‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 19 sur 79 · INFLUENCE MORALE DES ÉTUDES POLYTECHNIQUES · texte numérisé non relu

INFLUENCE MORALE DES ÉTUDES POLYTECHNIQUES

On m'a parlé d'un reproche que l'on a quelquefois adressé à l'instruction polytechnique, et suivant lequel les études mathématiques, celles du calcul différentiel et du calcul intégral par exemple, auraient pour résultat de transformer ceux qui s'y livrent en socialistes de la plus mauvaise espèce. J'avoue que j'attendrai que cette imputation extraordinaire se soit fait jour par la voie de la presse pour la traiter ainsi qu'elle le mérite. Comment

le promoteur d'un tel reproche n'a-t-il pas vu qu'il ne tendrait à rien moins qu'à ranger les Huygens, les Newton, les Leibnitz, les Euler, les Lagrange, les Laplace parmi les socialistes démagogues les plus fougueux? On est vraiment honteux d'être amené à faire de tels rapprochements.

Pour ne pas sortir du cadre que j'ai du me tracer, je ne rappellerai pas ici les services éminents et désintéressés que d'anciens élèves de l'École polytechnique ont rendus à la classe ouvrière, en vulgarisant libéralement les notions pratiques des sciences qui pouvaient concourir à améliorer sa position. Mais je ne saurais passer sous silence l'école dite de Lamartinièrc , qui, dirigée par M. Tabareau (1808), a répandue parmi les ouvriers lyonnais une instruction pratique dont personne ne saurait contester la haute utilité pour l'industrie de la seconde cité française.

L'École polytechnique, considérée comme une institution préparatoire aux Écoles militaires, serait l'objet de reproches fondés, s'il était vrai que les études auxquelles les élèves sont astreints énervassent leurs qualités militaires innées. Un tel reproche, quoique souvent reproduit, n'a certes aucune espèce de fondement; il faut cependant, en présence de la calomnie, se condamner à la combattre. Pour établir ma thèse d'une manière péremptoire, je ne citerai pas les services spéciaux et de l'ordre le plus élevé que rendent au pays les officiers d'artillerie et du génie., puisque ces services ne sont pas ordinairement appréciés du public à leur juste valeur; mais je prierai le lecteur de porter ses pensées sur les

officiers qui , ayant abandonné les armes spéciales pour passer dans l'infanterie, se sont le plus distingués clans nos guerres d'Afrique. Il y trouvera des noms comme ceux-ci: Lamoricière (1824), Cavaignac (1820), Marey- Monge (1814), Duvivier (1812), et, puisque je ne puis citer tout le monde, le général Bouscaren (1823), qui, il y a quelques jours, payait de sa vie la prise de Lagbouat.

Puisqu'on a été jusqu'à prétendre que les études mathématiques faussaient l'esprit de ceux qui les cultivent avec trop de détail, et qu'elles en faisaient des partisans d'utopies qu'il est bien facile aujourd'hui de blâmer dans leur ridicule exagération; puisque personne de raisonnable ne les défend, je remarquerai, moi, que ces études n'ont pas empêché la brillante jeunesse de notre École d'imaginer, pour venir au secours des élèves peu favorisés de la fortune , des moyens dont la délicatesse sera appréciée de toutes les personnes ayant un cœur droit et bien placé.

La famille d'un élève ne peut-elle payer les quartiers de pension, elle le fait savoir à un seul de ces jeunes gens : une souscription est aussitôt ouverte pour y pourvoir. Afin que l'élève en faveur duquel tous ses camarades se sont cotisés n'en éprouve aucune gêne dans ses relations habituelles avec eux, on ne le met pas dans le secret, et il souscrit lui-même. Le mystère n'est jamais dévoilé pendant le séjour à l'École de cet élève, boursier d'une nouvelle espèce.

Des circonstances particulières m'ont fait connaître les noms de quelques-uns des jeunes gens qui ont été ainsi

*4! GAY-LUSSAG.

entretenus à l'École aux frais de leurs camarades. Si Ton me force à les faire connaître , on sera certainement surpris de voir figurer dans le nombre certain personnage qui présente aujourd'hui l'ancienne École polytechnique sous le jour le plus défavorable.

BIOGRAPHIE PRÉPARÉE POUR LA SÉANCE PUBLIQUE DE L ACADEMIE DES SCIENCES DE L'ANNÉE 1854, ET LUE PAR DÉCISION SPÉCIALE DE CE CORPS SAVANT LE 8 JANVIER 1855.

naissance de malus. — son education litteraire. — son admission a l'école polytechnique.

Étienne-Louis Malus, dont une immortelle découverte fera retentir le nom tant que les sciences physiques seront en honneur parmi les hommes, naquit à Paris le 23 juillet 1775, d'Anne-Louis Malus du Mitry, trésorier de France, et de Louise-Charlotte Desboves.

Ses premières études furent principalement littéraires ; il acquit une connaissance très-approfondie des auteurs qui font la gloire des lettres grecques et latines. Jusqu'à ses derniers jours , il récitait , sans hésiter, de longs passages de Y Iliade, d'Anacréon, d'Horace et de Virgile. Comme presque tous les écoliers doués de quelque facilité, il consacra étourdiment son jeune talent à des productions au-dessus de ses forces et dont un de nos grands poètes caractérisait si énergiquement la difficulté en les appelant les OEuvres du Démon. Mais , à l'inverse de ce qui arrive ordinairement, il poussa ses tentatives

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