adressant à Bittô pour lui reprocher sa faute et lui marquer la vanité de l'étreinte, elle chante ces vers :
Ah ! Bittô, quelle ardeur et quelle volupté Auraient donc pu guérir votre malaise insigne? — L'amant que vous vouliez, c'était le tendre Été Saturé d'aromate et de l'odeur des vignes 1
Et voilà donc Diane, en ces beaux fragments et dans toute cette série de chansons bucoliques jailli es de ce Cœur innombrable, intitulées : r Offrande à Pan; limage; V Amour; l'Appel; l Offrande à Kypris; Rhodocleia; Hébé ; VEnfanl Eros; les Nymphes et cette Bittô à qui la vierge farouche, qui craint la blessure charnelle plus que le feu, adresse ce reproche que je viens de citer.
Quant à cette évolution spiritualiste que certains pensent avoir entrevue dans le dernier livre de la comtesse de Noailles : les Vivants et les
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Morts, n'est-il pas intéressant d'en marquer le point de départ, si frêles que soient nos jalons? On a vite fait de crier à la conversion quand on n'a pas connu ce mal qu'est le manque de foi ou quand, atteint par lui, on n'a pas de contrôle pour en mesurer les ravages. Aussi me garderai- je de rien préjuger absolument dans un cas aussi grave. Il est aussi absurde de compléter le croissant de Diane pour en faire, dès aujourd'hui, une auréole selon saint Thomas à la Muse de Mme de Noailles que de la plonger, dès ce monde, dans l'or en fusion de ses colliers de sequins. Dante n'est plus là pour la damner ou l'élire, mais la charité demeure et il est vrai que, tant que la douleur n'abandonne point l'homme, l'homme a de puissants motifs d'espérer. Et si la seule douleur nous sauvait sans la grâce, notre poétesse d'ores et déjà pourrait prétendre à siéger sur l'un des pétales de cette rose blanche dont le même Dante fait l'image du paradis.
Le lecteur qui a constaté l'absence complète du mot Dieu dans le Cœur innombrable, ni plus ni moins que dans un manuel d'école laïque, se trouve surpris de le retrouver jusqu'à trentesix fois en huit pages, Lui ou le pronom qui le représente, sous la nouvelle plume de la poétesse
-l'i OBI \ R I S DE FRANCIS JAMMES
Vivants et les Morts. Et il serait bien trop
long de poursuivre ce relevé dans ces autres
poèmes du même livre, dont les seuls titres : Si
s parliez, Seigneur... Mon Dieu, je sais qu'il
faut... Comme vous accablez vos préférés, Seigneur.
0 Pieu Mystérieux, etc., marquent, encore que ce
1 )ieu manque de personnalité dans l'esprit de celle qui l'invoque, un notable changement. Et nous mesurons l'étendue de l'étape accomplie au mètre harmonieux de ces deux vers du même volume :
Les lumineux climats d'où sont venus mes pères Ne me préparaient pas à m'approcher de vous.
Ce livre est d'ailleurs plein de magnifiques élans, et c'est une joie pour nous que le besoin de l'absolu s'y accroisse en raison directe de la puissance des ailes. Heureux celui qui, ayant fait le tour des choses visibles, se sent enlevé par une telle force que, déclenché de son orbite, il va tomber aux pieds de Dieu :
.Mon esprit comme un astre au ciel s'est projeté î
Qu'adviendra-t-il de cette poésie telle que, pour en retrouver une aussi lyrique (je n'omets pas le nom d'une contemporaine différente de Mme de Noailles, Mlle Eisa Koeberlé, d'une inspiration moins étendue mais bien remarquable),
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il faut remonter à cette Desbordes-Valmore dont le seul nom chante ? Mais, tandis que la Muse de cette dernière, couronnée de saule, ne noua à sa ceinture que des roses lourdes d'eau pure, la Muse de Mme de Noailles aurait attaché jusqu'ici à son cilice même les narcisses d'Éphèse et les jasmins de Bassora. L'une, même aux Antilles, ne dut rien voir qui différât d'un humble paysage français et, peut-être, ramena-t-elle dans son cœur la corolle géante du Tropique aux proportions d'une violette que lui offrit le bien-aimé. Quant à l'autre, aux bords mêmes de l'Oise, at-elle rien observé qui ne lui rappelât les Indes qu'elle porte en elle, et n'a-t-elle pas exalté la moindre fleur jusqu'à lui prêter la taille et le parfum d'une énorme orchidée de Singapour?
Certes! Leur génie est de même taille; mais encore que le mot Dieu se lise moins souvent dans les Élégies et les Romances que dans les Vivants et les Morts, ces seuls vers de la grande résignée l'emportent infiniment dans le domaine de la foi sur tout ce qu'a pu ressentir jusqu'à ce jour Mme de Noailles :
O Dieu ! Quand de mon fils sonna l'heure suprême, Un doute affreux ne m'a pas fait frémir.
Que si Mme Desbordes- Valmore, n'ayant pas écrit ce distique où s'imprima sa croyance, fût venue me trouver et qu'elle m'eût déclaré : mon cœur succombe et maintenant la foi m'est nécessaire; que pensez-vous que je doive faire pour l'acquérir ou la recouvrer ?...
« Allez, lui eussé-je conseillé, allez dans le vallon, près de la source. Là est une naïve chapelle, vous y entendrez la voix de Jésus-Christ. Chemin faisant, vous cueillerez un bouquet pour le déposer aux pieds de Notre-Dame, à laquelle vous offrirez, en même temps, tous les parfums de votre cœur. Tant de science n'est pas nécessaire pour qu'un pur encens s'élève vers le ciel et retombe en pluie de grâces légères. Allez, ô mon amie! Frappez et il vous sera ouvert, et, quand vous reviendrez, au soir, vous entendrez à la lisière du bois le rossignol romantique vous renvoyer dans l'écho chacun de vos soupirs de convertie. »
A Mme de Noailles je n'aurais pas tenu ce langage, non par crainte de la voir sourire, mais plutôt d'humilier trop son orgueil. Convertie, je ne la vois point au bord du puits de la Samaritaine; non plus dans la grotte où se nourrissait de musique la Madeleine de la Légende dorée;
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non plus causant avec les oiseaux à la manière du Pauvre d'Assise.
Elle n'est pas franciscaine! Par un contraste inexplicable, les Élévations et les Tombeaux, qui composent les dernières divisions des Vivants et les Morts, sont plus près de la sécheresse de Pascal que des Fioretti. Et ce n'est pas non plus le miel tempéré des abeilles de la Visitation d'Annecy qui puisse convenir à l'ascète nourrie de cendre qui laisse tomber de tels mots :
— Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades, Mon cœur ardent n'est plus, dans son éclat voilé, Qu'un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade, Où l'enfant nu console un cheval dételé.
— Mais s'il faut que ces jours de supplice reviennent, S'il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air, Que du moins votre main s'empare de la mienne Et m'aide à traverser l'effroyable désert...
Et encore :
En ces jours déchirants où le Destin me brave Et lentement me vainc, Seigneur, soutenez-moi, Jusqu'au mystique instant que mon cœur entrevoit, Où je confesserai que la douleur est suave;
Déjà son huile sainte a pénétré mes os; Je renonce à vouloir, à désirer, à vivre; Quand l'instinct est rompu, les âmes volent haut..*
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Douleur, c'est votre poids sacre qui me délivre; (/est par votre grandeur qu'on atteint au repos.
Voilà donc l'avenir, c'est donc cela qui dure : La tombe, le caveau, le cloître souterrain I
Ah ! Vous n'êtes plus cette écolière un peu échappée et un peu troublée de sa propre gloire, e1 qui écoutait rire les grelots d'une mule qui déchire à coup de sabots les dentelles du torrent. Je sais bien... je sais bien que, dans ce livre encore, vous êtes retournée à des amours si fiévreuses qu'elles semblent accompagner sous le noyer l'ombre si triste de Schumann. Vous apportez tant de couleur et de chaleur à exalter votre humaine passion qu'il semble que vous craigniez que nous puissions désormais douter d'elle. Et alors nous vous voyons, dans une inquiétante chevauchée, tantôt vous élever vers le soleil des vivants et tantôt redescendre dans l'obscure vallée des morts.
Votre mal, c'est celui de tous les poètes qui, acclamés sur leur première piste, voudraient la parcourir encore. Mais là n'est pas la grandeur. Laissez bien loin derrière vous la foule que vous avez enchaînée à votre triomphe, car peu à peu c'est elle qui, à son tour, vous lierait, vous retien-
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drait et vous commanderait. N'écoutez que votre génie et non pas la rumeur, favorable ou non, de ceux qui distribuent le laurier. Il faut savoir leur résister, accepter que, le jour où l'on pénètre dans une nouvelle lumière, la plupart, gênés par elle, ne puissent plus vous apercevoir. Ceux-là, il les faut quitter comme une vieille tunique, même avec déchirement. Il faut obéir à l'ordre d'En Haut. Ainsi, alors que nous nous y attendions le moins, nous avons vu des troupes neuves nous suivre en chantant qui avaient baigné leurs yeux dans la rosée de la Pénitence.
La Pénitence ! Que ce mot doit étrangement résonner aux oreilles de la poétesse qui nous occupe! Et cependant... Quelle œuvre de poésie moderne évoque davantage que les Vivants et les Morts, dans ses deux dernières parties, les Élévations et les Tombeaux, un front voilé ?
Si donc, après Mme Desbordes- Valmore, Mme de Noailles, sentant son cœur mal à l'aise, m'eût demandé : Que dois- je faire pour tenter d'accorder mon âme à cet état religieux que vous tenez pour la vérité absolue, vous et vos camarades, et dont on pense avoir découvert un germe dans mes derniers poèmes ?
... Je ne l'aurais certes pas envoyée tout ord vers la source et la chapelle rustique, mais, étendant le bras presque instinctivement, j'aurais saisi dans ma bibliothèque, pour qu'elle la relût avec attention, cette œuvre sombre, austère, nue, aride, sobre, élevée, l'une des plus éprises de Dieu que je sache, et qui est Y Oraison funèbre cl Anne de Gonzague de Clèves, princesse Palatine, de Bénigne Bossuet, précédée de cette parole d'Isaïe :
Je t'ai pris par la main, pour te ramener des extrémités de la terre; je t'ai appelé des lieux les plus éloignés; je t'ai choisi et je ne t'ai pas rejeté; ne crains point, parce que je suis avec toi.
Je sais que si des lecteurs souriaient d'une telle réponse à une telle consultation, qui n'en sourirait pas, c'est l'intéressée. Elle doit bien savoir que si, comme l'affirme un vieux dicton anglais, les aventures sont pour les aventureux, les extrêmes appellent les extrêmes. Charles Baudelaire, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud sont là pour en témoigner.
C est-il que je m'attende à voir désormais Mme de Noailles siéger doctoralement, tenant la Somme, au milieu de dominicains pensifs, assis, le coude sur un genou et le poing sous le