III. — m
de Copernic, de faire construire, aux frais du grandduc Frédéric de Wurtemberg , une sphère dans laquelle chaque corps céleste serait représenté par une boule renfermant une liqueur qui aurait rapport à son essence intime. Le Soleil aurait été rempli d'esprit-de-vin ; Mercure, d'eau-de-vie commune; Vénus, de miel liquide; Mars, puisqu'il causait tant de chagrin aux astronomes, en ne voulant pas se plier à leurs calculs, d'absinthe; Jupiter , de vin ; Saturne , de bière.
Tout cela est assurément très-puéril; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est d'avoir pris la conception au sérieux et de s'en être fait un argument pour prouver le dévergondage d'imagination auquel s'abandonnait Kepler.
Le caractère de Kepler était ferme et très-honorable. L'amour de la vérité sans faiblesse était un titre à son estime. « J'aime Copernic, écrivait-il, non -seulement comme une intelligence supérieure, mais encore comme un esprit libre. »
Lorsque, après le procès de sa mère, il fut obligé de quitter Linz et l'Autriche, Jules de Méclicis le recommanda à la république de Venise, qui l'appela comme professeur à Pacloue, mais il répondit : « Je suis Allemand de naissance, de sentiment, et habitué comme tel à dire imprudemment partout la vérité. Je ne dois pas nrexposer à être jeté dans un bûcher comme Jordano Bruno. »
A la suite de la condamnation fulminée contre l'ouvrage de Copernic et la brochure du carme Foscarini, qui avait entrepris de prouver que les passages de rÉcriture ne doivent pas s'entendre dans le sens littéral qu'ils
semblent présenter, l'Epitome de l'astronomie copernicienne fut prohibé en Italie et dans la Toscane par la congrégation de l'Index. C'était à l'époque même où Galilée se débattait vivement contre les inquisiteurs. La nouvelle de la condamnation de son livre jeta Kepler clans une grande perplexité. «Dois-je en conclure, écrivait-il à Remus son correspondant, que si j'allais en Italie on pourrait se saisir de ma personne? »
Toujours préoccupé des besoins matériels de sa famille, il craignait que la vente des exemplaires de son livre laissés en dépôt chez les libraires autrichiens, ne fût défendue.
« Faut-il, ajoutait Kepler, que je regarde la condamnation de mon livre comme une invitation indirecte de cesser de professer cette astronomie avec les principes de laquelle j'ai vieilli sans rencontrer jusqu'ici de contradicteurs? Je quitterai plutôt l'Autriche que de consentir à laisser indûment resserrer les limites de la liberté philosophique. »
Les malheurs de Kepler dépendirent en grande partie des circonstances cruelles au milieu desquelles sa vie s'écoula et aussi de la vivacité de son imagination. Cette imagination, certainement incandescente, fut pour lui quelquefois une source de jouissances d'amour-propre ; témoin ce qu'il raconte dans une de ses lettres des embûches que lui tendirent onze demoiselles, toutes amoureuses de sa personne, et qui voulaient l'épouser; témoin ces paroles prophétiques qu'il prononça après avoir découvert la troisième, loi qui porte son nom :
«Le sort en est jeté; j'écris mou livre. On le lira dans l'âge présent ou clans la postérité, que m'importe? il
pourra attendre son lecteur : Dieu n'a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses œuvres? »
Une chose remarquable et qui prouve la force d'âme dont Kepler était doué, c'est qu'il exécuta les plus grands, les plus laborieux travaux dont la science lui sera éternellement redevable, dans un moment où ses malheurs personnels et les calamités de sa patrie étaient arrivés à leur comble.
Je vais placer à la suite de cette notice biographique, une courte analyse des principaux ouvrages de Kepler, avec la date de leur publication.
10. KEPLERI PRODROMUS DISSERTATIONS COSMOGRAPHICARUM , CONTINENS MYSTERIUM COSMOGRAPIIICUM DE ADMIRABILI PRO- PORTIOiNE ORBIUM CELESTIUM DEQUE CAUSIS COELORUM NUMERI, MAGMTUDINIS, MOTUUMQUE PERIODICORUM GENUINIS ET PR0PRI1S, DEMONSTRATUM PER QUINQUE REGULARIA CORPORA GEOMETRICA.
— Tubingue, 1596.
Je viens de transcrire le titre du premier grand ouyrage sorti de la plume de Kepler. L'auteur y rend compte de ses travaux destinés à lier par des lois régulières tout ce que Copernic avait donné sur les distances et les mouvements des planètes. Kepler était persuadé de l'existence de ces lois en suivant cette pensée de Platon : que Dieu, en créant le monde, avait dû faire de la géométrie.
Les investigations de Kepler sur ce sujet furent longtemps infructueuses; elles eurent cependant pour lui l'avantage, dit-il, de graver dans sa mémoire les distances et les temps des révolutions célestes, de manière à lui permettre des combinaisons qui sans cela ne se seraient pas offertes à son esprit.
Kepler chercha d'abord une loi qui enchaînât les distances considérées isolément ; il n'obtint aucun résultat satisfaisant. Il voulut ensuite trouver une règle simple et uniforme par laquelle on pût passer du temps de la révolution d'une planète au temps de la révolution d'une autre planète quelconque.
« Je m'abandonnai à ce sujet, dit-il lui-même, à une supposition d'une audace extraordinaire. J'admis qu'outre les planètes visibles, il y en avait deux autres qu'on n'apercevait pas à cause de leur petitesse, l'une comprise entre Mercure et Ténus, l'autre entre Mars et Jupiter. Mais ceia même ne me conduisait pas au but. Enfin, j'arrivai à concevoir que le système planétaire avait un rapport direct, quant au nombre des planètes et à leur distance, avec les corps réguliers dont les anciens géomètres s'étaient occupés. Ces corps sont au nombre de cinq. »
On appelle , comme on sait, corps réguliers , des solides enfermant de toutes parts une portion déterminée de l'espace et composés de figures égales, formant entre elles des angles égaux. Ces corps solides, fort en usage en cristallographie, sont : 1° le tétraèdre ou pyramide triangulaire, composé de quatre triangles équilatéraux; 2° l'hexaèdre ou le cube, formé de six carrés; 3° l'octaèdre, composé de huit triangles équilatéraux ; 4° le dodécaèdre, formé de douze pentagones réguliers; 5° l'icosaèdre, composé de vingt triangles équilatéraux.
Voici d'après Kepler la construction suivant laquelle le rayon d'une orbite peut conduire aux rayons de toutes les autres.
A une sphère dont le rayon serait égal à celui de l'or-
bite de Mercure , circonscrivez l'octaèdre ; la sphère circonscrite à ce solide régulier aura un rayon égal à celui de F orbite de Vénus.
A cette seconde sphère circonscrivez un icosaèdre ; la sphère circonscrite à ce solide aura un rayon égal à celui de l'orbite de la Terre.
A cette troisième sphère circonscrivez un dodécaèdre ; la sphère circonscrite à ce solide aura un rayon égal à celui de l'orbite de Mars.
A cette quatrième sphère circonscrivez un tétraèdre , et la sphère circonscrite qui passera par tous les sommets de ce solide aura pour rayon le rayon de l'orbite de Jupiter.
A cette cinquième sphère circonscrivez enfin un hexaèdre ou cube ; la sphère qui passera par tous les sommets des angles de ce solide, c'est-à-dire la sphère circonscrite, donnera le rayon de l'orbite de Saturne.
Kepler ne trouvait pas de mots pour exprimer le plaisir que lui faisait une découverte dans laquelle il voyait non-seulement l'enchaînement régulier des planètes, mais encore la cause de leur nombre.
Les distances obtenues suivant la progression des corps réguliers circonscrits, ne sont pas très-exactement celles que Copernic avait données dans son grand ouvrage , mais les différences semblaient avec raison à Kepler pouvoir être expliquées par l'incertitude des anciennes déterminations. Le Prodromas fut envoyé à Tycho, qui répondit à l'auteur en termes qui l'auraient ravi, dit-il, si la réponse n'eût été suivie tout aussitôt d'une éclipse de soleil qui présageait bien des malheurs î
Ces dernières paroles prouvent que Kepler n'était pas parvenu encore à se débarrasser des préjugés de son époque.
On trouve dans le Prodrome un chapitre où Kepler fait ressortir avec force la simplicité des mouvements célestes dans le système de Copernic, et leur inextricable complication dans les systèmes de Ptolémée et de Tycho. On voit qu'à cette époque (1596) Kepler était déjà un copernicien décidé.
L'auteur ne s'était pas borné à déduire de la conception des corps réguliers les diverses distances des planètes au Soleil, il avait cherché à lier ces distances aux temps des révolutions par une loi mathématique, mais il ne réussit pas. C'est à l'occasion de cette recherche qu'il se posait cette question : Y aurait-il dans le Soleil une âme motrice qui agirait avec plus de force sur les planètes voisines et avec moins de force sur les planètes éloignées? Le mouvement ne serait-il pas dispensé par le Soleil comme la lumière.
C'est, comme on voit, le premier linéament des découvertes ultérieures de Kepler qui ne s'accomplirent que bien des années après.
Le caractère principal du génie de cet auteur fut la persévérance. Ce n'est, disait-il lui-même, qu'en palpant tous les murs au milieu des ténèbres de l'ignorance, que je suis arrivé à la porte brillante de la vérité.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que la conception dont Kepler se montrait si fier, ne pourrait aujourd'hui être soutenue, puisque de nouvelles planètes, Uranus et Neptune, existent au delà de Saturne, et qu'une foule d'astres mobiles très-petits ont été découverts entre
Mars et Jupiter ; puisque d'ailleurs les distances au Soleil des six planètes anciennement connues sont maintenant parfaitement déterminées, et qu'elles ne s'accordent pas avec celles qui résultent de la considération des cinq corps réguliers.
C'est dans le Prodrome que se trouvent sous la forme de conseil adressé aux adversaires de Copernic, ces paroles remarquables :
« Le tranchant d'une hache que l'on frappe sur le fer, ne peut plus même ensuite couper le bois. »
AD VITELLIONEM PARALIPOMENA, QUIBUS ASTRONOMIE PARS OPTICA TP.ADITUR; POTISSIMUM DE ARTIFICIOSA OBSERVATIONE ET\jESTI- MATIONE DIAMETRORUM, DELIQUIORUMQUE SOL1S ET LUNE. —
Francfort, 1604.
On trouve dans cet ouvrage, au milieu de beaucoup d'excentricités et d'idées empreintes de tous les préjugés de l'époque, plusieurs traits de génie. Dans l'extrait trèsabrégé que nous allons en donner, le lecteur saura bien lui-môme faire la part du vrai et du faux.
La lumière, suivant Kepler, consiste en un écoulement continu de la matière du corps lumineux; il supposait que sa vitesse était infinie.
Elle traverse, dit-il, les corps denses et diaphanes avec plus de difficulté que le vide. L'opacité des corps est attribuée à la disposition irrégulière des interstices compris entre les molécules matérielles. La chaleur est une propriété de la. lumière, elle n'a rien de matériel.
Cet ouvrage contient une explication de ce fait mentionné par des auteurs beaucoup plus anciens, que dans une chambre obscure l'image du Soleil, reçue à une
certaine distance, paraît circulaire lors môme que ses rayons y sont introduits par une ouverture triangulaire, et que pendant les éclipses de Soleil l'image se présente en forme de croissant.
Une démonstration analogue avait déjà été donnée, je crois, par Maurolycus de Sicile.
Kepler rapporte de nombreuses remarques qu'il avait faites en discutant les Tables de Vitellion sur la réfraction de la lumière passant de l'air dans l'eau. Il vit clairement que cette réfraction augmente dans un plus grand rapport que les angles d'incidence comptés à partir de la perpendiculaire; mais il ne découvrit pas la loi expérimentale de la constance du rapport des sinus d'incidence et de réfraction, attribuée par les uns à Descartes, qui la publia le premier, et par les autres au Hollandais Snellius.
En appliquant ce qu'il avait aperçu et en s'occupant de la réfraction de l'eau, il prouva par des raisonnements ingénieux, mais passablement compliqués, comment devait s'opérer la réfraction des rayons lumineux qui passent du vide dans les régions de notre atmosphère. Il reconnut ainsi que la réfraction ne cessait qu'au zénith, et non pas à A50 de hauteur comme Tycho l'avait imaginé.
11 est remarquable que la Table empirique formée par Kepler ne diffère jamais de la réfraction véritable de plus de 9" depuis le zénith jusqu'à 70°.
Kepler a prouvé dans son ouvrage , du moins dans les limites d'exactitude dont les observations étaient alors susceptibles, contre les opinions de Tycho et de Rothmann, que la réfraction de tous les astres à hauteur égale,
est la même, et qu'elle ne dépend ni de la distance de ces astres à la Terre , ni de leur éclat. Il soupçonna aussi que cette réfraction devait un peu varier avec l'état de l'air.
Kepler déduisit de ses résultats numériques les densités comparatives de l'air et de l'eau, et trouva les nombres 1 et 1178; le véritable rapport est celui de 1 à 773.
« Je devine, dit-il, qu'en faisant l'air pesant, je vais soulever contre moi tous les physiciens qui le font léger , mai* la contemplation de la nature ma fait connaître que notre atmosphère est pesante. » On doit remarquer que ces paroles sont antérieures aux travaux de Torricelli sur cet objet. Torricelli ne naquit qu'en 1608.
Kepler ajoute à l'observation de Vitellion, que les dimensions verticales du Soleil sont diminuées par la réfraction ; et il en tire la conséquence , beaucoup plus cachée et beaucoup plus délicate à trouver, que le disque de cet astre doit paraître elliptique.
On trouve dans le même ouvrage une discussion minutieuse et savante de l'observation de réfraction faite en 1596, près de la Nouvelle-Zemble, par des Hollandais.
Kepler attribue la différence qu'on remarque entre le diamètre de la partie de la Lune éclairée par le Soleil et celui de la portion cendrée, c'est-à-dire le phénomène connu des modernes sous le nom d'irradiation, à une dilatation produite sur la rétine. 11 cite à l'appui de cette explicatiou la diminution apparente de diamètre qu'éprouve, suivant lui, une règle opaque dans la portion de son image qui se projette sur la Lune.
Dans la seconde partie de son ouvrage, Kepler se livre à des conjectures sur des problèmes qu'on ne pouvait pas résoudre alors. Il croit , par exemple , que le Soleil est le corps le plus dense de la nature ; ce qui a été complètement démenti par les résultats des magnifiques combinaisons newtonnienes.
Kepler a été plus heureux en maintenant que la masse du Soleil est supérieure aux masses réunies de toutes les planètes. Il pensait que le Soleil doit être diaphane , et qu'on voit jusque dans son intérieur lorsqu'on ne croit apercevoir que la superficie. Il y avait dans cette conjecture quelque vérité qu'apprécieront ceux qui connaissent les résultats auxquels les modernes sont arrivés sur la constitution physique du Soleil.
Kepler croyait avoir remarqué que le bord de la Lune est plus lumineux que le centre. Galilée , comme on sait, s'est occupé postérieurement de cette même question. Kepler imagine que la Lune est de même nature que la Terre, et qu'elle pourrait avoir des habitants. Remarquons que ces conjectures sont de six ans antérieures aux observations faites par Galilée avec une lunette.
Kepler nous apprend que l'explication de la lumière cendrée de la Lune donnée par Moestlin, était contenue dans des thèses soutenues en 1596.
Les observations et les conjectures de Kepler sur la scintillation des étoiles et des planètes sont citées dans la notice que j'ai consacrée à ce phénomène. Il n'est pas nécessaire de les rappeler ici.
C'est dans Y Astronomiœ pars optica que se trouvent les opinions de Kepler sur la nature intime des comètes, et
sur les phénomènes optiques qui peuvent donner lieu aux apparences des queues droites ou courbes.
Kepler trouve la cause de la lumière rougeâtre que la Lune nous réfléchit pendant les éclipses, dans les rayons réfractés par notre atmosphère, lesquels rayons diminuent la longueur du cône d'ombre projeté par la Terre à Topposite du Soleil. On a très-peu ajouté depuis Kepler à ce que cette théorie renferme de spécieux et de satisfaisant.
L'auteur, après avoir établi que pendant les éclipses totales du Soleil on voit autour de l'astre éclipsé une couronne de lumière, dit qu'on peut rendre compte de cette couronne, soit par l'atmosphère du Soleil, soit par l'atmosphère de la Lune. Il y a peu d'années, malgré tout le parti qu'on a pu tirer des lunettes, nous n'étions guère plus avancés au sujet de l'auréole que du temps de Kepler.
« D'après des calculs, quelque peu incertains à cause de l'inexactitude des Tables, dit Kepler, Saturne dut être occulté par Jupiter en 1464. L'observation n'a pas été faite, mais les événements qui suivirent cette époque paraissent à l'auteur une preuve suffisante que l'occultation a eu lieu. » Je n'ai sans doute pas besoin de dire dans laquelle des deux catégories signalées plus haut je range cette opinion de l'illustre astronome.
Kepler a indiqué dans l'ouvrage que nous analysons les moyens de déduire la différence de longitude de deux lieux, des observations des éclipses solaires. Ce procédé est plus difficile mais beaucoup plus exact que celui qui résulte des éclipses de Lune.
Les variations perpétuelles dans la parallaxe de la Lune
rendaient le calcul des éclipses de Soleil extrêmement minutieux et délicat. Kepler eut le premier la pensée d'assimiler les éclipses de Soleil aux éclipses de Lune. Il supposa l'observateur situé dans le Soleil, et calcula l'entrée des différentes régions de la Terre dans le cône d'ombre projeté par la Lune à l'opposite de l'astre radieux; c'était, à proprement parler, calculer une éclipse de Terre. C'est en suivant cette conception ingénieuse que les géomètres sont parvenus à donner pour le calcul des éclipses de Soleil des formules presque aussi simples que les procédés relatifs aux calculs des éclipses de Lune proprement dites.
Maurolycus avait cru impossible de considérer la rétine comme l'organe principal de la vision, parce que les images des objets extérieurs doivent y être renversés, et que la vision aurait eu les mêmes défauts. Kepler ne se laissa pas arrêter par une semblable difficulté , et montra que, nonobstant le renversement des images oculaires, nous devions voir les objets droits; c'est donc à lui qu'est due la découverte de la vraie théorie de la vision.
Kepler explique ensuite la confusion de la vision des myopes , en faisant remarquer que les rayons lumineux partant des divers points d'un objet, se réunissant alors avant la rétine, forment sur cet organe une image d'une certaine étendue, en sorte qu'un point est représenté par une surface. Il ajoute : « De là vient que ceux qui souffrent de ce défaut de la vue, voient doubles ou triples des objets déliés et très-éloignés ; de là, quant à ce qui me concerne, résulte qu'au lieu d'une seule Lune, j'en vois dix ou même davantage.
Il paraît avoir senti, pour ce qui est des images multiples, qu'il était nécessaire qu'il se formât dans l'œil des hiatus qu'il attribuait aux procès ciliaires.
Kepler avait remarqué dans le même ouvrage, que la partie brillante du croissant de la Lune semblait avoir un plus grand diamètre que la portion cendrée, ou, comme on dit en Angleterre, que la nouvelle Lune embrasse l'ancienne. Il donna une explication plausible de cet effet.
Kepler s'occupa le premier, à ce qu'il paraît, de la recherche du mécanisme à l'aide duquel l'œil peut s'adapter à la vision distincte d'objets diversement éloignés. Il crut trouver ce mécanisme dans l'action des procès ciliaires, par laquelle l'œil se serait allongé ou raccourci à volonté. Cette théorie, qui aujourd'hui même a conservé quelques partisans, est sujette à des difficultés anatomiques sur lesquelles nous ne saurions insister ici ; nous ferons remarquer seulement qu'en posant le problème, qu'en indiquant une de ses solutions possibles, Kepler fit vraiment preuve de génie.
Les observations variées de Délavai prouvèrent, dans le siècle dernier, que la lumière que les corps colorés envoient à notre œil n'est pas seulement réfléchie à la surface extérieure des molécules dont ces corps peuvent être censés formés comme le supposait Newton, mais que cette lumière a pénétré dans l'intérieur de ces corps d'où elle s'est réfléchie. Kepler avait déduit de ses expériences, faites plus d'un demi-siècle auparavant, une conséquence analogue.
Kepler a expliqué d'une manière satisfaisante pour-
quoi la Lune et le Soleil paraissent beaucoup plus grands à l'horizon qu'à une certaine hauteur au-dessus de ce plan.
DE STELLA NOVA IN PEDE SERPENTARII, ET QUI SUB EJUS EXOR- TUM DE NOVO INIIT TRIGONO IGNEO, LIBELLUS ASTRONOMICIS , PI1YS1CIS, METAPHYSICIS ET ASTROLOGICIS DISPUTATIONIBUS EU- DOXIS ET PARADOX1S PLENUS. — ANNEXERUNT , 1° DE STELLA JNCOGN1TA CYGNI NARRATIO ASTRONOMICA ; 2° DE JESU CHRISTI SERVATORIS VERO ANNO NATALITIO CONSIDERATIO NOVISSIMjE SENTENTI.E LAURENTII SUSLYGjE POLONI , QUATUOR ANNOS IN USI-
tata epocha desiderantis. — Prague, 1606.
Dans cet ouvrage, Kepler se montre copernicien ardent. En parlant des objections faites contre le système de l'astronome de Thorn, il s'écrie : « Comment les philosophes ne voient-ils pas qu'ils veulent ôter un fétu de l'œil de Copernic, et n'aperçoivent pas une poutre dans l'œil de Ptolémée? »
Après un historique détaillé de la découverte de l'étoile nouvelle du Serpentaire et des considérations théoriques sur sa scintillation, l'auteur discute les observations qui en avaient été faites en divers lieux, et prouve qu'elle n'était douée ni d'un mouvement propre ni d'une parallaxe annuelle.
Quoique Kepler affecte, en général, dans cet ouvrage de mépriser l'astrologie, après avoir réfuté longuement les critiques de Pic de la Mirandole, il y maintient la réalité de l'influence des planètes sur la Terre lorsqu'elles sont disposées les unes relativement aux autres de certaines manières. On y voit, entre autres, avec étonnement que Mercure a beaucoup de pouvoir pour amener les tempêtes.
Tycho soutenait que l'étoile de 1572 avait été formée de la matière de la Voie lactée. Quoique l'étoile de 160/i fût voisine de cette zone lumineuse, Kepler ne pensait pas qu'on dût lui donner la même origine, la Voie lactéen'ayant pas changé depuis le temps de Ptolémée. Mais qu'en pouvait-il savoir? Ce qu'il y a de certain, dit Kepler, c'est que l'apparition de cette nouvelle étoile réduit au néant les idées d'Aristote sur l'incorruptibilité des cieux.
Kepler examine si l'apparition de l'étoile nouvelle avait quelque rapport avec la conjonction des planètes qui eut lieu peu de temps auparavant dans son voisinage. Mais bientôt, renonçant à trouver des causes physiques propres à expliquer la formation de l'astre nouveau, il s'écrie : « Dieu qui se plaît à donner aux hommes des preuves de ses soins constants, a pu ordonner l'apparition de l'étoile dans un lieu et dans un temps où elle ne pouvait échapper aux recherches des astronomes. »
En Allemagne avait cours la locution, nouvelle étoile nouveau roi; « il est étonnant, dit Kepler, qu'aucun ambilieux n'ait cherché à profiter du préjugé vulgaire. »
Nous ne dirons rien de la dissertation de Kepler sur l'étoile nouvelle du Cygne, qui parut de son temps, si ce n'est que l'auteur y a réuni tout ce que l'érudition la plus vaste pouvait lui fournir pour démontrer que cette étoile était nouvelle et non pas seulement variable.
Kepler cherche à prouver que l'année de la naissance de Jésus-Christ n'a pas été fixée avec précision, que le commencement de notre ère devait être reculé de quatre et peut-être de cinq ans , en sorte que l'année 1606 devrait prendre le millésime de 1610 ou de 1611.
ASTRONOMIA NOVA àwcoX^VlTO? ', jSIVE PHYSICA COELESTIS, TRADITA COMMENTARIIS DE MOTIRUS STELLA MARTIS EX ORSERVATIOKI-
rus tychonis-rrahe. — Prague, 1609.
Dans ses premières recherches pour perfectionner les Tables Rudolphincs, Kepler n'avait pas encore eu la hardiesse de se séparer entièrement du système des excentriques et des épicycles longuement expliqué dans Y Aimageste, et adopté par Copernic et Tycho. Seulement, il avait maintenu par des raisons empruntées à la métaphysique ou, si on l'aime mieux, à la physique, que les conjonctions devaient être rapportées au Soleil vrai et non pas , comme on l'avait fait généralement avant lui, au Soleil moyen. Mais des calculs très-laborieux, et continués pendant un grand nombre d'années, ne le satisfirent pas : il restait désormais de 5 à 6 minutes dont il voulut se débarrasser. C'est à ces petites erreurs que fut due définitivement la découverte du vrai système du monde. Kepler osa alors rompre entièrement avec le vieux système des mouvements circulaires uniformes autour d'un point excentrique, idéal, vide de toute matière, et des mouvements qui se faisaient dans une épicycle. Il supposa que le Soleil était le centre des mouvements s'effectuant le long de la circonférence d'une ellipse dont cet astre occupait un des foyers. Pour ôter à cette suposition son caractère hypothétique, il exécuta un nombre prodigieux de calculs, avec une infatigable persévérance et une ténacité sans exemple.
11 reconnut ainsi que sa théorie représentait l'ensemble