‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 40 sur 62 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Midi. L'angélus sonne. Seul, dans sa chambre, d'où l'on aperçoit des champs,

PIERRE pense.

Il est incroyable qu'une femme atteigne à un tel degré d'inconscience. Comme ce cliquetis de machine agricole dans la prairie semble

mesurer le silence de la chaleur ! N'aime-t-elle donc pas son mari, n'aime-t-clle donc plus son mari après sept ans seulement de mariage ? X'aime-t-elle donc plus mon cher Paul, son mari ? Cette époque de la moisson a la fièvre. Chaque année il y a des accidents, une épidémie d'accidents causés par ces grands insectes de fer rouges et verts qui rasent les foins. Un petit garçon, l'an dernier, a dû être amputé des deux jambes. La faucheuse, du bout de ses mandibules, l'avait saisi. Et cette phrase monstrueuse au sujet de ses enfants qu'elle ne me préfère pas. Ni son honneur. Je ne l'eusse jamais jugée telle. On la croirait si calme. Et toutes ces attentions qu'elle a pour son mari. Paul, mon chéri, prends garde à ne pas boire ainsi de l'eau froide quand tu es en nage, lui conseillait-elle hier encore. On a transporté à l'hospice, il y a trois jours, un jeune homme qui s'était donne une indigestion d'eau. Il avait l'air bien accablé. Rien n'est plus rafraîchissant que la vue des cornettes des Filles de la Charité allant et venant à l'ombre des persiennes, dans une odeur de menthe et de vinaigre. Elle n'aurait jamais du m' écrire une lettre pareille : « Je n'ai plus à vous cacher que je vous aime... » C'est ainsi le

début de la lettre. Elle suppose donc que je me suis douté de quelque chose ? Oui, sans doute. Je suis un hypocrite et je me rapprochais de la couleur de l'amour sous prétexte de n'en vouloir ressentir que le parfum. Et ce parfum engourdissait peu à peu mon sang. Et il y a un tel vertige dans la nature de ces choses, si forte est la chair, ou si faible, que c'est comme si l'on vacillait. Surtout par des chaleurs pareilles. Cet homme qui conduit la machine est le même qui, aux dernières vacances, s'était entaillé la paume de la main contre sa faux, en faisant le geste de chasser une abeille. Je ferai bien de brûler cette lettre : « Je n'ai plus à vous cacher que je vous aime plus que mon honneur et plus que mes enfants. A demain quatre heures, comme vous l'avez promis à Paul qui n'y sera pas. Il ira à Belle-Plaine avec les enfants, je pense, prendre des nouvelles de Gervier, qui est plus mal. A vous. — Françoise. »

Elle est terrible ! Quelle imprudence I Que cette lettre eût été perdue ? Que le domestique à qui elle a dû la confier hier pour la mettre à la poste l'eût égarée? Voici la servante qui vient cueillir des cerises pour le dessert. Qu'elles sont rouges sur l'arbre ! On dirait de grosses

boules de sang et de soleil. Il y a des femmes qui ont les lèvres ainsi faites, et si rouges qu'il semble que la bouche n'ait point de muqueuse, mais que le sang y affleure et aille jaillir. Je ne veux pas davantage songer à Françoise avec cette lourde volupté. C'est un mauvais moment à passer. Trois mois durant lesquels je la verrai le moins possible. Je n'irai pas aux Cerises cet après-midi, bien que je leur aie promis ma visite. Je ne peux pas aller cet après-midi aux Cerises. Avant de descendre à la salle à manger, que je brûle cette lettre qui me trouble comme un contact de femme ! Il fait si chaud, l'herbe est si sombre et le désir si cruel ! La faucheuse s'est tue.

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