SCÈNE V
Le même jour, à onze heures du matin, dans l'arrière-boutique d'un vieux brocanteur de bijoux.
LE BROCANTEUR, dans un français assez correct.
Posez là votre parapluie. Il fait une fameuse averse. Qu'est-ce que vous voulez?
FRANÇOISE
Savoir combien vous me donneriez de cette bague.
LE BROCANTEUR
Oh ! Acheter une bague à une personne que Ton ne connaît pas... à une Française... cela n'est pas possible, cela est bien dangereux. 11 y a tant de gens qui passent en Espagne...
FRANÇOISE
Monsieur, je ne suis pas une voleuse.
LE BROCANTEUR
Ne vous fâchez pas. Vous êtes jolie comme ça toute fâchée, toute rose, toute rouge. Ne vous fâchez pas, mon enfant. Voyons votre bague? Oui, c'est une émeraude, mais elle
n'est pas de bonne qualité. Elle est givrée... Vous voyez ces petites choses qui enlèvent beaucoup de valeur...
FRANÇOISE
Elle a coûté douze cents pesetas à Saint- Sébastien.
LE BROCANTEUR
Le bijoutier, il vous a volée, ma belle. Cette bague ne vaut pas la moitié, ni le quart. Dans tout Burgos, ni dans toute l'Espagne, ni dans tout le monde entier vous ne trouverez pas un joaillier qui vous donne le quart du prix qu'elle a coûté. Et où logez-vous, ma belle enfant?
FRANÇOISE
Hôtel del Norle.
LE BROCANTEUR
Et pourquoi est-ce que le petit mari il ne vient pas ici pour vendre le bijou? Vous comprenez, c'est très dangereux ce genre d'affaires. Si vous voulez, j'irai traiter avec vous le marché dans votre appartement.
FRANÇOISE
Oh ! non, monsieur.
LE BROCANTEUR
Vous voyez, ne m'en voulez pas. 11 y a
quelque raison pour que vous ne vouliez pas. Il n'y a pas dans tout le monde entier, je vous ai dit, un seul bijoutier qui consentirait à cet achat sans que vous donniez des références et que vous l'ameniez à votre domicile. Dans ces conditions, et je le fais pour vous obliger parce que vous me semblez une intéressante personne bien gentille, je vous offre trois cents pesetas. C'est une folie de ma part.
FRANÇOISE
Voici la bague.
LE BROCANTEUR
Voilà du bon, du bel argent. Est-ce que l'on ne peut pas demander un petit baiser par-dessus le marché?
FRANÇOISE
Monsieur, ne m'insultez pas.
LE BROCANTEUR
Allons, ne vous fâchez pas. Prenez votre argent. Vous venez de conclure une bonne petite affaire.
SCËNE VI
A la même heure, dans le bureau de la Compagnie où il est employé,
PIERRE pense.
Que ce travail est fastidieux ! A peine levé on s'endormirait dessus... Mais aussi... Quel peu de goût j'ai de la vie et quelle douleur de me sentir si peu tendre envers cette pauvre créature ! Que n'ai- je, pour suppléer à cet amour dont je ne ressens que l'amertume, un peu plus de pitié? Pourquoi toujours ces emportements que je veux réprimer, mais que je ne peux réprimer et qui la laissent en larmes? Lâcheté. Lâcheté de l'homme habitué à jouir de ses nerfs comme des cordes d'un violon. Ah ! Qui donc a dit qu'il ne fallait pas voir les cygnes de trop près? Voilà ce qu'a fait de moi cette tension continuelle de mon être, cette poursuite d'un absolu terrestre qui n'existe pas. Je me souviens que tout enfant j'allais demander au grand bouleau du bosquet de me parler. Et à ses milliers de voix assignant d'avance une réponse, je forçais l'arbre à être en harmonie avec moi. On ne se doutait pas, lorsqu'on me
trouvait comme hébété par le bruit si mobile des feuilles, que j'étais au pied d'une lyre trop complaisante et dont il m'aurait fallu distraire pour opposer un réducteur à ma rêverie. Quelles mers ne m'ont pas bercé, quels chaos de bataille, quels hymnes, quels rires et quels sanglots n'ai-je pas écoutés dans ces ramures? Mais voici qu'en faisant du bel arbre un ami toujours prêt à m' entendre et à m'absoudre, je suis devenu le misérable sujet de moi-même. Et je crains qu'à travers les douleurs de cette existence par moi et pour moi sacrifiée, je n'écoute que la triste voix de mon bouleau. Il est des gens qui savent marcher sans jamais se retourner vers leur passé. Croient-ils donc qu'ils soient comme moi qui, dans l'instant que je songe devant cet encrier, cette plume, ce registre et cette boîte pleine de poudre à sécher l'écriture, vois ma mère dans son jardin, les yeux bouffis de larmes et traînant sur le sable ses pieds enflés par les troubles de son cœur?... Comme moi qui, dans le même moment, vois mieux que dans la réalité l'honnête homme que j'ai trompé, tenir avec ses mains découragées les mains de ses enfants qui posent des questions? Mais alors, diras-tu à toi-même, mais alors il ne fallait pas enlever cette femme,
puisque tu n'avais même pas le courage de la rendre heureuse. Oh ! mais si vous saviez ce qu'il y a de terrible dans la tentation qui sévit, l'été, comme un vent desséchant dans la solitude des campagnes; qui se substitue à l'ennui, et qui, lorsque deux jeunes êtres sont en présence, les emplit d'un désir tel qu'ils sont prêts à se fondre comme des fruits ! Voilà, voilà ce qui s'est passé. Mais que me reste-t-il de cette douceur, sinon une épouvantable amertume? Et n'allez point me taxer d'égoïsme! Sachez-le, tout autant qu'un autre je saurai traîner mon boulet, et un boulet d'autant plus pesant que c'est ma sensibilité qui le meut. Mais si je fouille au fond de ma conscience, dans cette caverne où l'homme aime peu à descendre et à faire de la lumière, si je scrute le coin le plus reculé, ce n'est point que j'aie peur du boulet à traîner, mais c'est l'immense remords que ce boulet ne soit pas une croix à porter.
LE DIRECTEUR, en espagnol.
11 va être midi. Il faut toujours poser votre parapluie là dedans. Sans cela vous mouillez le parquet. En vous en retournant, vous mettrez à la poste ces plis de la Compagnie. 11 fau-
dra recommander celui-ci, celui-là et celui-là.
PIERRE, en espagnol.
A votre service, monsieur le directeur.