LANDGRAVE DE HESSE
Guillaume IV, landgrave de Hesse, contemporain de Tycho, naquit le 24 juin 1532 et mourut le 25 août 1592 à l'âge de soixante ans.
Le landgrave fit bâtir, en 1561, un observatoire sur le château de Gassel et le pourvut d'une grande variété d'instruments en cuivre, exécutés avec toute l'exactitude que comportait l'état des arts au xvie siècle. Ces instruments lui servirent pour la formation du catalogue de neuf cents étoiles, dont la science lui est redevable.
Dans les méthodes employées par le landgrave pour déterminer les ascensions droites et les déclinaisons , on remarque particulièrement celle où il faisait usage de l'heure marquée par une horloge, c'est-à-dire du temps du passage de l'astre dans un azimut déterminé.
Le landgrave connaissait l'existence de la réfraction atmosphérique, mais il n'en fit pas usage.
Hévélius prétendait que le catalogue du landgrave était supérieur à celui de Tycho.
Kepler disait que, dans tous ses travaux, qui ont duré
plus de trente ans , Guillaume IV avait montré un soin et un zèle fort au-dessus de ce qu'on pouvait attendre d'un prince.
L'intervalle de plus de trente ans compris entre 1561 et 1592 doit être partagé en deux périodes : celle où le landgrave observa tout seul ; une seconde, dans laquelle tous les travaux furent exécutés avec le concours de Rothmann et de Juste Byrge, célèbre calculateur et artiste né en Suisse.
Au nombre des principaux résultats obtenus par le landgrave de Hesse, on trouve que la parallaxe du Soleil était au-dessous des plus petites quantités dont l'astronomie pût répondre à la fin du xvie siècle. Voici les obliquités de l'écliptique qui se déduisent des observations faites à Gassel ; en 1587, Rothmann trouvait pour cet élément 23° 29', 23° 30' ou 23° 30' 40".
Ajoutons, quand ce ne serait qu'à titre de contraste avec l'état de la Castille sous le règne d'Alphonse X, que Guillaume IV gouverna ses sujets avec prudence et douceur et qu'il les maintint dans la paix.
KEPLER i
Les immortelles lois de Kepler, fruits d'un des génies scientifiques les plus féconds des temps modernes et d'une indomptable persévérance, ne sont pas les seuls ser-
1. Le véritable nom est Keppler, mais les principaux ouvrages de l'illustre astronome ayant été écrits en latin , on est généralement convenu de l'appeler Jean Kepler.
vices que cet homme prodigieux ait rendus à l'astronomie. Partout on trouve des empreintes profondes de son incomparable perspicacité ; les vues dont nous lui sommes redevables ont été en partie méconnues, parce qu'elles sont arrivées au public, mêlées à des idées systématiques. On en a pris occasion pour combattre à outrance l'emploi des hypothèses dans toutes les recherches sérieuses, comme s'il était possible d'imaginer des expériences de quelque valeur sans le secours des hypothèses. L'important est de ne regarder toute idée théorique comme parfaitement établie, qu'après qu'elle a été sanctionnée par l'observation et le calcul.
Kepler s'est montré, autant que possible, fidèle à cette règle ; il n'a jamais hésité à abandonner ses spéculations les plus chères, lorsque l'expérience venait à les ébranler.
Kepler, réduit par ses besoins poignants et ceux de sa famille, à faire, à la demande des libraires, des publications pour ainsi dire quotidiennes, avait pris l'habitude de penser tout haut et de mettre le public dans la confidence de toutes les idées qui traversaient son cerveau. En est-il beaucoup parmi ceux qu'on appelle les plus sages qui pourraient supporter une pareille épreuve? Je ne prétends pas cependant que les nombreux ouvrages de Kepler ne renferment point des conceptions que les considérations précédentes ne sauraient excuser. Mais du moins une atténuation de leur excentricité se trouvera le plus souvent dans le genre de vie que les circonstances firent au grand astronome, et dans l'influence que des malheurs de famille sans exemple, avaient dû exercer sur son caractère.
La liaison que j'essaie d'établir ici entre les embarras de la vie privée de Kepler et ses ouvrages d'imagination , perdra le caractère paradoxal qu'on pourrait de prime abord vouloir lui attribuer, lorsqu'on aura lu la biographie du restaurateur de l'astronomie moderne, fondée en partie sur un ouvrage où M. Breitschwert a analysé des manuscrits inédits découverts en 1831 K
Jean Kepler naquit le 27 décembre 1571, à Magstatt, village wurtembergeois , à une lieue de la ville impériale de Weil en Souabe. Il vint au monde à sept mois. Il était très-faible et avait la vue délicate. Son père, Henri Kepler, était fils d'un bourgmestre de la ville de Weil. Sa famille, très-pauvre, avait des prétentions à la noblesse, un des aïeux de Kepler ayant été fait chevalier à Rome par l'empereur Sigismond. Sa mère , Catherine Guldenmann , fille d'un aubergiste des environs de Weil , n'avait aucune culture intellectuelle ; elle ne savait même ni lire ni écrire; sa jeunesse s'était passée chez une tante, qui fut brûlée pour cause de sorcellerie.
Le père de Kepler fit la guerre contre les Belges sous le duc d'Àlbe.
Kepler fut atteint de la petite vérole à six ans. A peine était-il échappé à cette maladie, qu'on l'envoya à l'école de Leonberg, en 1577. Mais lorsque son père revint de l'armée, il se trouva totalement ruiné par la faillite d'un individu qui fit banqueroute, et en faveur duquel il avait imprudemment donné sa garantie. Il ouvrit alors un
1. Je suis redevable des emprunts que j'ai pu faire à l'ouvrage de M. Breitschwert, à l'amitié de M. de Humboldt. Je lui en témoigne ici toute ma reconnaissance.
cabaret à Elmerdingen , retira son fils de l'école où il ne pouvait plus l'entretenir, et lui confia le soin de servir ses pratiques, emploi dont il s'acquitta jusqu'à l'âge de douze ans.
Ainsi, celui qui devait tant illustrer son nom et son pays, commença par être garçon de cabaret.
A treize ans le jeune Kepler fut atteint d'une violente maladie, à laquelle pendant quelques jours on crut qu'il ne survivrait pas.
Le père de Kepler, dont les affaires ne prospéraient pas, s'engagea dans l'armée autrichienne qui allait combattre les Turcs, et depuis lors, on n'en a plus entendu parler. Sa mère, dure, d'un caractère tracassicr et rusé, rendit l'enfant très-malheureux et dissipa les 4,000 florins que possédait la famille.
Jean Kepler avait deux frères dont le caractère sympathisait avec celui de leur mère : l'un était fondeur en étain, l'autre soldat; tous deux de véritables vauriens. Le jeune enfant ne trouvait de consolation, au milieu de sa famille, que dans la tendre amitié que lui prodiguait une sœur unique, nommée Marguerite, mariée à un pasteur protestant; quant à ce dernier, il se rangea aussi parmi les ennemis du futur astronome.
Kepler fut d'abord employé aux travaux des champs; mais le jeune homme, maigre et très-faible, ne pouvant supporter les fatigues du labourage, on le destina à la théologie. Il entra à dix-huit ans (1589) au séminaire de Tubingue, où il fut élevé aux frais de l'État. Dans l'examen qu'il dut subir à Tubingue pour le titre de bachelier, il n'obtint pas le premier rang. Cette distinction fut dé-
cernée à John-Hippolyte Brentius, dont le nom, à ce que je pense, n'est compris dans aucun dictionnaire historique, malgré le peu de soin que mettent les auteurs de ces ouvrages à n'y mentionner que de véritables célébrités.
Ce n'est pas la dernière fois que nous verrons dans ces notices les décisions des autorités universitaires cassées impitoyablement par le jugement irrévocable du temps.
Encore assis sur les bancs de l'école , Kepler prit une part active aux disputes de théologie protestante ; mais comme ses brochures étaient contraires à l'orthodoxie wurtembergeoise , on le déclara indigne d'avancement dans l'Église.
Heureusement Mœstlin, qui, en 1584, fut appelé comme professeur de mathématiques de Heidelberg à Tubingue, donna à l'esprit cle Kepler une autre direction. Celui-ci abandonna la théologie, mais sans se débarrasser tout à fait d'une tendance décidée au mysticisme, fruit de sa première éducation. De cette époque date la première connaissance qu'ait eue Kepler de l'ouvrage de Copernic.
« Dès que je pus apprécier les charmes de la philosophie, dit Kepler lui-même, j'en embrassai avec ardeur toutes les parties; mais je ne donnai pas une attention particulière à l'astronomie, quoique je réussisse aisément à bien entendre tout ce qu'on nous enseignait à l'école sur cet objet. J'avais été élevé aux frais du duc de Wurtemberg, et lorsque je vis mes compagnons accepter dans le service du duc des positions pour les-
quelles ils n'avaient pas montre une aptitude particulière, je me décidai à accepter moi-même le premier emploi qu'on m'offrait. »
Cet emploi se trouva être celui de professeur d'astronomie.
En 1593, Kepler, âgé de vingt-deux ans, fut nommé professeur de mathématiques et de morale à Graetz, par les États de Styrie. Il débuta par la publication d'un calendrier calculé selon la réforme grégorienne.
En 1600, commencèrent les grandes persécutions religieuses en Styrie; tous les professeurs protestants furent chassés du collège de Graetz, y compris Kepler, quoique celui-ci eût été en quelque sorte naturalisé en épousant, en 1597, une femme noble et très-belle, nommée Barbara Muller, qui déjà avait eu deux maris. Cette femme, en se mariant pour la troisième fois, avait exigé des preuves de noblesse que Kepler se vit forcé d'aller recueillir dans le Wurtemberg. Cette union fut peu heureuse.
Dans la même année, Tycho appela Kepler à Prague en qualité d'aide; mais celui-ci, à peine arrivé, écrivait à ses amis : « Tout est incertain ici, Tycho est un homme avec lequel on ne peut pas vivre sans être sans cesse exposé à de cruelles insultes. La solde est brillante, mais les caisses sont vides, et on ne paie pas. »
Madame Kepler était obligée d'aller demander l'argent à Tycho florin par florin. Cette humiliante dépendance ne dura pas longtemps, Tvcho étant mort le 24 octobre 1601.
Kepler fut immédiatement nommé astronome de la cour avec 1500 florins de pension, que du reste on ne
payait pas : « Je perds mon temps , écrivait-il , à la porte des trésoriers de la couronne et à mendier. »
Une circonstance consola Kepler de tous ces déboires , ce fut la libre disposition qu'il eut dès ce moment des observations originales de Tycho, et la possibilité d'y chercher le secret des mouvements planétaires.
Dans l'année 1611, Kepler perdit trois enfants, ainsi que sa femme devenue d'abord épileptique, puis folle. Au nombre des ennuis qu'il eut à endurer nous devons ranger les exigences de l'empereur et d'une foule d'autres princes fort avides d'horoscopes, et la demande qu'ils en faisaient à toutes occasions au célèbre astronome.
Après la mort de l'Empereur Rodolphe, son successeur, l'empereur Mathias, appela Kepler, en 1613, à la diète de Ratisbonne, pour l'aider à régler la correction du calendrier que les protestants rejetaient en la qualifiant d'odieuse , et, ce qui était bien pis à cette époque, de papale.
Quoiqu'il se trouvât dans la suite du souverain, Kepler était obligé, pour vivre, de composer de petits calendriers renfermant des pronostics : les arrérages qui lui étaient dus à cette époque se montaient à 12,000 écus.
Après avoir plaidé à la diète la cause de la réforme, Kepler se vit forcé d'accepter une chaire de mathématiques au gymnase de Linz. Il y contracta un second mariage avec la belle Susanne Rettinger, dont il eut sept enfants.
Son bonheur intérieur fut de peu de durée.
Les prêtres catholiques de Linz et les prêtres protestants du Wurtemberg lancèrent simultanément contre lui
une accusation d'hérésie qu'il ne parvint à repousser qu'avec beaucoup de peine.
En 1615, une lettre de la sœur de Kepler vint implorer l'appui de ce grand homme en faveur de sa mère accusée de sorcellerie. Le procès dura plus de cinq ans. Après avoir inutilement demandé par écrit l'intervention du duc de Wurtemberg pour faire cesser cette persécution inouïe, Kepler se rendit à cheval , en 1620 , de Linz à Stuttgard, afin d'essayer l'effet de ses sollicitations personnelles. Là, il apprit que sa mère, alors âgée de soixante-quinze ans, était accusée d'avoir été élevée et instruite dans l'art magique, par une tante brûlée à Weil comme sorcière ; d'avoir ensorcelé plusieurs personnes ; d'avoir de fréquents entretiens avec le diable; de ne pas savoir verser de larmes ; de faire périr les cochons du voisinage sur lesquels elle faisait des promenades nocturnes; enfin, de ne jamais regarder en face les personnes auxquelles elle parlait, ce qui, disait-on, était une habitude chez les sorcières.
On lui reprochait encore d'avoir engagé le fossoyeur à lui fournir le crâne de son mari, dont elle voulait, après qu'il aurait été garni d'un cercle d'argent en forme de gobelet, faire cadeau à l'astronome Kepler. Celui-ci ne parvint, malgré sa haute renommée, qu'à faire modifier la sentence qui devait frapper sa mère. Les juges décidèrent que le bourreau terrifierait la vieille femme, en lui présentant pièce par pièce les instruments de la torture; il devait en même temps lui expliquer leur mode d'action et l'accroissement progressif des douleurs.
Cette épouvantable explication eut lieu : la vieille
femme résista à toutes les menaces ; elle termina par cette déclaration : « Je dirais au milieu des tourments , je suis une sorcière, que ce n'en serait pas moins un mensonge. »
Tant de courage produisit de l'effet ; la mère de Kepler fut relâchée, et mourut en août 1622.
Kepler retourna à Linz, mais ses ennemis l'insultèrent à tel point comme fils d'une sorcière, qu'il fut obligé de quitter l'Autriche. Enfin, il fut compris, à l'instigation des jésuites, dit-on , dans le traité qui conférait le duché de Meklenbourg au général Wallenstein. Mais l'illustre astronome n'encourageant pas suffisamment le goût décidé du célèbre général pour les prédictions puisées dans l'aspect des astres, perdit ses faveurs, et fut remplacé par l'astrologue italien Zéno.
Il essaya vainement, suivant les conditions du traité passé avec Wallenstein , de se faire payer les arrérages de ses appointements.
Dans les fréquents voyages à cheval qu'il fit entre Sagan et Ratisbonne pour obtenir qu'on lui rendît justice, sa santé s'altéra, et il mourut âgé de cinquante-neuf ans, le 15 novembre 1630. Kepler laissa à sa mort 22 écus, un habit, deux chemises, et pas d'autres livres que cinquante-sept exemplaires de ses Éphémérîdes , et seize exemplaires de ses Tables rudolphines.
11 avait composé lui-même son épitaphe; on la lit dans l'église de Saint-Pierre à Ratisbonne. En voici la traduction :
« J'ai mesuré les cieux , à présent je mesure les ombres de la terre. L'intelligence est céleste, ici ne repose que l'ombre des corps. »
Dalberg, le coadjuteur de Mayence, évêque de Ratisbonne, fit élever à Kepler, dans un bosquet dépendant du Jardin botanique de Ratisbonne, un temple d'ordre dorique de dix mètres de haut. Le buste et les bas-reliefs sont d'un célèbre sculpteur de Stuttgard. Ceci rappelle ces vers de Voltaire :
Quand dans la tombe un pauvre homme est inclus, Qu'importe un bruit, un nom qu'il n'entend plus? L'ombre de Pope avec les rois repose, Un peuple entier fait son apothéose Et son nom vole à l'immortalité :
De son vivant il fut persécuté.
Nous avons raconté tous les mauvais traitements que Kepler endura pendant sa vie, ajoutons qu'au moment de sa mort les princes qu'il servit même dans leurs caprices, lui devaient 29,000 florins.
Les tristes détails qu'on vient de lire assigneraient à la biographie de Kepler une place à part dans le martyrologe de la science. Ils me permettront en tout cas d'aborder avec moins d'embarras, les parties un peu obscures de la carrière de ce grand homme.
Kepler, a-t-on prétendu , croyait aux horoscopes ; on serait plus exact en disant qu'à la demande instante des souverains sous le gouvernement desquels sa vie se passa, il fit des prédictions; mais il ne s'expliqua jamais à ce sujet avec la clarté qu'il sut mettre dans ses autres publications.
« Les hommes se trompent, dit-il, lorsqu'ils croient que c'est des astres que dérivent les choses d'ici-bas. Les astres ne nous envoient rien que de la lumière, mais,
selon que ces rayons de lumière sont configurés à la naissance de l'enfant, l'enfant reçoit la vie dans telle ou telle forme. Si la configuration des rayons de lumière est harmonieuse, il se développe une belle forme de l'âme, et cette âme se construit une belle demeure. Cependant les forts naissent toujours des forts, les bons naissent des bons 1. »
Je supprime, comme étant encore plus inintelligible, ce que dit l'auteur de l'influence des astres sur l'âme du monde pour arriver à l'aveu naïf qu'on va lire :
« Les philosophes, tout en se vantant de leur sagesse, devraient ne pas blâmer avec tant d'amertume la fille de l'astronomie; c'est cette fille qui nourrit sa mère. Combien, en effet, serait petit le nombre des savants qui se dévoueraient à l'astronomie, si les hommes n'avaient pas espéré lire les événements futurs dans le ciel ! »
A l'occasion du procès intenté à sa mère, Kepler écrivit un grand nombre de lettres, dans lesquelles il parle de la sorcellerie comme d'un phénomène dont l'existence ne saurait être niée. On est peiné de lire de pareilles opinions dans des écrits sortis de la plume de Kepler ; mais qui oserait assurer que ces déclarations ne lui furent point dictées par le désir de ne pas indisposer les juges qui devaient prononcer définitivement sur le sort de sa mère? Un peu de diplomatie serait bien excusable dans un fils plaidant pour sa mère menacée du bûcher.
Kepler avait eu le projet, pour populariser le système
1. Le seul des enfants de Kepler qui lui ait survécu était docteur en médecine à Kœnigsberg. Il publia un ouvrage posthume intitulé; Rêve de Jean Kepler sur l'astronomie lunaire.