‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 50 sur 62 · SCÈNE VU · texte numérisé non relu

SCÈNE VU

A midi, dans la salle à manger du petit hôtel; à voix basse, en prenant leur repas.

PIERRE As-tu songé à t'acheter d'autres souliers?

FRANÇOISE

Non, pas encore.

PIERRE

Penses-tu que le cordonnier te fasse crédit jusqu'à la fin du mois?

FRANÇOISE

Ne t'inquiète pas de cela. J'avais mis de côté, au commencement de juin, en cas d'imprévu, une petite partie de l'argent que tu m'avais remis. Ainsi le cordonnier sera payé comptant s'il l'exige.

PIERRE

Que tu es sage... Où es-tu allée ce matin?

FRANÇOISE

Du côté des Capucines.

PIERRE

A quelle heure?

FRANÇOISE

11 n'y a qu'un instant.

PIERRE

C'est curieux... Je suis aussi passé par là. Je me suis même réfugié dans la chapelle, à cause de la pluie battante. Quel dénûment ! Sur les marches du pauvre autel, un vieux moine est venu soigner un pied de grandesmarguerites. A genoux, attentif, le front audessus des fleurs nombreuses, on eût dit qu'il cultivait un ciel étoile.

FRANÇOISE

Mon cher ami, que tu trouves de jolies images !

PIERRE

Quand tu es douloureuse, quand ton âme faiblit, à quelle force fais-tu appel?

FRANÇOISE

A ton amour. Et toi ? Ah ! Je sens bien que ce n'est pas à mon amour.

PIERRE

Doutes-tu de lui?

FRANÇOISE

Eh ! non, mon chéri. Je sais bien que s'il te fallait donner pour moi jusqu'à la dernière goutte de ton sang, tu la donnerais.

Je le crois.

FRANÇOISE

J'en suis sûre. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même... Et cependant il y a une ombre que tu projettes entre toi et moi, Pierre, une ombre qui t'empêche de m'aimer de la manière dont je t'aime.

PIERRE

Tu n'as pas d'ombre, toi?

FRANÇOISE

Hélas î Si... J'ai des ombres, mais je les noie dans la lumière de ton amour.

PIERRE

Et mon ombre, à moi, que crois-tu qu'elle est ?

FRANÇOISE

L'ombre que tu recherchais ce matin dans

la chapelle des Capucinos. Mais celle-là, voistu, on ne la noie pas. Car elle est l'ombre de la lumière même.

PIERRE

Je suppose que tu n'en es point jalouse.

FRANÇOISE

Oh ! non, mon ami. Tu sais comme nous sommes, les pauvres femmes. Au contraire, moi qui jamais ne l'avais ressenti, je ressens je ne sais quel amour lointain et douloureux pour ce Dieu terrible que tu me préfères.

PIERRE

Françoise ?

FRANÇOISE

Pierre ?

PIERRE

Crois-tu qu'il ne manque rien à ton amour?

FRANÇOISE

Oh! à moi, il ne manque rien... il ne manque rien... Je t'assure qu'il ne manque rien.

Elle sanglote clans sa serviette.

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