‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 35 sur 62 · MÉDITATION SUR UNE GOUTTE DE ROSÉE 2S · texte numérisé non relu

MÉDITATION SUR UNE GOUTTE DE ROSÉE 2S

Dans ce château, ces jours derniers, j'ai feuilleté avec tendresse, avec lenteur, sentant monter en moi l'indicible nostalgie du passé, l'album où Mlle Sophie F. de B. a laissé déborder son cœur...

Durant qu'elle était à Paris, c'était vers 1840, elle prenait des leçons de botanique au Jardin des Plantes. Oh ! de quel charme ne la vois- je pas entourée alors? Qui sait de quelle âme ardemment élégante cette jeune provinciale accueillit ces couleurs qui s'irradiaient, ces parfums qui s'exhalaient de ces nouvelles ombellifères que les Laurent et Adrien de Jussieu rapportaient des îles sauvages ! Je crois voir cette ancienne adolescente, dans quelque allée de ce Jardin botanique, se haussant sur la pointe d'une bottine lilas afin d'examiner la gorge de quelque campanule velue.

Son cœur, elle l'a confié à cet album où elle a patiemment dessiné, peint, verni d'admirables gerbes. Je dis admirables, je ne veux certes point affirmer qu'elle a possédé ce génie qui, dans le tissu des corolles, enferme le mystère des sèves, mais je veux exprimer qu'en dehors de toute prétention à l'art, cette peinture rococo porte l'empreinte d'une âme si haute et si pure

' s , OUVRES Dr. FRANCIS JVMMES

qu'aucune œuvre célèbre ne saurait me toucher

davantage.

Il faudrait évoquer une à une les journées durant lesquelles cette âme tendre et contrainte mit dans chacun de ces calices un peu de son éternité. Ce que l'on dit, ce que l'on disait alors à son fiancé, — elle ne se maria point, par dévouement à cette sœur dont j'ai parlé, — elle l'a confessé à ses brûlantes corolles. Il est des roses qui semblent éclater, jaillir de leurs vertes gaines, ainsi que des cœurs d'adolescentes dans l'exaltation des soirs de Mai. L'une de ces roses entre autres m'a douloureusement parlé. Je suis bien sûr qu'elle la peignit dans une matinée limpide où elle demanda grâce à Dieu. Aucun mot ne saurait rendre la pureté passionnée de ces pétales jaunes d'où, lentement, coule une larme de rosée. Ah ! que je l'ai comprise, cette larme !

0 jeune fille du siècle passé! Te doutais-tu, lorsque dans le salon toujours ombreux tu

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