SCÈNE PREMIÈRE
A neuf heures du matin, dans la cuisine de sa maison natale où il vient de déjeuner,
PIERRE pense.
Cette tasse est gaie à cause des fleurs qui y sont peintes. Paul est mon ami. Ces fleurs qui y sont peintes font vivre la tasse. On dirait des campanules, des mauves et des roses. Françoise est la femme de Paul. La tasse vide de café au lait s'emplit d'air bleu. La faïence vernie murmure, tant il semble que ces fleurs vont attirer les guêpes. Je suis l'ami de Paul. L'azur du Béarn est solide; il pèse. La femme de Paul est lourde, mais belle. Voici un frelon sur ces fleurs peintes. Il est furieux. Il vibre. Cette robe de mousseline où elle s'embarrassait en marchant, et ses cheveux comme des écheveaux de fil de cuivre tordus, et son œil violet comme du charbon de bois, et sa joue comme une rose pesante et sa gorge courte ! Cette tasse pèse
dans ma main. Elle pèse ainsi que ce ciel de juillet. « Celui qui désire la femme de son prochain a déjà commis l'adultère », dit l'Évangile. Désire veut dire ici : qui se dit que s'il le pouvait, il voudrait la prendre. Je ne veux pas. Le va-etvient du balancier dans le ventre de la haute horloge est tour à tour doré et absent. L'heure est fatiguée. Je vois le facteur dans l'allée. Il a l'air du dieu en marche de l'épais feuillage et de la route. De Ramous d'où il vient jusqu'ici, on peut compter trois kilomètres. D'ici jusque chez les Paul, deux kilomètres. Il n'y a pas de jour que les Paul ne reçoivent de lettres. Le facteur y va. Il y arrivera vers onze heures. Elle aura le chapeau qu'elle avait sur l'allée noire et blanche. Elle ira à la rencontre du facteur jusqu'à, peut-être, ce pré en pente où il y a trois noyers qui surplombent, plus noirs que tout; à la rencontre du facteur avec leurs enfants et Paul qui est mon ami et que je suis heureux de revoir pendant les trois mois que je vais passer ici dans mon pays, qui est si net, qui ressemble à cette tasse.
Mme DENIS entre.
Voici ton courrier.
PIERRE
Merci, maman.
Mme DENIS
Pendant que tu lis tes lettres, je vais mettre au soleil ton chapeau de paille que j'ai lavé. Iras-tu aux Cerises, cet après-midi ?
PIERRE
Je l'ai promis à Paul.
Mme DENIS
A tout à l'heure.
PIERRE ouvre une lettre et lit.
« Je n'ai plus à vous cacher que je vous a aime plus que mon honneur et plus que mes « enfants. A demain quatre heures, comme « vous l'avez promis à Paul qui n'y sera pas. « Il ira à Belle-Plaine avec les enfants, je pense, « prendre des nouvelles de Gervier qui est plus « mal. A vous. — Françoise. »
PIERRE pense.
Les fleurs de la tasse sont là. Elles me disent que je ne rêve pas. Il y a aussi le couteau et le pain. Il ne faut pas que je garde cette lettre. Ma mère, qui s'est toujours saignée pour moi, nettoie mon chapeau de paille. Qu'il est touchant,
cet amour de la mère veuve pour le fils qui n'est pas marié. Qu'elle est touchante, cette économie dune humble femme généreuse! Mais il ne s'agit pas d'elle en ce moment. Cette lettre. Cette lettre est là. Elle est comme un malheur qui m' arrive, comme une attente redoutée, une chose insolite qui me vient à cette même table où je déjeunais enfant dans cette même tasse à fleurs. Et comme un jour j'avais mal au pouce enveloppé d'un chiffon, papa qui m'avait assis sur ses genoux la joue contre la joue, papa me faisait manger.