MEDITATION SUR UNE GOUTTE DE ROSÉE
A Eusèbe de Bremond (TArs.
C'était une adorable vieille fille qui est morte dans un petit castel qui eût plu à Jean- Jacques Rousseau. Un torrent frissonne au bas de la tourelle fleurie de roses jaunes, et, non loin, la digue d'un moulin abandonné poétise encore ce site ombragé de bosquets.
Çà et là, des champs fertiles. Au coin de l'un d'eux, je vis naguère un vieillard assis sur une borne, au déclin de la journée. Il tenait une canne à bec de corbin. Du lieu où il était, il surveillait doucement la moisson. J'envie cet âge où le regard ne se reporte plus qu'avec lenteur aux choses familières. Peut-être le passé devient-il alors le présent ?
Ce vieillard paisible, qui me lit songer à cet autre vieillard qui figure noblement dans Paul et Virginie, évoquait peut-être, en observant les belles moissonneuses, l'époque suggérée par les lectures de sa jeunesse... Peut-être Ruth lui apparaissait-elle couronnée de bluets et d'épis, ou bien Chloë parfumée de myrthe et donnant du sel à ses chevreaux?
Déjà, depuis longtemps, lorsque j'entrevis dans la sérénité du jour qui va finir le patriarche de ces champs, la vieille fille était morte.
Elle avait vécu là toute sa jeunesse et, plus lard, ne cessa guère non plus d'y habiter, car, devenue orpheline, ses soins allèrent à une sœur maniaque. Ses seules absences avaient été quelques séjours annuels à Paris. Et, lorsque je pense la revoir telle que je l'ai connue, octogénaire, avec ses bandeaux neigeux qu'ornaient des violettes de Parme, avec son grand nez, son menton de galoche et ses yeux ardents, il ne m'est pas trop difficile de l'évoquer à dix-huit ans, coiffée de quelque vaste chapeau flexible orné de fleurs des moissons, vêtue de quelque robe de mousseline gonflée par les révérences et nouée de rubans couleur de colibri.