‹ Œuvres de Francis Jammes (volume 3)Chapitre 56 sur 62 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Le même après-midi, à cinq heures, dans la chapelle des Capucinos pleine d'ombre et dont la voûte épaisse et ronde semble avoir été enfumée par quelque incendie ancien. Il n'y a dans la chapelle que

PIERRE, qui prie à genoux.

Dieu, vous êtes là. Vous êtes là et je concentre sur Vous toute la force de mon cœur. Je Vous fais un appel plus pressant que tous les appels. Je vais à Vous parce qu'il n'y a plus personne qui puisse me répondre que Vous. Je suis triste jusqu'à la mort, comme Vous avez été dans Votre agonie. Je suis misérable, si misérable que je ne sais plus distinguer la lourde faute que j'ai commise de la détresse où je me trouve. Vous êtes là. Vous m' écoutez. Je Vous parle et Vous me répondez parce que

mon cœur est en lace du Vôtre et parce que je n'ai pas su retirer du fossé où je l'ai fait tomber une àmc que j'y ai poussée avec la mienne. Avec Vous il n'y a pas à mentir. Vous me connaissez mieux que moi-môme. Vous savez que je donnerais pour Françoise jusqu'à la dernière goutte de mon sang; que j'accomplis pour elle les besognes les plus ingrates et que je me livrerais aux plus rudes s'il le fallait. Et je ne regrette rien de mon art interrompu. Vous savez que les heures que je viens de passer auprès d'elle, avant l'opération de demain, sont les plus atrocement amères que j'ai vécues. Mais ce qui porte au comble ma détresse, ce n'est point une disparition que je redoute pourtant par-dessus toutes les épreuves humaines, mais c'est une mort éternelle, c'est la pensée que Françoise, à jamais aveuglée par le crime que nous avons commis, ne me retrouve jamais en Vous; et que frappé de la même cécité, je cherche en vain après ma mort celle qui fut ma vie. Jamais. Oh ! quel mot ! Je Vous supplie donc, ô mon Dieu, de nous sauver, de faire que nous puissions nous reconnaître en Vous. Car il n'y a que Vous qui puissiez nous sauver par un presque impossible miracle. Mais j'ai retenu

LA BREBIS EGAREE

ce fragment de ma prière du matin : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et il vous sera ouvert. » 0 Dieu ! Je demande, je cherche et je frappe. Je frappe à la porte de votre présence réelle sans laquelle je ressens que rien ne m'est plus. Je Vous implore comme jamais davantage ne Vous a imploré personne. Je Vous demande je ne sais comment ce que Vous savez mieux que moi. Je Vous demande de faire pour moi ce que je n'ai pas fait. Prenez en pitié sa chair maintenant meurtrie et humiliée, mais surtout son âme. Qu'est-ce de l'amour humain, ô mon Dieu ! quand de grosses veines noires sillonnent le corps? Mais qu'est cet autre amour qui naît au-dessus de celui-là et qui se passe de beauté? Vous savez que jamais plus qu'aujourd'hui je ne fus attaché à cette pauvre victime. O mon Dieu! ne la perdez pas, ne nous perdez pas. Pardonnez-nous la faute dont nous sommes coupables et si Vous exigez pour la rançon de notre salut quelque surhumain sacrifice, parlez, mon Dieu, je Vous écoute.

A côté de Pierre qui sanglote vient à passer, se dirigeant vers l'autel, le père Gabriel.

LE PÈRE GABRIEL, capucin français.

Vous êtes bien malheureux, mon enfant?

PIERRE

0 mon Père ! Je suis atteint d'une peine infinie.

LE PÈRE GABRIEL

11 n'y a pas dans ce monde, il n'y a pas, mon enfant, de peine infinie. Voulez-vous venir dans ma cellule?

Oh ! oui... Je ne sais où aller.

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