‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 37 sur 62 · LA FEMME INFIDÈLE · texte numérisé non relu

LA FEMME INFIDÈLE

Celle de Noire-Seigneur.

Ouvrez tout grand votre cœur.

LA BREBIS

Il était une brebis Errant loin du Paradis.

LA FEMME

Et puis une pauvre femme Qui avait du mal à l'âme.

LA BREBIS

La brebis était allée

Se perdre dans la vallée.

LA FEMME

Et la femme était allée Dans VEspagne ensoleillée.

LA BREBIS

La brebis était partie Vers une herbe plus fleurie.

LA FEMME

La femme vers des caresses Qui donnassent plus d'ivresse.

La brebis avait laissé Berger t chien et agnelet;

LA FEMME

Et la femme abandonné Son mari et ses bébés.

LA BREBIS

Et dans le vide Vagneau Avait tendu son museau.

LA FEMME

Sans qu'elle vint, les enfants, La nuit, demandaient maman.

LA BREBIS

Hélas ! hélas ! Rien n'y fait Lorsque Von veut s'en aller...

LA FEMME

Comme Von fait dur son cœur!

Comme on dompte sa douleur!

LA BREBIS

Les sommets sentaient V œillet; Les torrents, le lait caillé.

LA FEMME

Et V Espagne avait V odeur De V amoureuse chaleur.

Il y avait des pâturages Verts, au-dessus des nuages.

LA FEMME

Il y avait des mots d'amour Comme des rosiers trop lourds.

LA BREBIS

11 y avait dessus les pierres Des silences de lumière.

LA FEMME

Il y avait entre nos corps Les silences de la mort.

LA BREBIS

Le vent rendait plus câline Ma murmurante clarine.

LA FEMME

Mon amant ne parlait pas Sans que mon cœur ne chantât.

LA BREBIS

Ma laine par la rosée Une nuit fut défrisée.

LA FEMME

Un baiser qu'il m'a donné Sur une joue s'est gravé.

LA BREBIS

Ma pauvre robe de Dieu Prit bientôt un air boueux.

LA FEMME

Encor ma joue se rida Et puis se décolora.

LA BREBIS

Je vis que je salissais La neige que je foulais.

LA FEMME

Je lisais de la pitié

Dans les yeux du bien-aimé.

LA BREBIS

Je tombai dessus le flanc Prise d'un tressaillement.

LA FEMME

Du lit d'orgueilleux ébats Je tombai sur un grabat.

LA BREBIS

A mon agneau je rêvais, Et au chien et au berger.

LA FEMME

A mes enfants, moi partie, Seuls, éteignant leur bougie.

Je rêvais à cette dent

Que l'agneau montre en dormant.

LA FEMME

0 souveraine misère

De V amante et de la mère!

LA BREBIS

0 désir d'être rentrée De la brebis égarée!

LA FEMME

J'étais au fond de l'Espagne, Mais Dieu passe les montagnes.

LA BREBIS

Moi j'étais dans la montagne, Mais Dieu passe les Espagnes.

LA FEMME

Le bon Dieu il est venu Et il avait les pieds nus...

LA BREBIS

Comme les ont les troupeaux Qui semblent prier en haut.

LA BREBIS ÉGARÉE 29i

LA FEMME

Il avait une douceur Qui faisait de la lueur.

LA BREBIS

Il avait une houlette Et son ange une musette.

LA FEMME

Et il avait un chapeau Tressé avec des copeaux.

LA BREBIS

A ses mains saignait V œillet Que je n'avais pas trouvé.

LA FEMME

... A ses pieds et m' appelant La bouche de mes enfants.

LA BREBIS

Il a mis sur mon museau Cette fleur de ses bourreaux.

LA FEMME

Mes cheveux il a laissé Crouler sur ses pieds percés.

LA BREBIS

Rapportez aux bergeries La brebis qui est meurtrie!

LA FEMME

Ramenez à son mari Celle qui tremble et périt.

LA BREBIS

Mais il y avait des bouchers Qui disaient : faut la tuer I

LA FEMME

Il y avait des pharisiennes Qui disaient : c'est une chienne!

LA BREBIS

Cest alors que le Seigneur Entra au cœur du pasteur.

LA FEMME

Cest alors que Jésus-Christ Entra au cœur du mari.

LA BREBIS

Et il dit à ces bouchers :

Je suis venu la chercher.

LA FEMME

Et il dit à ces mauvais :

Je suis venu la sauver.

LA BREBIS

Et il dit à ces bouchers :

Qui de vous n'est pas tombé ?

LA FEMME

Et il dit à ces mauvais :

Qui de vous n'a pas péché ?

Mais il dit à la brebis :

Si tu n'étais pas ici...

LA FEMME

Et à l'adultère : toi,

Si tu étais sous ton toit...

LA BREBIS

Je n'aurais pas dû rouvrir Cette plaie pour te bénir.

LA FEMME

Je n'aurais pas retroué Mes pieds pour te retrouver.

298 œuvri:s de Francis jammes

LA BREBIS

Toi va-fen; rentre au bercail, Et jamais plus ne ïen ailles.

LA FEMME

Toi au foyer douloureux Va-fen rallumer le feu!

LA FEMME continue à dire ce qui suif.

Voilà ce qu'il faut redire Malgré V insulte ou le rire :

Vous ne serez pas heureux Si vous vivez loin de Dieu.

Trop longtemps on a eu peur De nommer Notre-Seigneur.

Je le sortirai de V ombre Même seul, devant le nombre.

Car il est toujours vivant Et il vous parle à présent.

Plus jeune que la jeunesse Il nous nourrit à la Messe.

El voici à Vhorizon Une génération.

Elle sait où est la force Et elle fend son écorce.

Et elle éclate de fleurs

Et revient à vous, Seigneur!

Elle revient, les yeux droits Et fixés sur votre Croix.

Vous êtes, elle le sait, Vous êtes Celui qui Est.

Elle a vaincu son orgueil El déjà voici le seuil.

Et le Père, sous la vigne, Attend son enfant indigne.

Comme perce le soleil La treille qui a sommeil!

Quel est ce silence-ci

De l'heureux après-midi ?

Le père a tout préparé Pour son enfant égaré.

Il a, pour V accueillir, mis Le plus neuf de ses habits.

Ah! Que votre aspect, Seigneur!

Est fier, pauvre et plein d'honneur!

Vous qui lancez le tonnerre, Comme vous avez su taire

Tout le mal qu'on vous a fait!

Vous voulez tout effacer.

Vous avez pris dans la cave Votre vin le plus suave;

Vous avez pris au cellier Le meilleur de votre blé.

Et votre barbe aussi blanche Que les fleurs de V avalanche

Se dresse vers le coteau.

L'enfant tarde... Mais bientôt

Le voici ! Oh ! qu'il est jeune !

Qu'il est beau malgré le jeûne

Qui Va longtemps amaigri!

0 mon fils ! je te bénis.

Mon fils! Tu m'avais tué :

Me voici ressuscité!

Page 1