SCÈNE IV
A trois heures après midi, Paul et les enfants sont sortis. Seule dans le salon,
FRANÇOISE pense.
Mon salon, comment Pierre le trouve- t-il? Je sais bien qu'il n'est pas gâté chez sa mère qui a accumulé dans le sien un tas d'horreurs qui puent le camphre, et qu'il n'y manque, sur
la cheminée, qu'un globe avec, dessous, une couronne de mariée. Pauvre Mme Denis ! Elle est de celles qui auront vécu sans savoir pourquoi, auprès d'un mari notaire ou propriétaire rentier. Et cette vie se passe à ranger du linge, à dresser la liste de la lessive, à régler les comptes, à surveiller les métayers et à s'échapper à l'église où elles croient causer avec Dieu, la sainte Vierge et les saints. Ce n'est pas une mauvaise femme, mais elle est bien nulle et je me demande comment un poète de la valeur de Pierre a pu naître d'une femme si fermée à tout art et à toute science. Il n'est pas étonnant qu'elle fût liée d'amitié avee ma belle-mère qui, elle, en plus de la sottise, avait de la malice et qui n'a même pas su donner à mon pauvre Paul la liberté dont Pierre a joui. Je crois que Paul eût pu devenir autre chose qu'une sorte de gentilhomme fermier si on l'avait laissé il y dix ans, à la fin de ses études, rejoindre à Paris son ami Pierre. Il a parfois du goût. C'est ainsi que je l'ai vu bien ému lorsque Pierre nous a fait part de son dernier drame lyrique. Dieu ! Quelle merveille ! Quelle poésie et quel sujet : cette jeune Espagnole, Jonquille, que l'on soigne pour sa folie qui consiste à voir des choses admirables que
L< s personnes qui 1* entourent ne savent point voir. Et cette rencontre de Jonquille avec le poète qui, lui, la comprend, la rassure parce que lui aussi, et sans qu'on le traite de fou, il voit comme elle des merveilles que les autres ne voient point. Et cette même inspiration qu'ils ont un soir devant l'océan et que le poète a transcrite sans le dire à la jeune fille, mais qu'elle reconnaît plus tard pour l'avoir eue au même instant que lui. Et ces fiançailles de la Poésie avec la Raison! Quoi de plus beau?.. Ah! quel homme que ce Pierre!... Ce thème du début... Le poète qui longe pour la première fois le jardin où la jeune démente voit l'ombre des heures descendre sur la pelouse et danser. Oh ! être la femme d'un tel homme, partager ses épreuves et sa gloire, l'assister, le défendre, se donner toute à lui, vivre à son ombre, se sentir caressée par sa présence, s'unir à lui, poser mon cœur chaud sur le sien ! Ne plus rien savoir que lui-même et presque plus rien de moi. Ne lui répondre, par les lourdes nuits, que par l'abandon de ma chair et de mon âme. Oh! Combien me pèse mon âme ! Et mon corps ! Et qu'il me serait vain d'essayer de lutter contre moi-même ! Autant vouloir empêcher cette fleur de donner
son odeur. Et quand Pierre est là, c'est comme du soleil qui irrite mon désir.
Pauvre papa ! Pauvre maman ! Quelle bêtise ils ont faite! Eh, oui!... La belle situation de Paul, l'aisance... tout le reste, c'est des chimères... il faut se créer un intérieur... on ne vit pas de l'air du temps... l'amour vient ensuite sans qu'on y pense... Ah! je les connais, je les connais, je les connais, tous ces clichés servis par la dure race de la terre à la jeune fille, cette alouette qui veut s'enlever du sillon. C'est un homme sérieux que tu épouses, disent-ils. Mais un poète, un artiste, qu'est-ce que c'est? Un meurt-de-faim. Et l'on sourit. Ton Pierre, mais il n'est pas célèbre du tout. Les Annales n'en parlent jamais. Tu vois bien que nous avons raison. Et alors c'est Paul que l'on épouse quand on aime Pierre. Oh ! que je suis malheureuse ! Oh ! que je suis heureuse ! Si c'était lui? J'entends la cloche du portier.