SCÈNE XI
Un mois après, en juillet, un dimanche après midi, à l'hospice de Burgos, salle numéro 4, lit numéro 15, Pierre est assis auprès de Françoise couchée à la veille de l'opération. La fenêtre voisine du lit ouvre sur un humble potager. On entend le bruit continuel d'une fontaine.
FRANÇOISE
Tout cela... ton amour, ce bruit d'eau, notre misère, cet instant où je tiens encore ma main dans ta main, tout cela... tout cela...
PIERRE
Du courage, ma bien-aimée.
FRANÇOISE
J'ai du courage.. Mais tu sais... à la veille de ce grand jour... Oh! ne me gronde pas... Quand mes enfants jouaient au long des capucines... Quand tu verras... Oh ! c'est mal ce que je te dis, parce que ça va te faire mal... Mais, tu comprends, il faut qu'il sache si jamais... il faut qu'il sache qu'à la veille de ma mort je vous portais tous dans mon cœur avec passion.
PIERRE
Quoi? Tu l'aimes comme tu m'aimes?
FRANÇOISE
Non... non pas de la même façon. Je l'aime d'une grande tendresse apitoyée... Oh î pardonne-moi de te parler ainsi de Paul à mes dernières heures peut-être... Je l'affectionne d'une douleur grande comme l'amour, d'un sentiment qui n'a pas de nom, du sentiment dont on vénère un être à qui l'on a fait du mal...
Françoise...
FRANÇOISE
Il fallait bien que ces dernières paroles fussent prononcées, confiées, confessées à celui que j'aime le plus au monde, à toi, mon chéri, mon âme, mon amant.
PIERRE
Ma femme...
FRANÇOISE
Oh! Que Dieu ait pitié de moi... Qu'il me donne de vous revoir tous un jour... Et cependant, n'est-ce pas, toi qui as un grand fonds chrétien, n'est-ce pas que je ne suis point en règle avec le Ciel?
PIERRE, faisant pour répondre un cfîort surhumain.
Nous ne sommes pas en règle avec le Ciel.
FRANÇOISE
Oh! dis... ne dis pas... Oh! ne pas vous revoir, ne pas te revoir, ne pas être liée à toi toujours, à jamais... Non, c'est trop affreux. Oh ! tout sacrifier à cela... tout... Dis, que faut-il sacrifier, que je le sacrifie
PIERRE, avec un sanglot dans la gorge.
C'est moi qu'il faut sacrifier.
FRANÇOISE
Ah!