‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 31 sur 62 · ÉVOLUTION SPIRITUELLE DE M00* DE NOAILLES · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION SPIRITUELLE DE M00* DE NOAILLES

menton? Ce serait trop présumer. Je redirai néanmoins que l'obstacle ordinaire aux conversions poétiques, c'est l'orgueil, une sorte d'orgueil assez ingénu que confessent assez facilement les porteurs de lyre, surtout lorsqu'ils se rendent coupables de vers tels que ceux-ci :

Comme vous accablez vos préférés. Seigneur !

Et maintenant, debout sous l'azur qui m'écoute, Je vois, dans un triomphe à l'aurore pareil, Ma féconde douleur se dresser sur ma route Comme un haut monument baigné par le soleil.

Mais un tel orgueil est-il vraiment si profond en nous, pauvres poètes habitués, dès notre première envolée, aux sifflets de tant de merles et à tant d'autres vexations? Je ne le pense pas lorsque parmi des cris de révolte j'entends soudain ce vers :

L'orgueil désabusé porte la corde au cou.

Et l'incrédulité serait-elle si tenace quand, au milieu de négations farouches, trop farouches pour n'être pas ébranlées, nous rencontrons cette belle transposition d'une pensée de Pascal :

Je vous possède enfin, puisque vous me manquez. Déjà, dans la dernière partie des Éblouisse-

GRUVRBS nr FRANCIS JAMMES

mcnls intitulée /a Douleur et la Mort, nous pouvions assister au début de cette spiritualisation, qui se continue et s'affirme dans les Vivants et les Morts, et qui procède de cette souffrance sans laquelle rien de bon ne saurait fructifier chez un poète, de cette incontentibilité qui fut la torture du Tasse. Il faut s'incliner devant ces angoisses, beaucoup pardonner à une aussi grande inspirée et beaucoup attendre d'elle. Car c'est vrai que l'inspiration poétique peut conduire à la foi parce qu'elle engendre l'épreuve.

Et je suis bien aise, c'est le moment ou jamais, de parler de V inspiration au sujet de Mme de Xoailles. L'inspiration, c'est la poésie elle-même. Je ne sais pas comment on qualifiait la poésie au temps d'Homère; mais qu'avec la Chanson de Roland on la dise romane; légère avec Villon ou Marot; gothique avec Ronsard; pédagogique avec Maiherbe; classique avec Racine; romantique avec Hugo, Lamartine et Musset; parnassienne avec Gautier, Leconte de Lisle, Heredia; symboliste avec Mallarmé, Henri de Régnier : ce n'est jamais, à différentes altitudes, que l'harmonieuse ligne du Parnasse inspiré qui se continue par des sommets. Nous ne comptons ni tous les Boileaux, ni tous les Voltaires, ni tous les

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Delilles, ni tous les Bérangers dont les voix de fausset prétendirent d'accompagner tant de cygnes, à toutes les époques, mais nous en connaissons encore, et il nous est permis d'oublier leurs noms.

L'art de Mme de Noailles est dans la tradition romantique. Le romantisme est un excellent rameau du génie français, qui n'implique ni dans ses fruits ni dans ses jardiniers plus de vertus ou de vices que n'en ont les classiques ou leurs caricatures. Je ne vois pas en quoi la jeunesse privée de Lamartine vaudrait moins que celle de Racine, ou en quoi telle œuvre lubrique d'un des nombreux poétereaux du dix-septième siècle serait plus morale qu'une élégie de Mme Desbordes-Valmore ou qu'une des Nuits d'Alfred de Musset. L'immoralité de l'inspiration ne vient pas de la forme, elle vient du fond. Rien n'est plus libre, quant à la forme, que le Magnificat de Claudel ou la Jeanne d'Arc de Péguy; rien de moins libre qu'un conte de La Fontaine. Dieu ne nous a point imposé, sous peine de faute grave, un nombre déterminé de pas quand nous nous promenons, ni de préférer à l'odeur de la rose celle du jasmin, ou à la forme irrégulière de l'orchidée celle régulière du dahlia. « On ne connaît ***** 15

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paa de décret qui canonise tel ou tel art poétique », écrivait récemment un dominicain, le P. Maioage. Kl j'ajoute qu'il est même utile aux formes fixes qu'à côté d'elles une grande liberté parfois apparaisse pour leur permettre une certaine latitude, sans quoi elles dépériraient, en proie à cette pauvreté que nous avons observée naguère chez les survivants du Parnasse et, de nos jours, chez les imitateurs rassis de Sedaine. Il est donc naturel que la haute inspiration de Mme de Noailles se soit permis quelques licences, qui portent surtout, et parfois très audacieusement, sur les rimes. C'est T inspiration qui importe, je le répète. La lyre n'est pas un pianola et Ton doit faire fi d'autant plus de ces vétilles que nous connaissons sur ce point la rigueur des bourgeois de Molinchart.

Que si Ion accuse Mme de Noailles de quelque désarroi çà et là dans le fond et dans la forme de ses poèmes, nous répondrons que l'exubérance printanière ne va pas sans un léger désordre. Que l'orage ait fait tourbillonner quelques fleurs, d'autant plus qu'elles furent abondantes, est-ce à dire que déjà les récoltes n'ont pas été magnifiques? Le pire, c'est que le vent ne puisse rien enlever parce que son aile n'effleure que des

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branches stériles. L'inspiration est un souffle. Et c'est l'inspiration même, ici, qui se joue fougueusement dans l'arbre lumineux et lui permet, sans qu'il en souffre davantage, de gaspiller parfois les pétales de son Cœur innombrable.

Qui suit son chemin Arrive à sa fin,

affirme une devise. Et il me semble que, dans un sens, Mme de Noailles n'a pas dévié. Elle accomplit le pèlerinage, non pas encore avec piété, mais en fournissant les étapes qui peuvent ramener l'enfant prodigue au Royaume de la Sagesse.

A la première étape, dans le frémissant matin, c'est une aspiration indicible; c'est la jeunesse timide et ce premier livre publié, cette ivresse légère, ces succès inconnus jusque-là, ces tonnelles, ces longues rêveries dans les jardins, -cette essence qui fait suffoquer le cœur, la grande mer sentimentale de Paul et Virginie, cette soif du don de son âme et de son Cœur innombrable.

A la deuxième étape, une année après seule-

ment, c'est toujours la même marche facile, cette douceur encore craintive, ces ébats d'une adolescente éprise de la France qui, sur un cahier de couvent ine, écrit son premier conte de fée; mais déjà çà et là quelques orages troublent le ruisseau qui noie les myosotis; la passion menace, suspendue à 1 horizon du nouveau recueil, et fait entendre de sourds murmures. Et la poétesse inquiète, en appelant l'amour, voit l'aile de la jeune mort projeter sur le cadran solaire V Ombre des jours.

A la troisième étape, ce ne sont déjà plus des parfums, des échos et des nuances, mais le pèlerin a goûté aux fruits, il a capté les rythmes pour connaître les sources de la voix, il a tenu dans sa main cette pierre précieuse qui rayonnait de n'avoir pas été touchée et qui s'est ternie. C'est la Gloire qui foule, hélas! les fleurs de la première étape; c'est l'allure plus libre d'une Muse qui ne rougit plus en souriant, mais qui rit sans rougir; c'est la sieste sous les pêchers d'or; c'est l'audacieuse passion qui se lève devant l'Amour qui s'enfuit; c'est l'étape où l'on hésite à se reconnaître soi-même; c'est le voluptueux vertige du cœur, du front et des yeux qui semblent satisfaits; c'est le troisième poème

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acclamé par des hommes qu'il enivre : ce sont les Éblouis sèment s.

A la quatrième étape, une légère cendre s'élève à l'horizon; la route est plus âpre sous les sandales; un étrange malaise s'empare du pèlerin. « Est-ce déjà le jour à son déclin, Seigneur? Qu'est devenue cette simple rose qui me faisait frémir comme la haie d'où on l'arrache? — Elle est fanée. — Où donc est la chair tentante de ces fruits qui donnaient à mon âme un singulier délire? — 0 Voyageuse ! Les noyaux en sont plus durs que la pierre. — Tout est-il donc fini ? N'aurais-je même plus, pour me désaltérer, la pastèque fondante comme la glace, que le plus pauvre boit en Orient, après le labeur ? — 0 grande inspirée ! Pèlerine dont le chant largement ailé pourrait soutenir dans la splendeur des couchants et des aurores la prière montant vers moi des pèlerins! J'ai voulu t' amener au bord de cette source de larmes. C'est là que commence la Terre Promise aux poètes, la Terre des Élévations et des Tombeaux. »

A André Lafon.

Au-dessus de l'entrée de la grotte, dans une niche à même le roc, se dresse la Vierge. Sa robe n'est qu'un bloc de neige d'où s'élance, comme une cascade, le flot d'une ceinture bleue. Le feuillage d'un églantier entoure cette Rose mystique, Salut des infirmes et Consolatrice des affligés. Mille cierges font un buisson d'étoiles à Y Étoile du matin, à la Tour d'ivoire qui domine la Bigorre où je suis né. Il est naturel, ô mon pays d'émeraude, que la Mère de l'Agneau de Dieu ait choisi vos pelouses quand il lui plut d'apparaître à la sœur de ces bergers qui, les premiers, entendirent les chœurs célestes entonner : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bonse voluntatis !

Un incessant fleuve humain pénètre dans la grotte par la droite, s'écoule au long du rocher qu'il baise et polit, ressort par la gauche après avoir ainsi formé un remous autour de l'autel contrai. C'est ce fleuve tourbillonnant ici que j'entendais gémir déjà depuis des jours, à son passage à Orthez, dans la longue file des trains qui le grossissent.

C'est une à une que les personnes contournent la sainte excavation : Bretonnes aux coiffes inclinées comme les voiles des bateaux dans la tempête, Ossaloises drapées comme des sphinx par le capulet, Alsaciennes sur la tête de qui plane un papillon de deuil, Béarnaises dont le petit foulard est rond comme un nid de fauvette.

Toutes, et tous aussi défilent devant moi et tiennent leurs chapelets, ces grains de l'humilité sombre qu'ils jettent au vent de Dieu. Et, d'un coin de la grotte où je demeure agenouillé en aspirant la douce odeur des cires brûlantes, j'entends tous ces semeurs de rosaires chanter en s' éloignant là-bas vers les piscines, chanter, chanter encore, inlassablement chanter au-dessus de ces chairs que laboure la souffrance.

Les piscines !

Or, à Jérusalem, près de la porte des Brebis, il y a une piscine qui s'appelle en hébreu Bethsaïda, et qui a cinq portiques. Sous ces portiques étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux et de paralytiques; ils attendaient le bouillonnement de l'eau. Car un ange du Seigneur descendait à certains temps dans la piscine et agitait l'e&u : et celui qui y descendait le premier après l'agitation de l'eau était guéri de son infirmité, quelle qu'elle fût. (Jean, V. 2, 3, 4.)

Ils sont là qui souhaitent cette eau bienfaisante, comme la souhaitèrent les Hébreux dans le désert et les infirmes de la vieille Judée; comme la souhaita la femme au bord du puits de Sichar; comme le Christ lui-même souhaita celle du Jourdain et celle qu'il réclama sur la croix lorsqu'on ne lui tendit qu'une amère éponge; comme le voyageur malade souhaita le frais cristal que lui versa la gourde du bon Samaritain.

Ils sont là, dans une touchante égalité spirituelle, la seule, car, seul, Dieu l'institua du haut de son pacifique royaume. Ils sont les uns sur des

ci\ ièreSi Les au 1res dans de petites voitures à bras, chacun attendant son tour. L'ange descendra-t-il ? L'eau s'agitera-t-elle ?

Ici, une femme du peuple déformée par quelque maladie sans nom, vêtue d'une robe et d'un chapeau misérables, porte au cou la carte où sont inscrits un numéro et l'endroit de son hospitalisation. Là, auprès d'elle, étendant sa grâce longue et blanche, une enfant de vingt ans tient sur ses genoux un bouquet de roses. Mais la main et le bras droits, immobiles et suspects, s'enfoncent dans un gant luxueux, un gant de bal peut-être... Et les supplications montent de cette foule qui frémit autour des grilles de l'enceinte 1res douloureuse.

A ces supplications, à ces chants, des chants plus lointains se mêlent. Ceux-là semblent sourdre du cœur des rochers eux-mêmes, du sein des ondes des fontaines miraculeuses. Ce sont les chants de la chapelle du Rosaire ou de la crypte. Le Gloria Patri, psalmodié autour de ces malades, interpelle Dieu directement. Mais soudain plane un silence. Une transe parcourt cette cohue chrétienne qui n'a plus qu'un cœur qui vient de cesser de battre. C'est un être, immobile depuis des ans, qui s'est redressé. Je le vois

traverser la foule, pâle comme devait l'être Lazare au sortir du sépulcre...

Mais, ici, je m'arrête par pudeur pour moimême. Je ne veux pas susciter de nouvelles erreurs sur de si hauts mystères. A ceux qui nient que le miracle se puisse produire en dehors de certains cas déterminés je répondrai :

Premièrement que, dans ces cas, même s'ils sont limités à l'état nerveux par exemple, c'est la Foi qui agit sur la volonté.

Deuxièmement, à supposer, ce que l'on ne saurait d'ailleurs prouver, que certaines infirmités ne puissent être résolues : Dieu obéit à ses lois intérieures que nous ne saurions, vivants, ni connaître ni apprécier.

Le miracle nous entoure, s'opère continuellement. Et c'est, aussi bien, l'épi de blé qui pousse.

Je remonte vers la gare entre ces innombrables boutiques de marchands d'objets de piété, dont

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on a fait une telle guerre à Lourdes. Seigneur! que les hommes sont peu indulgents ! Pensent-ils que la Foi se doive scandaliser pour si peu? N'a-t-elle subi d'autres outrages? Et celle qui a été exposée nue aux affronts de la soldatesque romaine et aux morsures des bêtes du cirque ou celle qui mendie son pain à l'étranger, ne saurait-elle pas sourire à ces petites vendeuses qui, du seuil de chaque bazar, me demandent :

— Est-ce que vous ne m'achetez rien, monsieur ?

A toute cette bimbeloterie je trouve une sincérité. Et, partant, je l'aime. Chacun n'a-t-il pas le droit, s'il est fidèle au dogme, de comprendre Dieu et l'art des églises comme il l'entend? La théologie savante et serrée de Bossuet exclut-elle la foi naïve du curé d'Ars, ou telle Visitation de Maurice Denis la chromo qu'une bonne femme toute fière suspendra, à son retour de Lourdes, dans sa chambre, audessus du portrait du tzar?

Que la vraie Foi est donc peu une mijaurée, et quelle simplicité de grande dame est en elle !

Me voici sur le quai de la gare. Il est encombré, mais, à cette heure où doit arriver le train blanc, on parle sous la marquise d'une voix aussi basse qu'en une salle d'hôpital. Un évêque américain, me dit-on, est là. Sa soutane a un peu la forme et la teinte d'une corolle de magnolia violacée, d'une corolle géante éclose en quelque Floride du ciel. Il porte des lunettes d'or. Il est extrêmement distingué, s'appuie sur sa canne, et laisse baiser son anneau pastoral par plusieurs dames qui tour à tour font une génuflexion devant lui.

On attend. On attend toujours. Je ne sais quoi d'inquiet, mais de solennel vous oppresse. Des brancardiers vont et viennent, dont quelques-uns sont les proches de ces malheureux qui arrivent.

Voici le train. Il ne tressaute pas. Il glisse.

Comme Léviathan devait glisser sur les eaux, il glisse. Il glisse, silencieux dans le silence. On dirait que tout est mort là dedans, qu'aucun bruit ne sortira jamais de cette file de cercueils en marche.

«l l'VRF.S T)R FRANCIS JAMMBS

Mais, à la fenêtre de chaque wagon, je vois

ceci :

Deux blanches ailes palpitantes et deux yeux illuminés par la sublime Folie de la Croix. Ce sont celles que l'on va chasser de France. Ce sont les servantes des servantes, celles qui nuit et jour essuient de leurs tabliers, sur chaque malade, le sang du Fils de l'Homme.

Droites, elles attendent que le train stoppe et que l'on ouvre les portières. Et, quand on les a ouvertes, ce sont de confuses pâleurs que j'aperçois parmi des oreillers bouleversés et des paillasses.

Les cornettes palpitent toujours et, comme d'énormes papillons, éventent les âmes des terribles martyrs. Rien ne répugne à ces fiancées du Seigneur, ni le contact des faïences et des verres qu'elles nettoient, ni d'autres détail* encore. Une telle pureté s'émane de ces femmes qu'elles semblent évoluer déjà dans le Ciel et, parmi tous ces linges blêmes, apprêter les robes de leurs éternelles noces.

A l'hospice des Sept-Douleurs, il n'y a pas de Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, mais, comme

des grandes abeilles blanches, les pieuses jeunes filles du monde vont et viennent dans cette ruche souffrante. J'épie le vol de l'une d'elles, car je renonce à embrasser d'un coup d'œil le nombreux essaim. Elle va de malade en malade et, dans chaque assiette, dépose comme en une cellule de cire blanche un mets qui semble doux d'avoir été butiné par elle. C'est bien une petite abeille, une abeille à tête dorée, au corsage frêle, qui vaque ainsi au réfectoire. Mais cette autre a pris son vol vers les dortoirs où je la suis et où, comme de corolle en corolle, elle va recherchant sur les étagères les fioles qui contiennent les baumes salutaires. Elle a une petite tête brune, celle-ci, et des ailes qui sont ses manches de tulle rose.

Toutes ces mouches, comme celles des contes de fées, accomplissent de précieux travaux, et d'une si délicate manière, qu'elles donnent un charme aux pires besognes et aux objets dont on parle le moins...

Mais il sera temps bientôt d'aller voir passer la procession.

Comme une colombe dont les ailes s'éploient, la basilique ouvre ses deux escaliers de marbre démesurés. On dirait que, descendue des Pyréiu es dont elle est faite, elle va reprendre son vol, enlever ces milliers de gens qu'elle abrite.

Moi-même, je suis l'un d'eux, juché sur un perron extérieur, au côté de cet Oiseau mystique, svmbole de l' Esprit-Saint, qiù a fait son nid dans ces montagnes où se plaît l'Épouse immaculée. L'Épouse dit à l'Époux :

Ma colombe qui te tiens dans les fentes des rochers, Qui te caches dans les parois escarpées, Montre-moi ton visage, Fais-moi entendre ta voix I

(Cantique, ch. u, 14, 15, 16.)

Du monde, du monde, du monde qui noircit et grossit. Et l'on ne sait d'où il sort, fourmillant, affairé. Mais je sais bien ce qui le pousse ici et m'y pousse moi-même. C'est le désir de se mettre à l'ombre de ces ailes : Et in umbra alarum iuaïum sperabo (Ps. lvi, 2), de se reposer sur le

cœur de l'Éternel, sur le roc de la Certitude et de l'Absolu, sur ce que ne peuvent tuer ni la science, ni la raison, ni la mort elle-même.

Ici, dans ce Lourdes, l'an dernier, je me suis trouvé communiant de toute mon âme avec la plus haute intelligence qu'il m'ait été donné d'approcher. Et, quand, à la même place où mon ami pria auprès de moi, je vois un humble qui s'agenouille, je ressens combien il est juste qu'ici le génie humain s'efîace, abdique, s'humilie et, s'il en est digne, s'égalise à l'ignorance de ce pauvre hère. Il n'est à l'égard de l'Omniscient qu'un génie, et c'est la Foi. Elle est à qui la demande. Et, si je songe à Pascal, à Racine, à Pasteur qui, ayant gravi les sommets de l'entendement, ne surent que s'avouer pareils aux plus dénués d'esprit, et faire comme eux à l'église, je ne peux m'en laisser imposer par quelques médiocres dont la suffisance, plus incompréhensible qu'aucun mystère, les fait se substituer au Créateur. S'ils savaient, ces disciples de M. Homais, ces lecteurs de la Vie de Jésus (« par Renan ! » comme ils disent), s'ils savaient combien leur est mille fois supérieur l'idiot dans le cerveau duquel s'ébauche du moins la confuse notion de l'Inconnu !...

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— Cherchez-moi ce cantique, mademoiselle.

C'est, tout près de moi, un très pauvre, très âgé et très infirme qui demande cela à une des jeunes filles qui prennent soin des hospitalisés. Je la vois sourire, et se pencher comme la liane d'un rosier rose vers le malade, et feuilleter un petit livre, et trouver le cantique désiré. Bien sûr qu'il est content, ce vieux pauvre, d'avoir auprès de sa voiture, sous le ciel bleu, cette enfant dont la joue est comme un abricot au soleil! Maintenant voici qu'elle lui tend de l'eau dans son mignon gobelet. Et le vieillard boit et sourit. Et elle lui sourit encore, de toute sa bouche pareille à un fruit de velours rose aux graines blanches. Qu'ils sont donc bêtes, mon Dieu ! ces gens qui trouvent immorale ou déplacée une charité si jolie. Qu'ils viennent donc, ceux-là, auprès de ce misérable ! Qu'ils l'interrogent sur sa joie à se voir servir ainsi !

Je laisse là le vieux bonhomme et sa gentille fée, et je projette plus loin mon regard. Ce qu'appelle cette foule où pèse un silence d'avant l'orage, ce que j'appelle moi-même : c'est Dieu. Pour ressentir l'émotion d'une telle attente, comprendre à quel point les âmes sont tendues vers ce qui va arriver, il faut s'être trouvé dans ce pays où, souvent, le terrible azur se déploie comme un dais de soie bleue prête à craquer.

L'impression que l'on a, c'est que, d'En haut, les invisibles éclairs de la Grâce vont frapper. Le ciel se rapproche de la terre, qui sollicite sa brusque étincelle, ainsi qu'un sommet plus près de la nue s'efforce à faire descendre la foudre. On attend Dieu. Et le voici.

Le voici. 77 vient. Issu de la grotte maternelle, Il a longé le Gave comme II longea le Jourdain, le Cédron et le lac de Génésareth. 77 vient. Làbas, loin encore, l'ombelle, comme le tournesol géant d'une Terre promise, s'incline au-dessus de l'Hostie. Il vient, Celui qui donne la paix. Il vient comme au jour où les gens de Béthanie le saluaient avec des palmes et jetaient leurs

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haillons sous es pas de son anesse. Et, comme au temps de la vieille Jérusalem, voici que lent, solennel, un cri s'élève. Poussé d'abord par une siule voix, il est repris bientôt par la foule, devient une clameur immense :

Hosanna I Hosanna au Fils de David I

Et II s'avance, le Fils de David, le Fils bienaimé qui visite le pays de sa Mère. Son sourire invisible et présent comme Lui-même s'affirme, en se reflétant sur les faces douloureuses.

La voix reprend :

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

Et, comme un écho, le peuple fidèle répète : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

// s'avance, au centre laissé nu de cette place bordée par un Rosaire sans fin de malades. Il approche. Je ressens qu'il ne faudrait pas un très grand effort à des yeux mortels pour apercevoir, parmi îes soutanes violettes des pontifes, la robe sans coutures du Galiléen. La multitude frémit de plus en plus. Maintenant on dirait de chaque supplication nouvelle, répercutée d'instant en instant, qu'elle tonne

comme un coup de canon tiré vers Dieu par la Terre en détresse :

Sauvez-nous, Jésus ! Nous périssons !

Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir !

Mon Dieu, faites que je voie !

Mon Dieu, faites que je marche 1

Soudain la grâce frappe, et la dernière clameur cesse. Rien ne ressemble davantage à ce recueillement que la consternation qui pèse sur un village après la tombée de la foudre.

En face du saint Sacrement qui lui est présenté, un malade s'est redressé, là-bas, à ma droite. Et, au point précis où a lieu le miracle, on voit la foule vaciller et frissonner au choc de Dieu. C'est une onde vivante qui va s' élargissant comme la ride d'un lac où une pierre choit. La commotion se propage. Un immense cri retentit, un seul hosanna poussé par trente mille bouches, un hosanna qui monte par delà les derniers gradins de la basilique, en plein ciel, jusqu'au calvaire noir de monde.

Mais, à peine cet hosanna a-t-il fini de retentir, qu'un nouveau silence plane, suivi d'une nouvelle clameur. Encore un infirme qui s'est redressé ! Maintenant, le Ciel répond à la Terre, car voici que la grâce frappe comme frappe

la foudre, à coups répétés, sur un sommet. Trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze malades se relèvent successivement devant le Seigneur qui. vêtu de blanc par l'Hostie, s'avance au milieu du triomphe qu'il suscite. La cohue entre en tempête. Elle ondule, pleure, crie encore hosanna, entonne une solennelle action de grâces. Et l'émotion est à son comble lorsqu'au milieu de l'immense place, une miraculée, Marie- Antoinette Desmaries, de Raphèle (Bouches-du- Rhône), toute vêtue de bleu, s'avance entre des brancardiers agenouillés, les bras en croix, et gravit lentement le perron à la suite de son Seigneur et de son Dieu.

Jamais, nous a dit l'aimable Mgr Schœpfer, qui m'a reçu à l'ombre légère des marronniers de sa villa des Espélugues, en compagnie de son obligeant ami M. Christophe et du non moins obligeant abbé Eckert, secrétaire de l'Évêché, jamais procession ne fut plus impressionnante et solennelle que cette procession du dimanche 19 août 1906. La seule qui lui pourrait être comparée est celle de 1897, vingtcinquième anniversaire de Lourdes.

Au Bureau des constatations, chez le docteur Boissarie, j'ai vu des miraculées. Les onze guéries sont: Marie-Antoinette Desmaries, de Raphèle (Bouches-du-Rhône), Marie Loiseau, de Montmorillon (Vendée); Elisabeth Bosman, de Paris; la petite Besson, d'Aix-en-Provence; Rosa Arnichaud, de Châteauneuf-du-Rhône; Blanche Evrard, de Paris; Yvonne Aubray, de Fontenay-aux-Roses; Claire Moutet, de Paris; Mère Benoît Labre, trappistine expulsée; Henri Soubeyran; Mlle Combe, de l'Ardèche.

Celles avec qui je cause sont dans une ineffable joie, et cette joie me confirme dans cette idée que fermer Lourdes serait un crime. Ma raison est bien simple, mon Dieu!... Ne serait-ce que cette petite enfant de quatorze ans, terriblement blessée à Sidi-Bel-Abbès, et qui n'aurait pas été guérie si elle n'était pas venue à Lourdes...

— Mais vous n'avez rien vu..., me dit le docteur Boissarie.

Et il me conduit devant un groupe de pèle-

rines de Villepinte, conduites par une religieuse de leur asile, laquelle a succédé, comme un soldat prêt à mourir remplace un soldat tué, à une de ses compagnes morte d'une tuberculose contractée. Il me montre cette noble femme et lui demande en souriant :

— Pourquoi ceux de Villepinte n'obtiennentils plus de miracles depuis quelque temps ?

— Parce que nous ne sommes pas assez bonnes, répond la religieuse simplement.

Et le docteur conclut en me regardant :

— Voilà le miracle, monsieur!... C'est cette femme, prête à donner sa vie comme celle à qui elle a succédé... Et ce sont ces humbles croyantes, ces pauvres enfants qui viennent de me dire et qui vous répètent :

« — Nous consentons à ne pas guérir, pourvu que la France guérisse ! »

C'est l'heure où ce fleuve humain, qui tout le jour bouillonnait au sortir de la grotte, se dirigeait vers les piscines débordantes, bondissait par-dessus le double escalier de la basilique pour le redescendre en cascades, s'épand avec calme entre les rives de la nuit.

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Le paysage s'efface maintenant. A peine quelques larges lignes qui vont bientôt se confondre comme se confondent les détails d'une belle vie à l'approche de la mort, pour ne former plus qu'un grand dessin. De même encore, ces mille et mille voix, dont chacune semblait parler sa langue propre, s'unissent ici pour ne proférer plus que les mêmes mots et avec un tel ensemble que c'est bien d'une seule bouche que jaillissent Y Ave Maria et le Credo.

Comme un chapelet vivant, la procession se déroule dans les ténèbres qu'étoilent tous ces grains de feu que forment les fidèles, chacun tenant une torche. Oui, n'est-ce pas un chapelet vivant que cette innombrable chaîne d'hommes unis par la grâce? Et à qui serait tenté de sourire de l'humble dévotion, à qui trouverait puéril que j'attache une telle importance à cette figuration mystérieuse du rosaire retrouvée partout ici, aussi bien dans cette procession que dans le défilé des malades, j'affirmerai qu'au-dessus de nos têtes un bien autre rosaire se formule :

Voici que, répondant à cet égrenage d'hommes et de patenôtres, le Ciel à sa robe vient de nouer sa ceinture d'astres.

Au Zénith d'août la Croix du Cygne plane,

y R i s D F FRANCIS -TV MME S

Croix prodigieuse dont la base, dirigée vers le sud. semble fixée à cette montagne où à cette heure, peut-être, une pauvre pastourelle s'endort auprès de ses agneaux.

C'est l'Univers lui-même qui récite un chapelet sans fin et qui entonne son Credo sur cette Croix du Cygne à quoi se rattachent comme autant de Pater et d'Ave les soleils et leurs planètes. Le Ciel s'incline et semble lui-même régler par sa belle harmonie l'ordonnance de cette procession.

Au bout de la place, la Mère aimable reçoit cet hommage, les mains jointes et droites, debout et comme si elle allait être enlevée en une deuxième Assomption. Elle évoque bien ainsi le neigeux bourgeon de la tige de Jessé.

Bientôt cesse le chant. Lourdes s'endort. L'immense douleur qu'elle garde au cœur de ses hospices fait silence. Seule, une étoile au front, perdue dans l'Infini, la Vierge prie toujours au-dessus des fraîcheurs des eaux miraculeuses. Rien ne prévaudra contre ce Lis qui a le parfum de Dieu : ni la vaniteuse et froide science, ni le démon qui l'insulte...

Car, à jamais :

Tranquille et nu se pose au-dessus du Blasphème Le pied d'une petite enfant nazaréenne.

Lorsque j'étais enfant, je croyais que Dieu habitait à Tournay, dans les Hautes-Pyrénées, une petite cabane que Ton nommait « le Paradis ». Elle dominait ces prairies de Bigorre dont Témail sertit des lacs de saphir et que bornent les glaçons bleus des Pyrénées. On m'avait dit que, devant cette eabane, sur une pelouse, il y avait de ces fleurs balsamiques dont le nom est origan ou marjolaine. Ce furent, à mon sens, alors, les plantes préférées par le Créateur. Aussi ne les puis-je considérer, à mon âge encore, sans être tout saisi de oe souffle divin qui anime les sommets.

Il est doux de méditer sur l'importance que Dieu donne, dans la sainte Écriture, aux fleurs,

aux grains, aux fruits et aux feuilles. Mais ce n'est point aujourd'hui la fête des fleurs, dont la plus blanche est le lis de Jessé, et la plus rouge la rose de l'Arbre de la Croix, rose qui s'effeuille sur le front de Notre-Seigneur. Ce n'est point non plus la commémoration des graines qui évoquent la moisson ensoleillée et Ruth qui étend avec amour l'ombre de ses cheveux aux pieds du vieux Booz. Ce n'est point, non plus, l'anniversaire de ce jour où les messagers qui revinrent de Chanaan ployaient sous l'énormité de ces grappes déjà pleines d'un précieux sang.

C'est spécialement aujourd'hui la fête des feuilles, c'est le dimanche des Rameaux.

Et si ces rameaux, il n'en faut pas douter, ont une obscure intelligence, ils sont fiers en ce jour d'avoir été foulés par l'humble ânon qui, entre Béthanie et Jérusalem, servit de monture au Fils de l'Homme. D'ailleurs les rameaux ont de si anciens privilèges qu'au déluge nous trouvons déjà l'un d'eux, il était d'olivier, dans le bec de la colombe de l'Arche.

Dans notre Occident, il n'est encore, en mars, que peu de rameaux, C'est pourquoi chaque paysan soigne un laurier dans son jardin et parfois même un olivier. Ce sont des

arbrisseaux au feuillage persistant et ils les font bénir aujourd'hui.

... Que si donc il n'y a pas de bois touffus au dehors, en cette saison, on accomplit néanmoins un miracle : c'est de faire à l'église une belle forêt en l*y apportant branche par branche.

De là ce frémissement de tout mon être lorsque j'entends bruire, à la fin de l'hiver, sous la nef, toute cette sombre verdure agitée par les cœurs tremblants des hommes. Car cette brise intérieure que formèrent en nous les orages de la vie, et qui balance insensiblement nos bras comme l'autan berce les branches, elle souffle ici. Mais avant que de retentir par ces mille: rameaux à qui nos mains imposent notre émotion, cette brise a puisé sa douceur en Dieu.

Et ne voit-on pas encore que, pour aider aux enfants à compléter cette forêt hors de saison, ce même Dieu, qui fait tourner la meule innombrable du monde et l'éclairé du phare tournant du jour, a permis de laisser dans les rameaux bénits chanter des oiseaux de pain d'épice et éclore des fleurs de papier ?

Prenons modèle sur le Tout-Puissant qui laisse venir à lui les tout petits et prévient leurs innocents désirs. Sachons que l'humilité

ŒUVRES DE FRANCIS J A M M r S

est pleine de grandeur, en ce dimanche surtout qu'un Dieu ne voulut d'autre triomphe que les acclamations de ces enfants portant des palmes et de ces pauvres qui jetaient des haillons devant lui.

L'usage est que l'on brûle les rameaux bénits de l'an passé. J'ai deux fragments de laurier à incinérer qui sont demeurés dans ma chambre, l'un au-dessus de la Vierge de Lorette et l'autre à côté de la Vierge de Lourdes.

Le premier m'a été donné par une pauvre petite naine qui se rendait à la grand' messe. Cette naine a le doux sourire des infirmes. Sans doute venait-elle d'assez loin. Je l'avais rencontrée parfois au cours de mes chasses, dans un site triste et charmant dont elle semblait la fée. Elle gardait ses oies dans la paix des tâches accomplies et il semblait, tant elle était pâle, que le dernier baiser du jour fût pour elle.

Le deuxième laurier a été cueilli par moi au chevet du plus douloureux et du plus saint des jeunes hommes. Tant d'amputations furent nécessaires pour l'aider à ne pas mourir, que je ne sais point s'il ne lui reste pas que l'âme.

On le dirait descendu d'une croix, percé et mutilé. Et non loin de ce calvaire, dans cet hospice où je vais le visiter, je retrouve ces mêmes Saintes-Femmes qui, sur le Golgotha, entendirent le dernier cri de Dieu. C'est elles qui fixèrent au lit de ce martyr la branche qu'il m'a donnée avec un sourire. Il ignore que le laurier dont elle est issue, plus que celui du poète, devient la clef des forêts éternelles.

Que soient bénies les âmes de ces deux pauvres êtres dont l'infirmité même s'élève comme un cri d'amour au passage de leur Dieu !

Le laurier qui, chaque année, sanctifie notre demeure est notre ami, lui dont le feuillage résiste aux assauts de l'hiver aussi bien qu'à ceux de la destinée. Il nous suit dès le berceau et jusques à la tombe. Qui ne connaît, hélas ! cette solennelle entrée dans la chambre d'un mort, quand les enfants sont à genoux et que, dans l'assiette emplie d'eau bénite, trempe le sombre rameau de la Foi ? Il est étrange que, ce rameau, certains s'efforcent de nous l'arracher, étrange qu'ils ne comprennent pas leur impuissance absolue à détruire, dans un mauvais rêve, ce qui ne peut être ni vu ni touché. Tant que grondera l'orage et que la douleur

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nous battra, nous serons cramponnés à ces palmes que les martyrs ne lâchèrent que pour les ressaisir dans leur sang. L'Esprit des ténèbres pourra bien un instant donner le change, enlever les rameaux bénits au mur hâlé de la chaumière agricole ou à la galerie où sèchent les fdets de mer. Mais viendra le jour que 1 intelligence des laboureurs et des marins comprendra la vanité de celle qui les berna un instant — et se redira que l'âme des terres et des eaux s'exprime saus creuses paroles. Alors ces lauriers, quelque temps délaissés par eux, ils les retrouveront non pas entre les mains de ces vaniteux a demi-savants » qui, sous prétexte d'instruire le peuple, l'abêtissent, mais entre les mains des fils spirituels de saint Thomas d'Aquin, de Pascal, de Lamartine et de Louis Pasteur.

Ces rameaux, j'ai pu les voir souvent dans les fermes tranquilles, au-dessus de quelque image, mais j'ai surtout médité sur ceux que je voyais fixés parmi les avirons et les hardes ruisselantes, à l'extérieur des taudis des pêcheurs...

J'ai vu ces grandes branches sacrées, l'été, quand Fontarabie danse sous ses colliers de

piments rouges et écoute grincer la cigale de la mer; et je les ai revues, l'hiver, quand les barques secouées par le golfe de Biscaye dressent vers Dieu leurs mâts en croix. C'est vers ces lauriers de la semaine sainte restés au logis que se tendent alors les bras des femmes.

... Je me souviens d'un laurier bénit entre autres... Mais comment exprimer l'émotion qu'il me donna ? C'était par une matinée dominicale, dans une de mes promenades solitaires. Le champ où je me trouvais, fraîchement bouleversé par la charrue, ressemblait à une eau frappée par le soleil. Des flots de terre luisants s'étendaient, comme ceux de l'Océan, avec cette différence que les flots du labour semblaient s'être immobilisés tout à coup comme ceux du Jourdain ou de la mer Rouge quand les Israélites allèrent d'un bord à l'autre. Ni un oiseau, ni un bœuf, ni d'autre spectateur que moi. Ce n'était qu'un morne silence de la lumière, un silence sur quoi planait une grande bénédiction. Seul, dans un coin du champ, s'élevait un rameau bénit qu'un vieil usage avait fixé

là pour la protection des futures semailles. Je contemplai cette branche et il me sembla qu'elle parfumait mon cœur. Qu'était ce laurier mystérieux pour qu'il m'émût à ce point?... Peutêtre, planté là par les anges, était-il le frère de ce brin d'olivier qui a grandi jusqu'à ombrager toute la terre, de ce brin d'olivier qui fut rapporté à l'homme au-dessus du déluge par la pauvre colombe de l'Arche.

A Georges Dumcsnil.

Au moment que Dieu la créa, la matière n'était si belle que pour servir de support à la vie sans péché. Dès que celui-ci se fut introduit dans l'âme, la chair en pâtit jusqu'à la maladie et la mort, et cette déchéance retentit au delà de l'homme, dans les animaux, les végétaux et les minéraux.

La Terre, comme un fruit énorme et parfait, ne connaissait, au moment que le Seigneur se reposa, ni le ver ni un autre détriment à sa beauté depuis inconnaissable.

Cette splendeur passée de la matière, nous la retrouvons dans une bien infime mesure, il est vrai, chez des poètes qui n'ont point cessé, môme au milieu du paganisme, d'aspirer, d'une

D plus ou moins largo, à cet état plus élevé dont je parle,

sprit de l'homme conçoit naturellement la logique d'une matière au début sans défaut, mais non point dans la suite, ce qui fut l'erreur ueilleuse et profonde de Rousseau et de ses disciples. Et que cette perfection, absente désormais, soit envisagée au point de vue spirituel ou matériel, cela revient au même. Et la seule raison eût dû, par une très simple méthode comparée, réduire à néant non seulement les adeptes du Contrat social, mais encore les positivistes qui n'avaient qu'à regarder autour d'eux pour se convaincre de leur peu d'exi-

gence.

Je dis cependant que de la splendeur primitive de la matière la flamme est loin d'être éteinte, encore qu'elle ait baissé. J'en veux pour preuve cet horizon où règne l'azur solide des Pyrénées; ce gave; ces feux de laboureurs; cette grâce de la jeune fille; cette belle force de la femme; cette souplesse de l'adolescent et celte majesté du vieillard; ces rochers et ces bois; ces moissons et ces jardins; ces chevaux et ces bœufs; et ces poissons que l'on voit nager entre deux eaux et qui brillent comme ces

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notes de la lumière que le Tout-Puissant fit connaître à Noé.

Respecter la matière, l'aimer dans la mesure où Dieu le veut, mesure qui dut trouver son parfait équilibre au commencement : tel est le devoir du chrétien et telle est la permission qui lui est accordée. Et que fait le saint qui se flagelle dans sa cellule, sinon de châtier, non pas la matière, mais les imperfections de celle-ci ? Et par cela de la respecter et de l'aimer?

Il est remarquable que ce soit aux époques de vie spirituelle intense que l'homme rende à la matière le culte qui lui est dû. La recherche d'une pierre et d'un bois solides pour la construction d'une cathédrale ne marque-t-elle pas qu'à l'adoration constante du Christ il faut que l'homme dédie ce qu'il possède de plus durable : ce marbre et ce chêne ? Dans quelle matière de choix ne fut pas inscrite la parole de Jéhovah ? Dans quels papyrus tenaces celle des Prophètes ? Dans quels parchemins indéchirables et enluminés la vie des saints ?

Je me suis laissé dire que, pendant la lente conception d'un tableau, et avant que de le réaliser, les vieux maîtres ne trouvaient jamais assez de soin et d'amour du cœur pour les

matières qui devaient concourir à la confection de l'œuvre. Ils s'en allaient dans les forêts surprendre les écureuils dont les poils assouplis devenaient des pinceaux. Et, s'adressant aux plus bruts des minéraux, ils les broyaient avec science sur leurs solides palettes pour les étendre sur un cuivre, un verre, un bois ou une toile précieux. Et quel hommage plus grand eussentils décerné au Créateur que de lui rendre la Création dans la mesure la plus large où l'homme ne l'a point contrariée ?

Et l'Église elle-même n'exige-t-elle pas que l'eau, que le pain et le vin, que l'huile et que la cire qui la servent ne soient point adultérés ?

Je méditais sur le choix de la matière, au sujet d'une de ces horloges peinturlurées que l'on voit dans nos fermes. Cette horloge était de la fabrication la plus moderne. Et l'on ressentait qu'il n'eût fallu que la poussée du poing pour en crever les planchettes, si légères qu'on les aurait dites de carton. Et j'opposais ce meuble, dans ma mémoire, à d'antiques pendules conservées dans les mêmes milieux, mais enchâssées dans un coffre de chêne aux cellules ramassées, chêne d'un âge respectable, longtemps séché, longtemps destiné à cet usage.

Et que dire de certains violons qui simulent lïndéfectibilité de la matière lorsqu'ils laissent, après des siècles, leur écorce retentir encore du bruit de la brise dans leurs feuilles absentes et du chant de l'oiseau sur leurs branches élaguées ?

On songe, la tristesse dans l'âme, à ces édifices religieux construits avec je ne sais quelle purée de carton, et bien faits pour renfermer une foi qui ne soulève plus la belle pierre; aux pieuses inscriptions imprimées à la hâte sur une banderole de mauvais calicot; à ces papiers tissus de ce qu'il y a de plus inconsistant dans le domaine végétal et sur quoi des dramaturges et des journalistes contemporains laissent justement baver leur encre falsifiée; à ces toiles que corrodent d'étranges maladies que la science provoque chez les minéraux et végétaux, maladies qu'elle nomme : couleurs.

Il semble qu'avec de tels produits, indignes du nom de matières, les monuments religieux cèdent à l'avance aux mains sacrilèges qui en forcent les portes; que le verset biblique soit plus vite oublié et déchiré; que le contrat soit plus vite violé; que le paysage représenté soit plus vite décimé, comme le site que l'on déboise pour en distiller les essences. Et il apparaît,

devant l'horloge de bois fragile, que l'homme n'a plus souci du temps qui mesure pourtant sa destinée.

Il existe une malhonnêteté, celle qui usurpe sur la matière et qui est la surproduction forcée, le dol vis-à-vis des choses créées, une sorte d'abatage de la poule aux œufs d'or, la mainmise cupide de l'homme sur ce que la nature ne lui a pas encore livré, une captation prématurée d'éléments encore en réfection, le triomphe du nombre sur la valeur : c'est-à-dire une certaine faillite provoquée frauduleusement et exploitée aux dépens de l'esprit. C'est, en viticulture, le forcement du plant par une reconstitution artificielle du sol et, plus tard, l'introduction dans le vin, de remplaçants dont l'ensemble forme le truquage; c'est, dans l'élevage, l'épuisement de la race par celui de l'étalon, phénomène analogue à celui de la débauche; c'est, dans la tannerie, le remplacement de l'écorce du chêne par la drogue; c'est, en sériciculture, l'apparition de la soie en papier; c'est, dans la beurrerie, l'innombrable margarine; et, en joaillerie la galvanoplastie qui usurpe sur la profondeur de l'or, et l'écaillé d'ablette qui trompe sur l'orient de la lente sécrétion de la perle.

La matière est telle qu'elle ne correspond qu'à un nombre déterminé d'usages. D'où : chaque chose qui n'est pas au point est défectueuse, que ce soit par l'un ou l'autre de ces moyens dont j'ai fourni des exemples: le forcement (vigne); l'illusion (galvanoplastie); l'inversion (la perle fausse).

Qu'il me fût permis de faire un voyage dans la lune, comme l'un des héros de Jules Verne ou de Wells, et qu'elle fût habitée... et que mon temps, limité, ne me permît qu'une brève investigation... Je ne me mettrais point en peine, pour rédiger un rapport de mon voyage, d'apprendre la langue des Sélénites, mais d'obtenir d'eux :

Un fragment de la pierre dont ils construisent leurs temples.

La reliure de l'un de leurs livres.

Un des fruits dont ils se nourrissent.

Et par là je connaîtrais facilement de leur foi, de leur littérature et de leur agronomie.

Mais quoi, m'objecterez-vous, est-ce que d'être écrit sur un parchemin un poème a plus de beauté ?

Certes ! vous répondrai- je, un auteur réfléchit longuement avant de se décider à gâter la peau d'un âne.

Les carrières du ciel d'hiver s'éboulent et les nuages descendent sur la terre pour se fixer aux branches nues et laissent le vide bleu s'installer à leur place. Ici, des nuages blancs et roses font un fruitier; là, des nuages lilas, mauves et couleur de chair, font un jardin d'agrément; ici des nuages noirs font une forêt; là des nuages de pur soleil font une bande d'ajoncs.

Je veux écrire l'éloge de quelques arbres :

Premièrement, du pêcher. — Il est pareil à un essaim d'abeilles qui seraient roses et aussi parfumées que leurs rayons. C'est pourquoi son fruit, velu comme l'abeille, a la couleur du miel.

Deuxièmement, du pommier. — Il est rond. Son fruit est rond et rose et blanc comme est

blanche, rose et ronde la joue de ce petit enfant maraudeur qui saute le mur du verger.

Troisièmement, de V amandier. — Les doigts de Dieu ont aplati l'amande et laissé sur l'écorce un peu d'encens et dans la coque un peu de lail caillé.

Quatrièmement, du poirier. — Il est comme un pèlerin vêtu d'une robe conique, appuyé sur un bâton noueux, et qui assiste à ce miracle que ses gourdes puisent leur eau fraîche dans le feu du soleil.

Cinquièmement, du prunier. — La peau de ses fruits est si fine que, lorsqu'on la détache, elle forme des lanières transparentes. Et la chair mise à vif est toute saignante de soleil.

Sixièmement, du cerisier. — Le cerisier est le corail de la mer céleste. Et un rameau chargé de cerises est plus lourd qu'on ne pourrait croire.

Septièmement, du néflier. — Ses Heurs sont des églantines blanches. La peau de son fruit rond, creusé au sommet en couronne, est lisse, rousse et parfois argentée comme la jeune branche de chêne; la chair acide et douce, couleur de tan, contient plusieurs noyaux

osseux. La nèfle ne se mange que décomposée, en décembre. On dirait d'une crème de feuilles mortes, et elle porte la bure parce qu'elle demeure solitaire dans le verger.

Huitièmement, du litas. — L'azur s'enflamme au bout de ses branches, et la jeune fille qui tient ces torches parfumées sur son cœur qu'elles dévorent pense que tout le ciel brûle aussi.

Neuvièmement, du marronnier d'Inde. — Ses mains d'ombre ridées entourent mille thyrses saumon ou blancs tachés de rose. Ses boules vertes puis brunes, hérissées comme des masses d'armes, tombent et s'ouvrent en laissant échapper d'une peau blanche et glissante les marrons rebondissants, vernis comme de vieux meubles.

Dixièmement, du citronnier. — Sa canne, veinée comme une noix muscade, s'élève d'une caisse verte et carrée. Feuilles et fleurs sont roides, et ces dernières si parfumées que l'on dirait de grains d'encens que le soleil liquéfie et qui s'égouttent dans l'allée. Le fruit, d'un jaune clair, si on le coupe transversalement, a la forme et la transparence d'une rosace d'église.

Onzièmement, de i acacia-boule. — Sa forme est celle d'un grand bilboquet. Il n'indique que la présence d'une Administration des Ponts et Chaussées. Il ne fleurit jamais. Planté au bord des routes, il se sent assimilé à une borne kilométrique.

Douzièmement, du peuplier. — Quand Sully, qui les fit planter au long des avenues de France, encourageait les travaux des campagnes, les fuseaux des fileuses aimaient les quenouilles des peupliers. Ensemble ils chantaient ou ronflaient. Ici le fil avait un nœud et là le feuillage un nid d'oiseau. Les fuseaux et les peupliers tombent sans que personne les relève.

Treizièmement, de V ormeau. — C'est la fête du village. Sur la place, quatre ménétriers font danser des couples. Une bouteille de limonade luit sur la table devant l'auberge. Les branches des ormeaux, qui sont tordues comme des éclairs, retiennent un tel amas de feuillage que Ion dirait des blocs de nuit en plein jour.

Quatorzièmement, du saule pleureur. — C'est une averse de verdure.

Quinzièmement, du bouleau. — Les feuilles triangulaires et très mobiles du bouleau font

un bruit de pluie. Le tronc, qui pèle finement, a la blancheur de la chaux avec, çà et là, des cicatrices noires qui ressemblent à des yeux d'après des méthodes de dessin.

Seizièmement, du charme. — Il ne faut le considérer que taillé, creusé, dirigé. Les amoureux ne s'enfoncent pas dans ses couloirs, faits de petits cœurs plissés, sans une secrète angoisse. La jeune fille qui, avant d'y pénétrer, est pâle comme la moitié d'une cerise, est souvent, lorsqu'elle en sort, rouge comme l'autre moitié.

Dix-septièmement, du platane. — Son écorce, qui s'enlève par plaques, donne au tronc l'aspect d'un serpent moucheté. Ce tronc, à l'endroit où il se ramifie, représente souvent un torse humain dont la peau se plisse dans un sfïort. La feuille est trilobée, à pans aigus, parcheminée, large, plane, et les chatons forment des pompons de bourre tondue. Aux jours des fortes chaleurs, le mendiant bénit l'avenue de platanes. Elle donne beaucoup d'ombre et promet quelque belle fontaine dont l'eau lumineuse jaillit gaîment. Une allée de platanes ne se rencontre guère que dans une ville bien entretenue.

Dix-huitièmement, du figuier. — La feuille

trilobée, à pans arrondis, d'un vert profond, donne aux doigts l'impression d'une joue rasée. Et, détachée de la branche très flexible dont elle couronne l'extrémité de ses frais bouquets, elle laisse perler un acre lait. La figue mûre est, à l'extérieur, verte ou vineuse selon l'espèce; à l'intérieur, plus ou moins couleur de chair et de miel. Elle a l'air d'un petit animal obèse dont la tête et les pattes se seraient atrophiées jusqu'à disparaître.

Dix-neuvièmcmenU du noisetier. — Il y a des nids d'oiseaux, des nids de fleurs et des nids de fruits. On surprend les nids de noisettes au bord des eaux, sur quelque branche flexible, et soudées entre elles par la base de leurs collerettes vertes et acides. Dépouillée de sa collerette, la coque de bois clair de la noisette a la forme et la grosseur d'un œuf de petit oiseau.

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