Qui rend raison
des observations de Mars faites par Tycho, avec une exactitude remarquable.
Tl lui suffit, pour cela, de supposer que le Soleil occupait le foyer de la courbe, et que la vitesse de la planète était telle dans les différents points de l'orbite, que les surfaces décrites par son rayon vecteur étaient les mêmes dans des temps égaux, ou, qu'à partir d'un rayon déterminé, ces surfaces étaient proportionnelles au temps. Parmi les nombreuses observations d'Uranibourg dont il pouvait disposer, Kepler était obligé de faire un choix intelligent parmi celles qui pouvaient servir à résoudre les diverses questions liées au problème général qu'il s'était proposé, et d'inventer sans cesse de nouvelles méthodes pour les calculer. C'est ainsi qu'il trouva, par exemple, sans faire aucune hypothèse, que les lignes droites, intersections des orbites des planètes avec le plan de l'écliptique passaient toutes par le Soleil, et que les plans de ces orbites formaient avec le plan de l'orbite terrestre, des angles à peu près constants ; il supprimait ainsi la litubalion à laquelle ses prédécesseurs avaient eu recours pour expliquer les changements de latitude.
Les calculs exécutés par Kepler, comme nous le disions tout à l'heure, furent très-longs, très-fastidieux surtout, parce que de son temps les logarithmes n'étaient pas inventés. Voici en quels termes Bailly en parle dans le second volume, page 52, de son Histoire de l'astronomie:
« Kepler fit des efforts incroyables. Les logarithmes n'étaient pas inventés; le calcul n'était pas alors si facile qu'il l'est aujourd'hui. Chacun des calculs qu'il entreprit occupe 10 pages in-folio; il les répéta jusqu'à 70 fois:
KEPLER. ffl
70 calculs font donc 700 pages. Les calculateurs savent combien on fait de fautes, combien il faut recommencer, et le temps qu'exigent 700 pages de calcul. Cet homme était étonnant; son génie n'était point rebuté de ces recherches minutieuses et pesantes, et ces recherches n'usaient point son génie. »
Au moment de commencer son travail, Kepler ne se faisait pas illusion sur la grandeur de la tâche qu'il s'imposait. Il raconte que Rhéticus, disciple distingué de Copernic, avait désiré de réformer l'astronomie; mais, qu'étonné du mouvement de Mars, il ne put jamais l'expliquer. « Rhéticus, dit-il, invoqua son génie familier, qui apparemment fâché d'être interrompu , le saisit par les cheveux, l'éleva au plafond et le laissa retomber sur le plancher, en lui disant : Voilà le mouvement de Mars.»
Cette vision, rapportée par l'auteur de l'ouvrage de Stella Marti s, nous donne la mesure de la difficulté dont le problème qu'il entreprenait de résoudre lui paraissait entouré. Quanta la satisfaction que Kepler éprouva après avoir démontré que les planètes se meuvent dans des ellipses et suivant la loi des aires, je n'en veux pour preuve que le discours adressé à la mémoire du malheureux Ramus.
Ce célèbre professeur du Collège de France, une des victimes du massacre de la Saint-Barthélémy, avait promis d'abandonner sa chaire et tous les avantages qui en dépendaient, à celui qui rendrait compte des mouvements célestes en dehors de toute hypothèse.
«Vous avez bien fait, s'écrie Kepler, de quitter cette vie, car sans cela vous seriez aujourd'hui obligé de me
céder votre chaire, les conditions que vous aviez imposées étant toutes remplies dans cet ouvrage. »
On trouve dans le traité que nous venons d'analyser, les idées que Kepler s'était formées sur les causes physiques des mouvements célestes.
Si Ton se reporte à l'époque où l'ouvrage fut écrit, on reconnaîtra la profondeur et la rare perspicacité du génie de l'auteur.
Nous ne ferons que quelques citations, empruntées pour la plupart à un des historiens de l'astronomie. Toute substance corporelle, en tant que corporelle, resterait en repos en tout lieu où elle serait solitaire, c'est-à-dire hors de la sphère d'activité d'un autre corps. Le mouvement rectiligne est le seul naturel et non pas le mouvement circulaire, comme le prétendaient les astronomes. Ces deux propositions réunies constituent à peu près le principe de l'inertie adopté par tous les mécaniciens modernes.
La gravité est une affection corporelle et réciproque entre deux corps de même espèce. Elle les porte à se réunir ; mais la Terre attire une pierre beaucoup plus que la pierre n'attire la Terre.
Si la Lune et la Terre supposées de môme densité n'étaient pas retenues par une force animale ou autre forer équipollente, chacune dans son propre circuit , la Terre monterait vers la Lune de la 51e partie de l'intervalle, la Lune descendrait vers la Terre des 53 parties restantes; et là, elles se réuniraient.
Si la Terre cessait d'attirer ses eaux, toute la mer s'élèverait et se réunirait à la Lune. Si la sphère de force attractive de la Lune s'étend jusqu'à la Terre, à plus forte
raison la force attractive de la Terre doit s'étendre jusqu'à la Lune et au delà. En sorte que rien de ce qui est analogue à la nature de la Terre, ne peut échapper à cette force.
Rien de matériel n'est léger absolument; un corps ne peut l'être que comparativement, parce qu'il est plus rare. « J'appelle rare, dit Kepler, ce qui, sous un volume donné, renferme moins de matière. »
Il ne faut pas s'imaginer que les corps légers montent et ne sont point attirés; ils sont moins attirés que les graves, et les graves les expulsent.
La force motrice des planètes réside dans le Soleil et s'affaiblit avec la distance à cet astre.
Dès qu'il supposait que le Soleil était la cause motrice des mouvements planétaires, Kepler devait donner à cet astre un mouvement de rotation dirigé dans le même sens que celui de circulation des planètes, et c'est, en effet, ce qu'il fit. Cette conjecture a été vérifiée depuis la découverte des taches ; mais Kepler l'accompagna de plusieurs circonstances, dont des observations ultérieures ont démontré l'inexactitude.
DIOPTRICA, ET EXAMEN PRjEFATIONIS JO. PEN.E GALLI IN OPTICA
euclidis; de usu optices in philosopha — Francfort, 1611 ; réimprimé à Londres en 1653.
Il semble que, pour écrire un traité de dioptrique, il eût été nécessaire de connaître la loi suivant laquelle s'opère la réfraction de la lumière lorsqu'elle passe d'un milieu rare dans un milieu dense, ou d'un milieu dense dans un milieu rare; loi qui, comme nous l'avons rappelé,
a été révélée, pour la première fois, au monde savant par Descartes. Cependant, comme pour de petites incidences rapportées à la perpendiculaire, l'angle de réfraction est à peu près proportionnel à l'angle d'incidence, Kepler se sert de cette règle approximative pour étudier les propriétés des lentilles plano-sphériques ou des lentilles dont les deux surfaces appartiennent à des sphères de même rayon. C'est à lui qu'on doit les formules, encore en usage aujourd'hui, pour calculer les distances des foyers de semblables lentilles.
On trouve dans cet ouvrage qu'il a imaginé le premier de former des lunettes, à l'aide de l'accouplement de deux lentilles convexes, tandis que Galilée employa toujours une lentille oculaire concave et une lentille objective convexe. C'est donc à Kepler qu'il faut faire remonter la combinaison qui constitue aujourd'hui les lunettes astronomiques, les seules qu'on puisse appliquer avec avantage aux instruments gradués destinés à mesurer des angles. Quant à la règle suivant laquelle on peut déterminer les grossissements de ces lunettes et qui consiste à diviser la distance focale de l'objectif par la distance focale de l'oculaire, elle ne fut pas donnée par Kepler. Cette découverte était réservée à Huygens.
Kepler, qui connaissait déjà la découverte faite par Galilée des satellites de Jupiter, au moment où il publiait sa Dioptrique, tire de la courte durée des révolutions des satellites la conséquence un peu aventureuse que la planète doit tourner sur elle-même dans un temps très-court, certainement inférieur, dit-il, à vingt-quatre heures. Cette conjecture n'a été vérifiée que longtemps après.
NOVA STEREOMETRIA DOLIORUM VINARIORUM. — LÎnZ , 1615.
C'est un ouvrage de pure géométrie, dans lequel l'auteur examine particulièrement les solides produits par une ellipse tournant autour de ses divers axes. Ce traité contient aussi un procédé pour le jaugeage des tonneaux.
HARMONICES MUNDI LIBRI QDINQUE, GEOMETRICUS, ARCHITECTONI- CUS, HARMONICUS, PSYCHOLOGICUS, ASTRONOMICUS, CUM APPEN- DICE CONTINENS MYSTERIUM COSMOGRAPHICUM. — LillZ, 1619.
Tel est le titre de l'ouvrage dans lequel Kepler rend compte de la découverte de la troisième loi qui porte son nom : que les carrés des temps des révolutions sont entre eux comme les cubes des distances.
C'est le 18 mars 1618 qu'il lui vint la pensée de comparer les temps des révolutions aux cubes des distances; mais il trouva, à la suite d'une erreur de calcul, que la loi ne se vérifiait pas. Le 15 mai, il recommença ce même calcul, et cette fois le résultat s'accorda avec les faits.
Kepler rapporte qu'il crut un moment qu'une nouvelle erreur de calcul lui avait fait illusion; mais, ajoute-t-il, toute vérification faite, la loi représente si bien les observations de Tycho que la découverte est certaine.
Cette découverte est malheureusement mêlée à des idées bizarres, et qui plus est, totalement inadmissibles. Les rapports qu'il avait trouvés entre les mouvements et les distances ramenaient son esprit vers les conceptions pythagoriciennes des harmonies.
Dans la musique des corps célestes, dit-il , Saturne et
Jupiter font la basse ; Mars , le ténor ; la Terre et Vénus, la haute-contre , et Mercure, le fausset.
Une autre chose qui dépare également un ouvrage à jamais immortel, dans lequel est énoncée la belle découverte de la troisième loi, c'est la confiance de l'auteur dans les rêveries astrologiques.
On y voit par exemple cette assertion, que l'air est toujours troublé quand des planètes sont en conjonction, qu'il pleut quand elles sont à 60 degrés exactement, et autres rêveries pareilles.
DE COMETIS LIBELLI TRES, ASTRONOMICUS , PHYSICUS, ASTROLOGI- CUS ET COMETARUM PHYSIOLOGIA NOVA ET PARADOXOS. — Allgsbourg, 1619.
Ce qui frappe d'étonnement en lisant les trois chapitres dont l'ouvrage se compose, c'est d'y voir que Kepler, l'auteur des lois du mouvement elliptique des planètes autour du Soleil, se soit obstiné à faire mouvoir les comètes en ligne droite. L'observation du cours de ces astres, disait-il, mérite peu de fixer l'attention, puisqu'ils ne reviennent pas. Et c'est à l'occasion de la comète de 1607, c'est-à-dire d'une comète qui était déjà revenue trois fois, et qui depuis est revenue deux autres fois, que le grand astronome débitait de pareilles assertions, si peu dignes de son génie. Toutefois, il déduisit de son système erroné des conséquences précieuses sur l'immense distance de la comète à la Terre.
Dans la seconde partie de l'ouvrage, intitulée Physiologie des comètes, on trouve ce passage qu'on ne croirait pas sorti de la plume d'un si grand homme :
« L'eau, et surtout l'eau salée, donne naissance aux poissons; l'éther la donne aux comètes. Le Créateur n'a pas voulu que l'immense étendue des mers fût dépourvue d'habitants; il a fait de même pour les espaces célestes. Le nombre des comètes doit être très-considérable; si nous en voyons si peu, c'est qu'elles ne s'approchent pas assez de la Terre; elles se dissipent facilement. »
A côté de ces rêveries, fruit d'une imagination que rien n'arrête dans sa course vagabonde, se trouvent des idées qui ont eu cours dans la science parmi les plus habiles, celle par exemple que les rayons du Soleil en traversant les comètes, entraînent sans cesse des particules de leur substance et forment ainsi la queue.
Sénèque, d'après le témoignage d'Éphore, parlait d'une comète qui se partagea en deux portions, lesquelles suivirent des routes différentes. Le philosophe romain croyait cette observation mensongère. 11 est, à ce sujet, traité par Kepler avec une extrême rigueur. Nous devons avouer que tous les astronomes étaient de l'avis de Sénèque; mais voilà que, de nos jours, les observateurs armés de lunettes ont pu assister au partage d'une seule comète en deux astres distincts, et voir les deux moitiés s'engager dans des routes différentes. Les prévisions d'un homme de génie ne doivent jamais être entièrement dédaignées.
L'ouvrage dont nous parlons, quoique de 1619, porte dans le dernier chapitre surtout, l'empreinte des opinions astrologiques de l'époque sur l'influence que les comètes exerceraient à distance sur les événements du monde sublunaire. Je dis à distance, car, lorsque l'auteur soutient que la peste peut être produite par les comètes dont
la queue enveloppe la Terre, il émet une idée dont on ne pourrait démontrer la fausseté, dans l'ignorance où nous sommes de la nature des matières dont les comètes sont formées.
EPITOME ASTRONOMIE COPERNICANE, IN SEPTEM LIBRIS CONSCR1PTA ; LIBRI TRES PRIORES DE DOCTRINA SPHERICA, IN QUA , PRETER PIIYSICAM ACCLT.ATAM, APPLICATIONEM MOTUS TERRE DIURNI, ORTUSQUE EX EO CIRCULORUM SPHERE, TOTA DOCTRINA SPHE- RICA NOVA ET CONCINNIORI METHODO AUCTIOR TRADITUR; ADBI- TIS EXEMPLIS OMNIS GENERES COMPUTATIONUM ASTRONOMICARIM ET GEOGRAPHICARUM, QUE INTEGRARUM PRECEPTIONIM MM SUNT COMPLEXA.
Cet ouvrage se compose de deux volumes qui ont paru à Linz, à des époques différentes, 1618, 1621 et 1622. Nous allons citer en abrégé ce qu'il renferme de vues ou de découvertes astronomiques ayant étendu le domaine de la science.
Le Soleil est une étoile fixe; il ne nous paraît plus grand que les autres étoiles qu'à raison de sa distance, qui est beaucoup moindre.
On sait que le Soleil tourne sur lui-même (par l'observation des taches) , il doit en être de même de toutes les planètes.
Les comètes sont formées d'une matière susceptible de dilatation et de condensation, d'une matière qui peut être transportée au loin par l'action des rayons solaires.
Le rayon de la sphère des étoiles est au moins égal à 2,000 fois la distance de Saturne.
Les taches du Soleil sont ou des nuages, ou d'épaisses fumées qui s'élèvent de ses entrailles et se consument à sa surface.
Le Soleil tourne, et dans son mouvement sa faculté attractive se dirige vers les différentes régions du ciel, comme ferait celle d'un aimant qui tournerait. Lorsque, à l'aide de cette force, le Soleil a saisi une planète pour l'attirer ou la repousser, il la fait tourner avec lui.
Le centre du Soleil est le centre des mouvements planétaires.
On sait que Copernic plaçait le centre du mouvement hors de cet astre.
Kepler attribue la lumière dont la Lune est entourée pendant les éclipses totales de Soleil j à l'atmosphère de ce dernier astre. Il dit que cette atmosphère est visible quelquefois après le coucher du Soleil. On a cru voir dans cette remarque que Kepler avait découvert le premier la lumière zodiacale ; mais comme il ne dit rien de la forme allongée qu'affecte cette lumière, il ne paraît pas possible de lui attribuer l'observation dont on priverait gratuitement , ce me semble , Ghildrey et Dominique Cassini.
JO. KEPLERI TABULA RUDOLPHINiE , QUIBUS ASTRONOMIE SCIEN- TLE, TEMPORUM LONGINQUITATE COLLAPS^ , RESTAURATIO CON- TINETUR, À TYCHONI BRAHE PRIMUM ANIMO CONCEPTA ET DES- TINATA ANNO CHRISTI 155Zl, EXINDE OBSERVATIONIBUS SIDERUM ACCURRATISSIMIS , POST ANNUM PR^CIPUE 1572, SERIO AFFEC- TATA, TANDEM TRADUCTA IN GERMANIAM INQUE AULAM ET NOMEN RUDOLPHI IMP. ANNO 1598. — Ulm , 1627.
Ces tables avaient été commencées par Tycho ; elles furent achevées par Kepler, qui y travailla vingt-six ans. Le nom qu'elles portent est celui de l'empereur Rodolphe, qui fut à la fois le protecteur des deux astronomes.
On trouve dans cet ouvrage une histoire de la décou-
verte des logarithmes qui, examinée sans préjugés nationaux, n'enlève rien absolument au mérite de Néper. Celui-ci est incontestablement le premier inventeur, puisque ses titres à la priorité reposent sur des documents imprimés.
Les explications jointes aux Tables Rudolphines renferment les premières indications de la méthode des longitudes, fondée sur l'observation des distances de la Lune aux étoiles.
Les Tables pruléniques, ainsi appelées parce qu'elles étaient dédiées à Albert de Brandebourg, duc de Prusse, furent publiées par Reinhold , en 1551. Elles avaient pour base les observations de Copernic et de Ptolémée. Lorsque Kepler publia les Tables Rudolphines, fondées sur les observations de Tycho et sur ses nouvelles théories, les tables de Reinhold présentaient des erreurs de plusieurs degrés.
JO. KEPLERI SOMKH7M, SEU OPIS POSTHUMUM DE ASTROiNOMIA
lunari. — Sagan et Francfort, 1634.
Dans cet ouvrage posthume de Kepler, publié en 1634 par son fils, on trouve une description des phénomènes astronomiques pour un observateur placé sur la Lune. Quelques auteurs de traités élémentaires écrits postérieurement se sont attachés à décrire de même les phénomènes du firmament pour des observateurs situés dans différentes planètes. C'est un exercice très-utile pour les commençants, mais il est juste de dire que la première idée de ces déplacements imaginaires appartient à Kepler.
Les autres écrits de Kepler portent les titres sui-
vants ; la liste complète de ses œuvres que nous donnons, témoigne de la vie laborieuse et de l'indomptable persévérance de l'illustre astronome :
Nova dissertatiuncula de fundamentis astrologias certioribus, ad cosmothcoriam spectans. — Prague, 1602.
Epistola ad rerum cœlestium amatores universos , Hispaniae potissimum citerioris et Galliaa ulterioris, insularum que Corsicae et Siciliœ incolas, de Solis deliquio mense octobri anni 1605. — Prague, 1605.
Sylva chronologica. — Francfort, 1606.
Histoire détaillée de la nouvelle comète de 1607 et de ses indications , avec un nouveau Discours bien fondé sur la nature et le mouvement des comètes et leurs significations. — En allemand ; Halle en Saxe , 1608.
Phœnomenon singulare, seu Mercurius in Sole ; cum digressione de causis cur Dionysius abbas christianos minus justo a nativitate Christi Domini numerare docuerit. Décapite et anni ecclesiastici. — Leipsig, 1609.
Dissertatio cum Nuncio sidereo nuper ad mortales misso à Galileo. — Prague, 1610; réimprimé la même année à Florence et à Francfort en 1611.
Narratio de observatis à se quatuor Jovis satellitibus erronibus quos Galilseus medicea sidéra nuncupavit. — Prague, 1610.
Exhortation à quelques théologiens, médecins et philosophes, principalement à Philippe Feselius, de ne pas
jeter V enfant avec le bain, pour qu'en rejetant les erreurs de T astrologie, ils n'aillent contre leur intérêt; avec plusieurs Questions qui n'avaient jamais été proposées ni discutées par les vrais amateurs des secrets de la nature, par Jean Kepler , mathématicien de l'empereur. — En allemand; Francfort, 1610.
Jo. Kepleri strena , seu de nive sexangulâ. — Francfort, 1611.
Kepleri eclogas chronicse ex epistolis doctissimorum aliquot virorum et suis mutuis. — Francfort, 1615.
Ephemerides novse motuum cœlestium ab anno 1617, ex observationibus potissimum Tychonis Brahei, hypothesibus physicis et tabulis Rudolphinis, ad meridianum Uranopyrgicum in freto cimbrico, quem proxime circumstant Pragcnsis, Lincensis, Ycnetus, Romanus. Praemittitur : l°Explicatio fundamentorum ephemeridis, ubi in motibus Lunœ a libro Progymnasmatum Brahei recessum, ubi respondetur ad crebras interpellationes Davidis Fabricii astronomi Frisii, ejusque opiniones circa umbram Terras et alias jucundas materias examinantur; 2° tnstructio super nova ephemeridis forma, et causas mutât* formas consuetae, ex sanioribus astrologias fundamentis. Adjectas sunt primas ephemeridi anni 1617, observationes météorologie» ad dies singulos, et astronomie» non nullae, autore Joanne Keplero. — Linz, 1616. —Les éphémérides de Kepler ont paru pour les années suivantes jusqu'en 1628, mais elles ne furent imprimées qu'après les années écoulées. Elles ont été continuées ensuite par Bartschius, gendre de Kepler.
Des Annonces de malheurs pour les gouvernements et les églises, principalement de la comète et du tremblement de terre, en 1618 et 1619. — En allemand, ,
Éclipses des années 1620 et 1621. — En allemand, [Jim, 1621.
Kepleri apologia pro suo opère Harmonices mundi, adversus Demonstrationem analyticam Roberti de fluctibus, medici oxoniensis. — Francfort, 1622.
Discursus conjunctionis Saturai et Jovis in Leone. — Linz, 1623.
Jo. Kepleri chilias logarithmorum. — Marpurg, 1624.
Jo. Kepleri hyperaspistes Tychonis contra anti- Tychonem Scipionis Claramontii, quo libro doctrina praestantissma de parallaxibus, deque novorum siderum in sublimi sethere discursionibus, repetitur, confirmatur, illustratur. — Francfort, 1625.
Jo. Kepleri supplementum chiliadis logarithmorum. — Aspurg, 1625.
Admonitio ad astronomos rerumque cœlestium studiosos de miris rarisque anni 1631 phœnomenis, Veneris puta et Mercurii in Solem incursu. — Leipsig , 1629.
Responsio ad epistolam Jac. Rartschii prasfixam ephemeridi anni 1629, de computatione et editione ephemeridum. — Sagan, 1629.
Sportula genethliacis missa de Tab. Rudolphi usu in
computationibus astrologicis , cum modo dirigendi novo et naturalî. — Sagan, 1529.
Hansch a public en 1718, sous les auspices de l'empereur Charles VI , un volume contenant une partie des manuscrits laissés par Kepler; Hansch ne put obtenir les fonds nécessaires à l'impression d'un second volume qu'il avait promis de donner. Il reste encore dix-huit cahiers de manuscrits inédits; ils ont été acquis par l'Académie de Pétcrsbourg vers 1775.
Galileo Galilci, un des plus grands philosophes dos temps modernes, naquit à Pise le 18 février 1564 r. Le père de Galilée, Vicenzo Galileo, était originaire de Florence et d'une famille noble, mais sans fortune. C'est dans cette dernière ville que Galilée passa sa première jeunesse. L'enfant manifesta de bonne heure une grande prédilection pour la mécanique ; il construisait de ses doigts des modèles de toutes sortes de machines. Son père le destinait d'abord au commerce; néanmoins, il lui fit apprendre le latin et le grec. Les progrès rapides du jeune Galilée dans ses premières études, la grande habileté qu'il montra en s'occupant à la même époque des arts du dessin et de la musique, changèrent les idées
1. On a prétendu qu'il était enfant naturel, mais un examen attentif des registres conservés à la paroisse où il vit le jour, ont prouvé que cette assertion était sans fondement.
de ses parents; il fut décidé qu'il serait médecin, et, dans cette vue, on l'envoya à Pise à l'âge de dix-sept ans, pour suivre les cours de l'Université, où presque tous les professeurs étaient alors péripatéticiens.
Son esprit observateur se révéla, dit-on, un jour que, étant à l'église, il vit une lampe, suspendue à la voûte , dont les oscillations lui parurent sensiblement de môme durée, soit qu'elles fussent petites ou qu'elles eussent une grande amplitude. Ceux qui ont vu dans cette remarque, vraie ou imaginaire, de Galilée, l'origine des découvertes que fit plus tard Huygens sur le pendule, ont prétendu que le jeune observateur se servit des battements de son pouls pour constater cette égalité de durée des oscillations de diverses amplitudes. On sait, du reste, que rigoureusement parlant, une telle égalité n'existe pas r.
L'aptitude de Galilée pour les mathématiques se développa bientôt après. Il se rendit maître en très-peu de
i. Dans les Dialogues, écrits et publiés si longtemps après (voyez les OEuvres de Galilée, édition de Milan, tome XII, page 328), Salviati , un des trois interlocuteurs, s'exprime ainsi :
« Je dis que si nous écartons le pendule de la verticale de 1 , de 2 ou de 3 degrés seulement ; que si ensuite nous l'écartons de 70 , de 80 et même d'un quart de cercle entier, il fera, quand on le laissera en liberté, des oscillations avec une égale fréquence dans les deux cas, j'entends quand ce pendule parcourt des arcs de 2 à Zi°, et lorsqu'il décrit des arcs de 160 et plus. On le verra manifestement si, après avoir suspendu deux poids égaux à deux fils de même longueur, on les écarte de la verticale, l'un très-peu et l'autre beaucoup. Ces poids, abandonnés à eux-mêmes, iront et reviendront dans des temps égaux, celui-ci par de petites amplitudes, celui-là par des amplitudes très-grandes. »
Ce moyen expérimental eût été très-exact si , dans l'état de repos III. — m. 16
temps des vérités contenues dans les ouvrages d'Euclide et d'Archimède. Ce qu'on raconte à ce sujet de leçons données aux pages du grand-duc par le professeur Hostilius Ricci et écoutées de la porte de la salle où Galilée n'avait pas la permission d'entrer, pourrait bien n'être qu'un roman conçu à plaisir à l'époque où la réputation du philosophe toscan s'était répandue dans le monde entier. Il paraît, en tous cas, évident qu'un esprit si perspicace ne dut avoir nul besoin du secours du professeur Ricci pour comprendre la géométrie d'Euclide.
Faute de ressources pécuniaires suffisantes, Galilée se vit forcé de quitter l'Université de Pise, où par la protection du marquis del Monte il rentra quelque temps après, en 1589, à Page de vingt-cinq ans, comme professeur de mathématiques aux appointements de 60 écus, environ un franc par jour.
Les leçons qu'il rédigea alors pour l'usage des élèves ont été perdues. On sait seulement que l'auteur y combattait Aristote sur divers points. Les historiens de Galilée regardent cette circonstance comme une grande hardiesse , mais ils auraient dû se rappeler que des savants
et vus de la place de l'observateur, les deux pendules se projetant l'un sur l'autre, on avait pu juger de leur arrivée simultanée ou non simultanée à la verticale , si la méthode moderne des coïncidences avait remplacé l'examen vague dont il est question dans le passage cité. Mais alors, on doit le dire, Galilée se serait aperçu que l'isochronisme des grandes et des petites oscillations circulaires n'existe point, et il n'aurait pas doté les mouvements de cette espèce de propriétés qui n'ont de réalité , comme Huygens l'a prouvé, que dans le cas où le fil de suspension ne conserve pas la même longueur pendant toute la durée des oscillations et s'enroule sur des arcs cycloïdaux.
antérieurs à l'immortel mathématicien de Florence, avaient déjà pris la même liberté , et que Tycho, entre autres, combattit par le raisonnement et par l'observation presque tout ce que l'école péripatéticienne offrait d'erroné en astronomie.
C'est à l'époque de son premier professorat à Pise qu'on fait remonter les recherches de Galilée sur la chute des graves et la découverte des lois suivant lesquelles la pesanteur s'exerce sur tous les corps de la nature. A cette occasion on a cité les résultats auxquels Benedetti, de Venise , était arrivé antérieurement * ; celui entre autres « que dans le vide tous les corps doivent tomber avec la même vitesse. »
Mais comment a-t-on oublié de faire remarquer que cette opinion , car du temps de Benedetti ce n'était qu'une opinion , était déjà consignée dans des vers de Lucrèce dont voici la conclusion :
« Ainsi tous les corps, quoique de poids inégaux, doivent marcher avec la même vitesse au travers du vide , et les atomes les plus lourds ne pourront jamais tomber sur les atomes les plus légers qui les précèdent. » (Lucrèce, livre ii. )
Galilée confirma, dit-on, les résultats de ses brillantes spéculations par des expériences faites sur la tour penchée de Pise.
A. la suite d'un rapport sur une mauvaise machine à
1. Moleto , prédécesseur de Galilée à Padoue , avait déjà établi , contrairement à l'opinion d'Aristote, que des corps de même matière et de poids différents se meuvent par l'action de la pesanteur avec la même vitesse. (Voyez Venturi-, tome l, page 8.)
draguer, inventée par Jean de Médicis, enfant naturel de Corne Ier, et dans lequel il fit preuve de la plus noble indépendance , Galilée se vit au moment d'être renvoyé de Pise. Il céda à l'orage et obtint de la république de Venise, toujours par la protection du marquis del Monte, la place de professeur de mathématiques à l'Université de Padoue.
Les auteurs italiens louent son enseignement de Padoue sans aucune restriction. 11 est permis de croire qu'ils ont cédé au juste enthousiasme que les découvertes ultérieures de Galilée leur ont inspiré. A l'époque dont nous parlons, l'illustre philosophe n'avait pas encore rompu tous les liens qui le rattachaient aux erreurs de l'antiquité. Galilée, anti-copernicien, professait le système de Ptolémée, si toutefois il est vrai que le Traité de la sphère publié sous son nom, dans l'édition de Padoue, soit son ouvrage, car le fait a été révoqué en doute.
Mœstlin, le fameux maître de Kepler, lequel, tout en professant l'immobilité de la Terre comme attaché à une université, avait au fond une opinion toute contraire, se vantait d'avoir converti Galilée aux idées coperniciennes1.
On a conservé dans l'édition des Œuvres de Galilée, publiée à Padoue, le fragment d'une leçon faite en 1G0Ù sur l'étoile nouvelle de cette année, et où l'on trouve énoncées, comme article de foi, les opinions les plus étranges. On y lit en effet :
« On pourrait croire que l'étoile a été formée par la
1. Ceci résulte d'une publication de Gérard Vossius, qui ne cite aucune autorité. L'assertion de cet auteur a été jugée peu digne de confiance.
rencontre de Jupiter et de Mars, et cela avec d'autant plus de raison qu'il semble que sa formation a eu lieu à peu près au même endroit où les planètes ont été en conjonction et à la même époque. »
Ces citations, je le prévois, déplairont à certains biographes et deviendront le texte de violentes récriminations, mais je ne saurais qu'y faire. Mon amour pour la vérité me commande de prendre pour maxime : Fais ce que dois, advienne que pourra.
C'est à l'époque du premier professorat à Padoue que certains historiens font remonter l'invention du thermomètre qu'ils attribuent à Galilée. Ce point de la science ne peut malheureusement point être éclairci par des titres écrits, car il n'en est pas question dans les ouvrages de Galilée. Ce qu'il y a de plus certain, c'est que le compas de proportion , invention si utile aux dessinateurs, prit naissance vers le même temps dans cette vaste intelligence.
Galilée était encore professeur à Padoue, lorsqu'en 1609, la nouvelle se répandit que l'on venait d'inventer en Hollande un instrument qui avait la propriété de faire voir les objets éloignés comme s'ils étaient près. Galilée le reproduisit, le dirigea vers le ciel, y fit des découvertes que nous mentionnerons bientôt et dont la science ne perdra jamais le souvenir. Des personnes incompétentes ont représenté ces découvertes comme le fruit d'une ardeur sans exemple, et elles s'émerveillent au sujet de la rapidité avec laquelle elles se succédèrent. Sans prétendre amoindrir les justes sentiments de surprise et d'admiration qu'elles excitèrent, disons, pour rester dans les limites de
la vérité, que cette rapidité n'avait rien d'étonnant : quelques heures auraient pu suffire à toutes les observations que fit Galilée dans les années 1610 et 1611. Le sénat de Venise, croyant qu'avec les ressources que fournirait l'instrument nouveau, ses marins pourraient toujours éviter ou surprendre les ennemis, décida, en témoignage de reconnaissance pour Galilée, qui, d'après les règlements, n'avait été engagé que temporairement, qu'il conserverait sa chaire à Padoue , sa vie durant , avec les appointements de mille florins.
Cette fois , le grand-duc de Toscane ne fut pas moins libéral envers celui qu'on proclamait l'inventeur des lunettes. Le 10 juillet 1610, Galilée fut nommé premier mathématicien et philosophe de son souverain. Séduit par ces prévenances, il eut la fatale pensée d'abandonner Padoue où il jouissait d'une grande liberté d'opinion, pour rentrer dans son pays natal qui subissait alors l'influence presque indéfinie des moines.
Les savants de notre époque ne verront peut-être pas sans surprise, dans le diplôme grand-ducal de 1610, à la suite duquel Galilée se détermina a quitter Venise et à rentrer à Florence, quelques expressions qui leur sembleront blesser la dignité de l'homme de lettres; celles par exemple dans lesquelles le grand-duc cite au nombre des titres qui l'engagèrent à conférer à Galilée de nouvelles faveurs, levasselage et la servitude (vassallaggio e servitu) dont la philosophie, dit le diplôme, avait toujours fait profession. (Venturi, tome i, page 158. )
Nous devons dire que Galilée se plaignait du temps que lui faisaient perdre ses leçons de Padoue, et dans sa
lettre au grand-duc avant de rentrer à Florence, il le suppliait par-dessus tout de lui donner un peu de loisir, afin qu'il pût travailler à l'achèvement des ouvrages qu'il avait déjà commencés.
Peu de temps après son arrivée à Florence, il se rendit à Rome pour montrer à des personnages éminents, qui en avaient témoigné le désir, les remarquables nouveautés qu'il avait observées dans le ciel.
Ce voyage ajouta beaucoup à l'auréole de gloire dont le philosophe toscan était justement entouré, mais l'envie commença dès cette époque à s'agiter sourdement contre lui.
Peu de temps après son retour en Toscane et avant l'année 1612, Galilée inventa, dit-on, le microscope. Pour établir le fait, on cite le passage suivant d'un ouvrage, publié à Venise en 1612, intitulé Ragguagli di Parnaso di Trajano Boccalini.
« Des occhiali sont faits avec une telle habileté que quelques-uns font paraître les puces comme des éléphants, les pygmées comme des géants. Ils sont assidûment recherchés de plusieurs grands , qui les posant sur le nez de leurs courtisans, altèrent la vue de ces pauvres diables. »
Ce passage est une véritable plaisanterie de l'auteur et ne prouve nullement ce qu'on a cru y trouver, que le microscope existait à la date de la publication de l'ouvrage. Boccalini n'avait certainement pas vu de microscopes proprement dits, car ces instruments ne se posent pas sur le nez.
Le microscope qui aurait servi à faire voir une puce
grande comme un éléphant, appliqué à l'observation d'un pygmée, n'en eût montré dans l'étendue de son champ qu'une partie insignifiante, telle que l'image des cheveux d'une autre très-petite partie du corps. Boccalini sachant que les lunettes, que les occhiali augmentaient les dimensions apparentes des objets éloignés, a cru qu'ils pourraient également servir à l'agrandissement des objets voisins, et s'est livré, à ce sujet, à des plaisanteries dont on ne peut rien déduire, car elles n'étaient certainement fondées que sur des analogies imaginaires et nullement sur l'observation d'un fait.
C'est vers l'époque où nous sommes arrivés que Galilée publia son ouvrage si remarquable sur les corps flottants. On trouve dans ce traité le principe des vitesses virtuelles, dont les géomètres, dont Lagrange surtout, ont tiré un si grand parti. L'auteur de la Mécanique analytique se prononce sur l'invention de Galilée dans des termes si catégoriques, si positifs, qu'ils ne laissent aucune place au doute.
Les leçons dans lesquelles Galilée soutenait le système de Copernic donnèrent lieu à une vive polémique de la part des péripatéticiens, partisans du système de Ptolémée, et, ce qui était bien plus dangereux, de la part des théologiens qui prétendaient que la doctrine du chanoine de Thorn était contraire aux saintes Écritures.
Les adversaires de Galilée, aussi ignorants que superstitieux, ne cessaient de répéter le Terra in œternum slat de l'Écriture, et le passage où il est dit que Josué commanda au Soleil de s'arrêter.
En réponse à ses ennemis, Galilée écrivit, en 1615,
une lettre à la grande duchesse Christine de Toscane, dans laquelle, prenant la question au point de vue théologique, il s'efforçait de prouver que la Bible avait jusquelà été mal interprétée. Cette prétention d'un savant non engagé dans les ordres religieux à expliquer les saintes Écritures, excita à Rome une grande rumeur, et fut considérée comme l'empiétement le plus dangereux sur les prérogatives de l'Église.
Pour essayer de dissiper l'orage, Galilée se rendit une seconde fois dans la ville éternelle ; mais il y trouva des préventions beaucoup plus vives qu'il ne l'avait supposé. Les moines, ses antagonistes, avaient circonvenu tous les cardinaux. Les démonstrations savantes et lucides de Galilée n'eurent enfin pour résultat que la publication d'un décret du saint-office par lequel les ouvrages de Copernic et de Foscarini, religieux carme, furent censurés et prohibés. Quant à lui, s'il échappa à une censure explicite, c'est qu'il n'avait rien publié jusque-là à l'appui du double mouvement de la Terre.
L'inquisition avait dans ses décrets établi une différence essentielle entre l'ouvrage de Copernic et celui de Foscarini ; ce dernier était totalement supprimé, l'ouvrage de Copernic devait être corrigé. Entre autres corrections, on devait effacer tous les passages dans lesquels la Terre est appelée Sidus (astre) i.
1. La dissertation de Foscarini est de 1615 ; elle a été reproduite dans l'édition des Œuvres de Galilée qui parut à Milan en 1811. Le moine carme napolitain cherche à concilier le sens littéral de divers passages de l'Écriture avec le système de Copernic, en faisant remarquer que la Bible, que la Genèse ne sont pas des ouvrages de science, et que pour être compris il fallait bien se conformer en
Le Saggiatore, qui parut en 1623, est un écrit de polémique scientifique publié par Galilée, contre le Père Grassi, jésuite, à l'occasion des trois comètes de
Dans l'année 1623 , le cardinal Barberini fut élu pape sous le nom d'Urbain VIII; Galilée, qui l'avait connu auparavant, se rendit à Rome pour le féliciter. Le nouveau pontife le reçut avec de grandes démonstrations d'intérêt.
Galilée profita de ce troisième voyage pour demander la permission d'imprimer des Dialogues dans lesquels trois interlocuteurs sous les noms de Salviati , Sagredo et Siinplicius discutent les questions coperniciennes qui, dans ce temps , étaient à l'ordre du jour. La permission fut accordée, puis retirée. De retour à Florence, Galilée obtint des agents de l'inquisition en cette ville, qu'il n'instruisit pas de ce qui s'était passé à Rome, l'autorisation d'y imprimer ses Dialogues.
Les censeurs florentins du saint-office, accordèrent la
apparence aux idées et aux préjugés de la multitude. C'est ainsi que les astronomes nos contemporains disent que le Soleil se lève et se couche, quoique aucun d'eux ne doute que ces deux phénomènes tiennent au mouvement de rotation de la Terre sur son centre. Tout cela était très-raisonnable ; néanmoins, il est permis de douter que la dissertation de Foscarini, dont on ne peut méconnaître la prolixité , eût acquis une aussi grande célébrité si elle n'avait été l'objet de la sévérité des inquisiteurs.
Il est vrai que l'auteur se livre à diverses recherches quelque peu étrangères à son objet principal et relatives à la place qu'on doit donner à l'Empyrée, à la question de savoir si l'Enfer est au centre de la Terre ; au rapport qu'il peut y avoir entre les diverses branches des chandeliers qui existaient dans le temple et le véritable système du monde, etc., etc.
Tout cela est plein d'érudition, mais aujourd'hui très-peu digne d'intérêt.
permission désirée, trompés sans doute par l'avertissement dont l'auteur avait fait précéder cet ouvrage , et qui est conçu en ces termes :
« On a promulgué à Rome, il y a quelques années, un édit salutaire, où pour obvier aux scandales dangereux de notre sciècle, on imposait silence à l'opinion pythagoricienne du mouvement de la Terre. Il y eut des gens qui avancèrent avec témérité que ce décret n'avait pas été le résultat d'un examen judicieux, mais d'une passion mal informée; et Ton a entendu dire que des conseillers tout à fait inexperts dans les observations astronomiques , ne devaient pas, par une prohibition précipitée, couper les ailes aux esprits spéculatifs. Mon zèle n'a pas pu se taire en entendant de telles plaintes; j'ai résolu, comme pleinement instruit de cette prudente détermination, de paraître publiquement sur le théâtre du monde, pour rendre témoignage à la vérité. J'étais alors à Rome, où je fus entendu et même applaudi par les plus éminents prélats : ce décret ne parut pas sans que j'en fusse informé. Mon dessein, dans cet ouvrage, est de montrer aux nations étrangères que sur cette matière on en sait en Italie, et particulièrement à Rome, autant qu'il a été possible d'en imaginer ailleurs. En réunissant mes spéculations sur le système de Copernic, je veux faire savoir qu'elles étaient toutes connues avant la condamnation , et que l'on doit à cette contrée , non-seulement des dogmes pour le salut de l'âme , mais encore des découvertes ingénieuses pour les délices de l'esprit. »
L'ouvrage de Galilée fut reçu avec des applaudissements presque universels , ce qui irrita au dernier point
les ennemis du grand philosophe. Ils le dénoncèrent à Rome, et Galilée, âgé alors de soixante-dix ans, malgré l'état très-précaire de sa santé , malgré une maladie contagieuse qui avait fait établir un cordon sanitaire sur les frontières de la Toscane, fut obligé de se rendre dans la capitale du monde chrétien.
11 y arriva le 13 février 1633 , et fut reçu chez Niccolini, l'ambassadeur du grand-duc de Toscane. Mais, au mois d'avril , on le contraignit de se rendre pour quelques jours dans les prisons de l'Inquisition, après quoi on lui permit de rentrer chez l'ambassadeur Niccolini; enfin, la sentence définitive fut rendue le 20 juin suivant.
On trouve dans la relation originale du procès, ces mots, que les juges, dans une des phases de l'instruction, eurent recours à un rigoureux examen. Un grand nombre de personnes ont conclu de cette formule que Galilée fut soumis à la torture ; heureusement la vérité de cette interprétation n'est pas démontrée, en sorte que rien n'autorise à ajouter cette affreuse barbarie à la série d'actes injustifiables qui marquèrent ce scandaleux procès l.
La sentence des inquisiteurs portait que l'auteur des Dialogues était condamné à la détention dans les prisons du Saint-Office, suivant le bon plaisir du pape.
On lui dicta aussi une formule d'abjuration qu'il fut
1. On s'est appuyé, pour soutenir l'opinion que Galilée fut mis à la torture, sur ce fait qu'au moment où il quitta définitivement Rome il était atteint d'une hernie, dont il ne se plaignait pas antérieurement Je donne cet argument pour ce qu'il vaut, et sans y ajouter une foi absolue.
tenu de prononcer à genoux , et qui était conçue en ces termes, que j'emprunte à Y Histoire de V Astronomie de Del ambre:
« Moi, Galileo Galilei, fils de feu Vincent Galilée, Florentin, âgé de soixante-dix ans, constitué personnellement en jugement, et agenouillé devant vous, éminentissimes et révérendissimes cardinaux de la république universelle chrétienne, inquisiteurs généraux contre la malice hérétique, ayant devant les yeux les saints et sacrés Évangiles, que je touche de mes propres mains ; je jure que j'ai toujours cru, que je crois maintenant, et que, Dieu aidant, je croirai à l'avenir tout ce que tient, prêche et enseigne la sainte Église catholique et apostolique romaine; mais parce que ce Saint-Office m'avait juridiquement enjoint d'abandonner entièrement la fausse opinion qui tient que le Soleil est le centre du monde , et qu'il est immobile; que la Terre n'est pas le centre, et qu'elle se meut; et parce que je ne pouvais la tenir, ni la défendre , ni l'enseigner d'une manière quelconque , de voix ou par écrit, et après qu'il m'avait été déclaré que la susdite doctrine était contraire à la sainte Écriture, j'ai écrit et fait imprimer un livre dans lequel je traite cette doctrine condamnée, et j'apporte des raisons d'une grande efficacité en faveur de cette doctrine , sans y joindre aucune solution ; c'est pourquoi j'ai été jugé véhémentement suspect d'hérésie pour avoir tenu et cru que le Soleil était le centre du monde et immobile , et que la Terre n'était pas le centre et qu'elle se mouvait. C'est pourquoi , voulant effacer des esprits de vos Éminences et de tout chrétien catholique cette suspicion véhémente
conçue contre moi avec raison, d'un cœur sincère et d'une foi non feinte, j'abjure, maudis et déteste les susdites erreurs et hérésies, et généralement toute autre erreur quelconque et secte contraire à la susdite sainte Église; et je jure qu'à l'avenir je ne dirai ou affirmerai de vive voix ou par écrit, rien qui puisse autoriser contre moi de semblables soupçons; et si je connais quelque hérétique ou suspect d'hérésie, je le dénoncerai à ce Saint-Office, ou à l'inquisiteur, ou à l'ordinaire du lieu dans lequel je serai. Je jure en outre , et je promets, que je remplirai et observerai pleinement toutes les pénitences qui me sont imposées ou qui me seront imposées par ce Saint- Office ; que s'il m' arrive d'aller contre quelques-unes de mes paroles, de mes promesses, protestations et serments, ce que Dieu veuille bien détourner, je me soumets à toutes peines et supplices qui , par les saints canons et autres constitutions générales et particulières, ont été statues et promulgués contre de tels délinquants. Ainsi, Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles, que je touche de mes propres mains.
« Moi, Galileo Galilei susdit, j'ai abjuré, juré, promis, et me suis obligé comme ci-dessus, en foi de quoi, de ma propre main , j'ai souscrit le présent chirographe de mon abjuration , et l'ai récité mot à mot à Rome, dans le couvent de Minerve , ce 22 juin 1633.
« Moi, Galileo Galilei, j'ai abjuré comme dessus de ma propre main. »
On raconte qu'après l'abjuration, Galilée, en se relevant, dit à demi-voix et en frappant la terre des pieds, e pur si muove (et cependant elle se meut) ; mais le fait
n'est pas avéré, c'eût été de la part de l'illustre condamné une trop grande imprudence pour qu'on doive supposer que ces paroles sortirent de sa bouche.
Telle est, en abrégé, l'histoire de l'odieux procès qui marquera d'un stigmate indélébile le tribunal au nom duquel la sentence fut rendue, et les juges qui y apposèrent leurs noms K
Conçoit-on rien de plus dégradant que l'obligation dans laquelle on plaça l'immortel vieillard de se parjurer et de déclarer avec les formes les plus respectables qu'on put trouver, qu'il tenait pour fausse une doctrine dont ses profondes études lui avaient démontré la vérité. Il n'est pas de torture physique plus cruelle que la torture morale qui fut infligée à Galilée; pas une âme honnête ne me démentira. Le souvenir de ces procédés barbares laisse à peine assez de liberté d'esprit pour examiner si le grand philosophe n'eut pas quelques reproches à se faire pendant les phases diverses de ce déplorable procès. Quoi qu'il m'en coûte, j'examinerai de quelle manière il se défendit.
Pour expliquer comment, dans son Dialogue, les arguments en faveur du mouvement de la Terre sont présentés avec plus de force que leurs réfutations, il dit : « qu'il a cédé à l'envie que chacun a de se montrer plus fin que le commun des hommes, en trouvant pour les propositions fausses, d'ingénieux et de spécieux discours de probabilité
«Pour plus grande preuve que je n'ai point tenu et ne
1. Voici les noms des cardinaux qui ont signé la sentence : d'Ascoli, Bentivoglio , de Crémone, Saint-Onufre, Gypsius, de Varospi, Ginetti.
tiens point pour vraie l'opinion susdite du mouvement de la Terre et de la stabilité du Soleil, je suis prêt à en faire une plus grande démonstration. »
Les examinateurs de l'Inquisition jugèrent que ses réponses manquaient de sincérité, et, cette fois, on peut convenir qu'ils avaient raison.
Si l'on ne devait faire une très-large part à l'âge, aux infirmités et à la situation dans laquelle on avait placé Galilée, on serait vraiment désolé de trouver dans l'acte d'abjuration qu'il souscrivit, la promesse de dénoncer au Saint-Oiïice, à l'inquisiteur, ou à l'ordinaire du lieu de sa résidence, toute personne, qui, à sa connaissance serait suspecte d'hérésie.
Jordano Bruno, quelques années auparavant, avait montré une bien plus grande fermeté, en s'écriant devant le bûcher qui devait le consumer :
« La sentence que vous venez de me lire, prononcée au nom d'un Dieu de miséricorde, vous fait peut-être plus de peur qu'à moi-même. »
Certains écrivains français ont fait remarquer avec une grande satisfaction que ces actes odieux d'une superstitieuse ignorance ne se sont pas accomplis dans notre
1. Jordano Bruno avait soutenu dans des livres qui ne contribuèrent pas peu à sa condamnation par les inquisiteurs, que chaque étoile était un soleil autour duquel circulaient des planètes semblables à la Terre.
Il émit la pensée qu'il y avait dans notre système plus de planètes que nous n'en voyons, et que, si nous ne les apercevions pas, cela tenait à leur excessive petitesse et à leur grand éloignement de la Terre.
pays, mais je les avertis qu'ils auraient tort de trop s'abandonner à cet honorable sentiment. Les parlements et la Sorbonne renfermaient à diverses époques des juges qui, sans appartenir à l'inquisition, n'en étaient pas moins passionnés et imbus de tous les préjugés de leur âge.
J'ai dans les mains deux exemplaires d'un ouvrage, publié en 1634, par un homme très-pieux , le père Mersenne, religieux minime, et intitulé : Les Questions théologiques, physiques, morales et mathématiques.
Dans l'un de ces exemplaires se trouve une analyse du premier dialogue de Galilée ; dans l'autre , on n'en voit pas de traces; tout ce qui était relatif au mouvement de la Terre, fut remplacé par une dissertation concernant la force de la voix.
La suppression de l'analyse du premier dialogue de Galilée et son remplacement, à l'aide de ce qu'on appelle en imprimerie un carton, par une dissertation sur la force de la voix, ne peut s'expliquer qu'en admettant que les autorités ecclésiastiques ou judiciaires de l'époque exigèrent ce changement, et cependant le père Mersenne, auteur de l'ouvrage, avait publié à la suite de l'analyse du premier dialogue, le jugement textuel de la congrégation de l'index. Il m'a paru utile de montrer ici par une preuve matérielle qu'au commencement duxvir siècle, on n'était ni plus éclairé, ni plus tolérant en France qu'en Italie.
Le pape, quoiqu'il eût manifesté l'opinion que l'ouvrage de Galilée était aussi pernicieux que les écrits de Calvin et de Luther, commua la peine stipulée dans la sentence en une relégation dans le jardin de la Trinità dei Monti. Bientôt après, on permit à Galilée de partir m. — m. 17
pour Sienne, où il logea pendant cinq mois chez un de ses anciens élèves , l'archevêque de cette ville. Ensuite il obtint la permission d'habiter non loin de Florence, à Arcetri, une maison de campagne qui lui fut assignée pour prison, et dans laquelle, je le dis avec douleur, on lui refusa pendant longtemps de recevoir ses amis.
A la fin, l'Inquisition s'était un peu relâchée de l'extrême rigueur qu'elle avait mise d'abord à surveiller la retraite d' Arcetri. Le grand-duc de Toscane et quelques amis allaient de temps à autre consoler l'illustre vieillard. Des étrangers eux-mêmes obtinrent la permission de le visiter; dans le nombre nous pouvons citer Milton.
Oh! combien il eût été à souhaiter que des savants italiens ou anglais eussent pu nous raconter en détail ce qui se passa dans cette entrevue! De courtes réflexions calmeront nos regrets ; l'auteur des Dialogues était alors bien vieux et accablé d'infirmités. Les cruelles persécutions dont il souffrait lui commandaient la plus grande réserve ; Milton , très-jeune encore , ne dut paraître à la victime de l'Inquisition qu'un voyageur instruit et plein d'imagination. Ce ne fut que beaucoup plus tard que l'auteur du Paradis perdu conquit l'immortalité.
Galilée avait été doté par la nature d'un tempérament fort et vigoureux ; mais des études excessives et quelques habitudes antihygiéniques altérèrent sa santé. On raconte entre autres qu'à Padoue, à l'âge de trente ans, il se couchait pendant l'été , tous les après-midi, à côté d'une fenêtre ouverte par laquelle s'introduisait dans sa chambre de l'air artificiellement refroidi à l'aide d'une chute d'eau. De là résultèrent des douleurs très-vives dans les jambes,
clans la poitrine, dans le dos, accompagnées de fréquentes hémorrhagies et de perte de sommeil et d'appétit. 11 ressentit toute sa vie, avec plus ou moins d'intensité, les fâcheux effets de son imprudence.
Lorsque la vue de l'illustre philosophe commença à s'affaiblir pendant son dernier séjour à Arcetri, les médecins espérèrent d'abord que c'était l'effet d'une cataracte naissante, à laquelle l'art chirurgical aurait apporté un prompt remède ; mais bientôt il fut constaté que la maladie provenait d'une opacité de la cornée diaphane qui alla croissant avec une grande rapidité, en sorte que les yeux privilégiés auxquels il avait été donné de faire de si nombreuses, de si brillantes découvertes, ne distinguaient plus le jour de l'obscurité. Ce malheur arriva en 1637.
Galilée mourut le 8 janvier 164.2 , l'année même de la naissance de Newton.
Galilée était d'une taille au-dessus de la moyenne : il avait une très-belle figure, ses yeux brillaient du plus vif éclat ; mais ses cheveux étaient rouges.
Galilée ne fut jamais marié; en 1638, il fit un testament en faveur de son fils naturel, Vincent Galilée, et de sa fille Arcangela , religieuse dans un couvent d' Arcetri. Il demandait aussi que son corps fût transporté à Florence, et déposé dans une tombe de famille située dans l'église de Santa-Croce.
Des fanatiques prétendirent que ces dispositions étaient entachées de nullité comme émanant d'un homme qui dans le moment subissait une condamnation infligée par l'inquisition. Il ne fallut rien moins qu'une consultation des légistes les plus célèbres de Florence en droit cano-
nique pour que les volontés de Galilée fussent respectées. Dès que le corps de Galilée eut été déposé à Santa-Croce, cent quarante admirateurs de l'immortel physicien proposèrent de lui élever un monument à leurs frais. Mais Niccolini, ambassadeur du grand-duc de Toscane à Rome, conseilla d'attendre des temps meilleurs pour donner suite à ce projet. Ce n'est qu'en 1737, presque un siècle après, qu'on a exécuté dans un des lieux les plus apparents de l'église de Santa-Croce un beau monument en marbre, que les voyageurs de tous les pays ne manquent jamais d'aller visiter, et qui rappelle à la fois la gloire d'un des plus grands hommes que la Toscane ait produits, et les persécutions hideuses qui abreuvèrent ses derniers jours.
Le pape Benoît XIV annula la sentence de l'inquisition qui condamnait les ouvrages de Galilée. La théorie du mouvement de la Terre est aujourd'hui enseignée partout, même à l'Observatoire romain que dirigent les jésuites.
Voyez en preuve ces lignes, que j'extrais d'un Mémoire du père Secchi, jésuite, sur les observations du pendule, publiée Rome, en 1851.
« Le mouvement de rotation de la Terre autour de son axe, est une vérité qui de nos jours n'a pas besoin d'être démontrée; elle est, en effet, un corollaire de toute la science astronomique. »
Les Italiens, seuls bons juges en pareille matière, rangent Galilée parmi les premiers prosateurs dont leur pays puisse s'honorer; ils vont jusqu'à le mettre sur la ligne de Machiavel.
Galilée était dans sa jeunesse un grand admirateur de l'Arioste; il savait tout le Roland furieux par cœur.
Il prit une part active et quelque peu brutale à la dispute qui s'éleva de son temps en Italie sur le mérite comparatif de l'Arioste et du Tasse. Il avait alors coutume de dire : « Lire le Tasse après l'Arioste, c'est manger du concombre après du melon. »
Ses opinions à ce sujet se modifièrent avec l'âge, et Ton rapporte qu'il répondait à la fin de sa vie, à ceux qui lui demandaient son jugement définitif sur la Jérusalem délivrée et l'ouvrage de l'Arioste : « Le poëme du Tasse me paraît le plus beau, mais celui de l'Arioste me fait plus de plaisir. »
Les persécutions dont Galilée fut l'objet à la fin de sa vie, ont laissé un souvenir si poignant, qu'au moment de la réaction en faveur de ce grand homme, ses compatriotes en ont fait en quelque sorte un dieu. Cependant l'historien impartial a plus d'une observation critique à lui adresser. Pour ne pas laisser cette remarque à l'état de pure assertion, pour prouver que Galilée lui-même n'était pas infaillible, faisons quelques citations.
Dans une lettre de 1612, Galilée donne son entier assentiment aux mouvements épicycloïdaux : « Non-seulement, dit-il, il y a beaucoup de mouvement dans des épicycles, mais encore il n'en existe pas d'autres. » Cependant à cette époque , Kepler lui avait envoyé depuis trois ans sa théorie de Mars.
Kepler avait consacré son Prodrome, publié en 1596, aux développements du système de Copernic en faveur duquel ses propres recherches avaient fourni les plus puissants arguments. Galilée, par un sentiment indéfinissable, n'en a jamais parié, pas plus qu'il ne mentionne
les admirables lois auxquelles la postérité a donné si justement le nom du célèbre astronome allemand.
On a peine à comprendre les doutes que Galilée éleva sur les observations de Tycho, destinées à fixer la région dans laquelle se meuvent les comètes. Les idées au sujet de ces astres, consignées dans le Saggiatore, sont une ombre dans la brillante carrière scientifique du grand philosophe italien.
Nous pouvons dire la même chose de son hypothèse sur la formation de certaines étoiles nouvelles par l'influence des planètes lorsquelles sont en conjonction.
Les géomètres et les physiciens ne se sont pas associés aux anathèmes lancés par Galilée contre ceux qui tendaient déjà de son temps à expliquer le phénomène des marées par l'action de la Lune. Galilée traite d'ineptie l'attraction de la Lune, et s'étonne que Kepler, qui venait de mourir, eût paru disposé à l'admettre.
Les vues de Galilée sur ses propres travaux étaient quelquefois présentées avec une immense exagération, témoin ce passage d'une lettre à Kepler , où il déclare qu'il a dressé des tables exactes des satellites de Jupiter, « et qu'il en peut calculer les configurations passées et futures à la précision d'une seconde. » Une pareille prétention serait à peine permise à celui qui pourrait se servir de la totalité des observations modernes et se guider, dans son travail, sur les perturbations données par la théorie.
Ainsi, on doit recevoir avec quelque restriction l'assertion que Galilée était profondément modeste.
Au reste, je n'admets pas et je ne pense pas qu'on
puisse induire de l'exemple de Galilée que les hommes supérieurs, si bons juges quand ils sont appelés à apprécier les découvertes des autres, manquent totalement d'intelligence lorsqu'ils doivent se prononcer sur le mérite réel de leurs propres travaux. Quoi qu'il en soit de ces réflexions, voici comment dans l'intimité Galilée parlait de ses découvertes. Le passage que je vais citer est extrait d'une lettre à Diodati, en date du 2 janvier 1638 :
« Ge ciel, ce monde, cet univers que par mes observations merveilleuses et mes évidentes démonstrations, j'avais agrandi cent et mille fois au delà de ce qu'avaient cru les savants de tous les siècles passés, sont maintenant devenus pour moi si restreints et si diminués, qu'ils ne s'étendent pas au delà de l'espace occupé par ma personne. » (Venturi, tom. n, page 233. )
Nous pourrions, pour compléter nos appréciations, indiquer ici l'insuffisance de quelques recherches géométriques de Galilée.
Mais il nous est beaucoup plus agréable d'interrompre cette énumération pour déclarer que, suivant nous, les taches que nous avons mentionnées dans ses Œuvres et celles que nous pourrions encore citer, n'empêchent pas que l'on doive considérer Galilée comme un des plus grands génies qui aient honoré les sciences. Ses travaux immortels porteront jusqu'à nos derniers neveux le nom de la contrée qui l'a vu naître.
DATES DES PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GALILÉE ET APPRÉCIATION DE LEUR CONTENU.
En 1606, Galilée publia un ouvrage intitulé : Le Operazioni ciel compasso geomctrico e militare.
L'invention décrite dans cet ouvrage, qui a été réimprimé en 1612 et 1635, fut l'occasion du procès que l'auteur intenta à Balthasar Gapra; celui-ci fut déclaré plagiaire par les tribunaux de l'époque. Simon Marius n'avait pas été étranger dans cette circonstance aux mauvais procédés de Capra envers Galilée.
1609 est le millésime de l'année dans laquelle Galilée construisit pour la première fois des lunettes d'approche, c'est-à-dire des instruments avec lesquels des objets éloignés se voient comme s'ils étaient près. Galilée était alors professeur à Padoue. On remarque avec regret que dans la lettre qu'il écrivit au sénat de Venise pour lui annoncer sa découverte et les avantages que la république en retirerait, il ne fait aucune mention des travaux antérieurs des Hollandais, et qu'il annonce que si le sénat le désire, il ne construira aucun des instruments nouveaux que pour l'usage des marins et des armées de la république : le secret promis était évidemment inutile, puisque dès cette époque on fabriquait ces instruments en Hollande à des prix assez modérés K
1. Les lunettes hollandaises se vendaient publiquement chez les lunettiers de Paris, avant le mois de mai , date des premiers travaux de Galilée à ce sujet. Voici en effet ce qu'on lit dans le Journal de Pierre l'Estoile. J'emprunte cette citation au Magasin Pittoresque du mois de février 1853 :
« Le jeudi 30 avril 1G19, ayant passé à Paris sur le Pont-Mar-
Galilée ne manque-t-il pas quelque peu de sincérité en présentant sa découverte, ce sont ses propres expressions, comme ayant été pour lui la conséquence des principes secrets de la perspective?
Les écrivains qui ne parlent de Galilée qu'avec enthousiasme (ils ont été, ils sont et ils seront toujours trèsnombreux) disent qu'il parvint en une seule nuit et par une application des principes les plus subtils de la réfraction, à deviner les bases sur lesquelles devait reposer la lunette hollandaise ; mais tout cela manque de vérité ou est énormément exagéré.
Nous avons sur ce point des arguments décisifs, nous avons le récit fait par Galilée lui-même, longtemps après 1609, de la série de déductions à l'aide desquelles ce grand homme produisit ses premiers instruments.
Voici les paroles de Galilée; je les copie, en les traduisant, dans Nelli, l'auteur de la Vie de celui qu'il appelait l'homme divin :
« Ma manière de procéder fut la suivante. L'instrument dont je voulais retrouver la construction est composé d'un ou de plusieurs verres. Ce ne peut pas être d'un seul, car la figure serait ou convexe, ou concave ou
chand (depuis Pont-au-Change), je me suis arrêté chez un lunettier, qui montrait à plusieurs personnes des lunettes d'une nouvelle invention et usage. Ces lunettes sont composées d'un tuyau long d'environ un pied; à chaque bout il y a un verre, mais différents i'un de l'autre : elles servent à voir distinctement les objets éloignés qu'on ne voit que très-confusément. On approche cette lunette d'un œil et on ferme l'autre, et regardant l'objet qu'on veut connaître, il paraît s'approcher et on le voit distinctement , en sorte qu'on reconnaît une personne de demi-lieue. On m'a dit qu'on en devait l'invention à un lunettier de Middelbourg, etc. »
plane, c'est-à-dire plus épaisse ou plus mince au centre que sur les bords, ou comprise entre deux surfaces parallèles. Mais cette dernière forme n'altère d'aucune manière les objets que l'on voit à travers; le verre concave les diminue ; le verre convexe les agrandit, mais les rend indistincts. Par conséquent, un de ces verres pris isolément ne peut pas produire l'effet observé. Passant maintenant à la combinaison de deux verres, et sachant que les verres 5 faces parallèles ne produisent aucune altération dans les objets, j'en conclus que l'effet ne pouvait pas provenir de l'accouplement de cette dernière espèce de verre avec l'un des deux autres. Je fus conduit à expérimenter ce qui résulterait de la combinaison de deux verres, l'un convexe, l'autre concave, et je vis que cet arrangement conduisait au but désiré. Tel fut le progrès de mes raisonnements, et le résultat me convainquit de leur vérité. »
Je demande maintenant au plus prévenu en quoi la théorie de la réfraction ou, comme le disait Galilée, en quoi les secrets de la perspective ont-ils joué un rôle dans ce que l'auteur nous raconte lui-même de la reproduction de la lunette hollandaise.
Qui pourrait, d'après le récit qu'on vient de lire, nous dire quel était dans une lunette le rôle du verre convexe tourné du côté de l'objet, et qu'on appela depuis l'objectif, et le rôle du verre concave placé à l'autre extrémité du tuyau, près de l'œil, et que, par cette raison, on a nommé invariablement l'oculaire?
Ces rôles, j'en conviens, étaient très-difficiles à définir théoriquement à l'époque où Galilée construisit sa lunette.
Chacun partagera sur ce point l'opinion de Huygens, lorsqu'il disait dans sa Dioptriquc : « Je mettrais sans hésiter au-dessus de tous les mortels, celui qui, par ses seules réflexions, celui qui, sans le concours du hasard, serait arrivé à l'invention des lunettes. » Quoi qu'il en soit, la lunette de Galilée produisit à Yenise, malgré toutes ses imperfections, une sensation immense. Le célèbre professeur nous raconte lui-même qu'il fut obligé pendant plus d'un mois, au prix d'immenses fatigues, de se tenir à côté de son instrument pour en montrer les effets à tous ceux qui étaient affamés d'en juger par euxmêmes.
On pourrait s'étonner en voyant que les Hollandais, les premiers inventeurs des lunettes, n'avaient pas eu la pensée de diriger un de ces instruments vers le ciel. Pour faire disparaître ce qu'un pareil fait avait d'extraordinaire, on a, après coup, publié une lettre dans laquelle on entendait évidemment insinuer que la première découverte des satellites de Jupiter avait eu lieu en Hollande ; mais on a rendu cette prétention improbable en faisant remarquer, par le rapprochement des dates, que l'auteur de la prétendue découverte n'avait que six ans à l'époque des premières observations de Galilée.
A Galilée appartient incontestablement le mérite d'avoir fait servir les lunettes à l'avancement de l'astronomie, d'avoir découvert le premier les satellites de Jupiter. Je m'éloigne avec regret, à cette occasion, de l'opinion qu'un auteur célèbre a émise récemment à ce sujet, en faveur de son compatriote Simon Marius. On peut voir dans mon Astronomie populaire, dans le chapitre consa-
cré à l'histoire de la découverte des satellites de Jupiter, que les prétentions de l'astronome allemand n'avaient pas de base réelle, et que Galilée, aux yeux de tout homme impartial qui saura se dégager des préjugés nationaux , doit être considéré comme l'unique auteur de cette découverte.
Mars 1610. — sidereus nuncius, magna longeque admirabilia
SPECTACULA PANDENS SUSPICIENDAQUE PROPONENS UNICUIQUE, PR^SERTIM VERÔ PHILOSOPHIS ATQUE ASTRONOMIS , QU,E À GALILEO GALILEO, PATRICIO FLORENTINO , PATAVINI GYMNASII PUBLICO MATHEMATICO, PERSPIGILU NUPER À SE REPERTI BENE- FICIO SUNT OBSERVATA IN LVXM FACIE, FIXIS INNUMERIS, LAC- TEO CIRCULO, STELLIS NEBULOSIS, APPRIMÈ VERO IN QUATUOR PLANETIS CIRCÀ JOVIS STELLAM DISPARIBUS INTERVALLIS ATQUE PERIODIS CELERITATE MIRAB1LI CIRCUMVOLUTIS, QUOS NEMINI IN LEONE USQUE DIEM COGNITOS NOVISSHIÈ AUCTOR DEPREHEN- DIT PRIMUS ATQUE MEDICEA SIDERA NUNGUPANDOS DECREVIT.
On trouve dans cet ouvrage des observations faites par l'auteur, avec une lunette qui grossissait environ trente fois: sur la constitution physique de la Lune, sur les nébuleuses, la Voie lactée et sur les quatre lunes de Jupiter.
Galilée compare la Lune à la queue d'un paon , à cause de la quantité d'yeux ou de cavités rondes qu'on y remarque ; pour expliquer plusieurs phénomènes il a recours à une prétendue atmosphère de la Lune.
Après avoir examiné diverses explications de la lumière cendrée, il s'arrête à celle qu'on a trouvée depuis consignée dans un manuscrit du peintre célèbre Léonard de Vinci.
Il compte 80 étoiles dans le Baudrier d'Orion, où l'œil nu n'en discernait que 7. Les Pléiades, où l'antiquité
s'était accordée à n'en voir que 6 à 7, lui en offrent 40. La Voie lactée et les nébuleuses lui paraissent des assemblages d'une multitude d'étoiles que l'œil ne peut discerner.
Cet ouvrage renferme un historique détaillé de la découverte des satellites de Jupiter. Le premier soupçon de Galilée sur l'existence de ces satellites remonte au 8 janvier 1610.
11 explique les changements d'éclat que les satellites lui offrirent par l'influence d'une diaphanéité plus ou moins grande dans l'atmosphère de Jupiter ; ce qui , pour le dire en passant, eût donné à cette atmosphère des dimensions énormes et inadmissibles.
L'ouvrage se termine par l'annonce d'une découverte qu'il désirait vérifier, et qu'il donne, pour prendre date, sous la forme de logogriphe. Il s'agissait de la figure singulière de Saturne.
Voici l'ensemble des lettres dont se composait l'anagramme publié par Galilée :
SMAISMRMILMEPOETALEVMIBVNENVGTTAVIRAS.
Ces lettres, arrangées dans un ordre convenable, signifiaient :
ALTISSIMVM PLANETAM TERGEMINYM OBSERVAVI.
Kepler, qui n'était arrêté par aucun problème, quelque difficile qu'il fût, chercha avec opiniâtreté ce que pouvait renfermer l'anagramme de Galilée, et finit par en déduire un vers latin très-peu orthodoxe, grammaticalement par-
lant, et qui annonçait une découverte faite sur la planète Mars.
Le 11 décembre de la même année 1610, Galilée publia un nouveau logogriphe relatif aux phases de Vénus.
Ce logogriphe était ainsi conçu :
Hxc immatura à me jam frustra leguntur. 0. Y.
Le 1er janvier 1611, il en donna l'explication suivante :
Cynthix figuras xmulatur mater amorum.
En 1612, parut l'ouvrage intitulé : Discorso inlorno aile cose che stanno in su Vacqua e che in quella si muovono.
Le but de cet ouvrage était principalement de venger Àrchimède des attaques des péripatéticiens ; mais Galilée fut lui-même l'objet de critiques acerbes et sans fondements de la part de Ludovico de la Colombe et de Vincenzo di Grazia. Le grand philosophe crut ne pas devoir dédaigner les élucubrations de Colombe et de Grazia, et renversa leurs arguments de fond en comble par sa réponse; mais il eut le tort de lui donner une étendue supérieure à celle de l'ouvrage lui-même.
Dans cet ouvrage, comme je l'ai déjà dit, se trouve pour la première fois le principe des vitesses virtuelles dont les géomètres modernes ont fait de si nombreuses, de si utiles ou de si belles applications.
13 janvier 1613. — Storia e dimostrazioni intorno
aile macchie solari e loro accidenti : si aggiungono nel fine le lettere e disquisizioni del finto Apelle.
Dans cet ouvrage, publié à Rome, il n'est nullement fait mention des observations des taches faites par Fabricius, avant Galilée et Scheiner, ni des conséqences auxquelles était arrivé l'astronome hollandais touchant le mouvement de rotation du Soleil,
J'ai placé dans mon Astronomie populaire un chapitre intitulé : Quels ont été les premiers observateurs des taches solaires? Dans ce chapitre, j'ai fait voir, en ne m'appuyant que sur des ouvrages imprimés, que Fabricius est incontestablement l'auteur de la découverte des taches noires du Soleil. J'ai ainsi tranché un débat ardent et confus qui a eu lieu à ce sujet, et sur lequel il n'est pas possible de ne pas revenir dans cette revue des OEuvres de l'immortel savant. Avant tout je dois m' expliquer sur les principes qui doivent servir de règle aux historiens des sciences.
Quelle plainte légitime pourrait faire entendre celui qui, amoureux de ses découvertes comme l'avare l'est de ses trésors , les enfouit , se garde même de les laisser soupçonner , de peur que quelque autre expérimentateur ne les développe ou ne les féconde. Le public ne doit rien à qui ne lui a rendu aucun service. Oh! je vous entends! vous vouliez prendre le temps de compléter votre ouvrage, de le suivre dans toutes ses ramifications, d'en indiquer les applications utiles! Libre à vous, messieurs, libre à vous; mais c'est à vos risques et périls. D'ailleurs, vos craintes de spoliation sont exagérées. Où a-t-on vu, en effet, que le monde scientifique ait manqué de poursuivre de ses
justes colères, de ses écrasants mépris, les personnages stériles qui , aux aguets des travaux de leurs contemporains, ne manquent jamais de se jeter sur un filon le lendemain même du jour où quelque heureux explorateur l'a découvert; qui se montrent sans cesse aux croisées, à tous les étages des édifices en construction, dans l'espérance qu'on les en croira les architectes ou les propriétaires ? Le plus simple bon sens veut que pendant un temps limité, mais suffisamment étendu, une possession privilégiée, absolue, soit accordée aux inventeurs ; cette stricte justice leur a-t-elle jamais été refusée? Si un homme déloyal va moissonner sur le champ qu'il n'a pas ensemencé, la réprobation générale est là pour le punir. Non, non! il ne faut pas s'y tromper : en matière de découvertes, comme en toute autre chose, l'intérêt public et l'intérêt privé bien entendu marchent toujours de compagnie.
J'ai parlé de publication. J'appelle ainsi toute lecture académique , toute leçon faite devant un nombreux auditoire, toute reproduction de la pensée par la presse. Les communications privées n'ont pas l'authenticité nécessaire. Les certificats d'amis sont sans valeur : l'amitié manque souvent de lumières et se laisse fasciner.
En rappelant des principes dont l'historien des sciences ne saurait assez se pénétrer, je n'ai pas entendu, Dieu m'en garde! venir en aide à ces écouteurs aux portes qui chaque jour confient à la presse le secret dont ils sont parvenus à s'emparer la veille. Dérober une pensée, est à mes yeux un crime encore plus impardonnable que de dérober de l'argent ou de l'or. Un titre imprimé peut
donc être soumis aux mêmes vérifications qu'un billet de banque. Il faut que les intéressés aient le droit de s'inscrire en faux ; il faut que les dires contradictoires soient débattus avec une stricte justice, condition qui, sauf de très-rares exceptions, me paraît devoir entraîner le rejet de toute réclamation posthume.
Je viens de dire que des lectures académiques, que des leçons orales professées devant un nombreux auditoire, pouvaient quelquefois marcher de pair avec des publications véritables. Voyons si dans la question de la découverte des taches solaires il existe des titres, des documents de cette nature, qui doivent faire modifier la conclusion que j'ai avancée sur l'attribution que l'on doit faire de cette découverte à Fabricius , et non pas à Galilée ou à Scheiner.
De lecture académique , il n'y en eut point. Peut-être voudra-t-on assimiler à une leçon publique l'observation des taches solaires, faite à Rome, en 1611 , devant des seigneurs italiens, dans le jardin du cardinal Bandini. L'indication de l'année ne suffit pas ici : il faut encore connaître le mois; or, deux attestations sont produites. L'archevêque Dini déclara, le 2 mai 1615, qu'il était au jardin Quirinal avec Galilée à l'époque de l'observation citée, mais sans dire quelle était cette époque ; c'est l'éditeur des œuvres de Galilée qui donne aux observations du jardin de Monte-Cavallo , la date d'avril ou de mai 1611.
Monsignor Gucchia, de son côté, attesta, le 16 juin 1612 , que Galilée lui avait parlé (diede nolizia a bocca) de ces mêmes taches il y avait plus d'un an. A toute m. — m. 18
rigueur, Gucchia ne nous ablige pas de remonter plus haut que le 15 juin 1611. Prenons la date de mai comme la véritable. La date de mai nous semble nécessairement postérieure à celle de l'observation de l'astronome hollandais. Fabricius, en effet, signait la dédidace de son livre le 13 juin 1611 ; or, dans ce livre il est question de taches qui, après avoir été observées sur le disque, disparurent à l'occident; qui se montrèrent ensuite sur le bord opposé. Ce ne serait pas trop accorder, assurément, que de porter à deux ou trois mois le temps qui fut nécessaire pour faire de telles observations, pour les rattacher à une théorie plausible, pour composer l'ouvrage que nous connaissons, quelque peu volumineux qu'il soit, et pour l'imprimer. Cette hypothèse nous reporterait aux premiers jours de mars ou d'avril. Fabricius déclarait, au surplus, que ses observations dataient du commencement de 1611 , à une époque où rien ne pouvait lui faire soupçonner que sa découverte donnerait naissance à des questions de priorité.
Scheiner fait remonter vaguement ses premières observations des taches solaires, aux mois d'avril ou de mai 1611, mais aucune attestation précise n'est produite à l'appui de cette assertion. Ajoutons que , suivant Scheiner lui-même, l'apparition des taches, au commencement de 1611, fixa peu son attention, et qu'il ne s'en occupa sérieusement qu'en octobre 1611. A cette dernière date il cherchait encore à s'assurer que les taches n'étaient pas des ordures ou des défauts dans les verres; que pouvaient donc être les prétendues observations de mai? Dix-neuf ans après la discussion de priorité que je viens
d'analyser, le 27 septembre 1631, le frère Fulgence Micanzio écrivait que Galilée vit à Venise les taches du Soleil, en se servant de sa première lunette, et qu'il les montra au padre Maestro Paolo (Sarpi) sur un carton blanc. D'après cette déclaration tardive, la découverte remonterait au mois d'août 1610.
Malgré toute ma déférence pour le théologien de la sérénissime république, je dois présenter ici quelques difficultés.
L'observation de Venise, dit le frère Fulgence, fut faite en jetant l'image solaire sur un carton. Si par l'image solaire II faut entendre celle que donnait l'objectif tout seul, je remarquerai qu'elle était évidemment trop petite (environ 9 millimètres de diamètre, valeur de 31 minutes sur un rayon d'un mètre) , pour qu'on y vît des taches ordinaires. Si l'on a voulu parler de l'image produite par l'action simultanée de l'objectif et de l'oculaire, je demanderai comment il se fait que plus tard Galilée ait luimême parlé de Castelli comme étant l'inventeur de ce moyen d'observer le Soleil.
Il m'en coûte de jeter du cloute sur la sincérité de quelques admirateurs de l'immortel observateur italien; mais les faits parlent d'eux-mêmes. En tout cas, j'use d'un droit dont plusieurs historiens de Galilée ont abusé. Voyez Nelli, par exemple : ne rejette-t-il pas sans discussion et avec un dédain superbe les assertions à l'aide desquelles Bianchi prétendait donner au prince Cesi la découverte du microscope (tome i, page 190); si Grisellini croit pouvoir associer Sarpi à la reproduction de la lunette en Italie, l'historien irascible hésite-t-il à appeler
l'œuvre de Grisellini une imposture ; enfin , Borel, l'auteur d'un travail si souvent cité, intitulé : De vero Telescopii inventore , n'est-il pas appelé par le même Nelli, cet impudent Français (questo impudente Francese, tome I, page 174)?
Galilée, Dieu me garde de l'en blâmer, était loin de se montrer indifférent sur le droit de propriété en fait de découvertes. Ses premières remarques sur la forme de Saturne furent communiquées au public dans un logogriphe inextricable. Le 11 décembre 1610, il crut aussi devoir s'assurer la priorité de l'observation des phases de Vénus, en les enveloppant dans une anagrame devenue célèbre. Pourquoi, profitant de l'occasion, n'en aurait-il pas fait autant pour la découverte, autrement capitale, autrement inattendue, des taches du Soleil, si cette découverte eût remonté aux derniers temps du séjour de Galilée à Venise, c'est-à-dire au mois d'août 1610? Cette difficulté restera certainement sans réponse satisfaisante.
Dans l'édition que l'Académie des Lincei donna en 1613 des Traités de Galilée sur les taches solaires (S/oria e dimostrazioni intorno aile macchie solari) se trouve une préface de M. Angelo de Filiis, bibliothécaire de la Société. Cette préface est destinée évidemment à faire valoir les droits de l'illustre astronome à la découverte des taches. M. Angelo rappelle les observations du jardin du cardinal Bandini, et désigne les personnes qui y assistèrent, savoir : le cardinal lui-même, Messeigneurs Corsini, Dini, Cavalcanti; le sieur Giulio Strozzi, etc. Il parle d'observations antérieures de Florence, sans citer personne; enfin, il ne dit pas un mot, pas un seul mot
GALÎLÉE. 277
des prétendues observations de Venise ! M. Angelo avait eu cependant sur ce point des relations personnelles avec Galilée.
Un Italien qui, récemment, a traité le même sujet, ne s'est pas contenté, lui, des observations certaines de Rome , des observations hypothétiques de Florence et de Venise. Il en a déterré , en 1811 , de Padoue. Si on devait l'en croire, ce serait à Padoue que Galilée aurait découvert les taches solaires. Cet auteur renvoie, pour les preuves, à la vie de l'illustre savant écrite par Nelli, pages 326, 327. Les pages 326, 327 de l'ouvrage de Nelli ne font aucune mention d'observations de taches solaires faites à Padoue.
Je vais donner une preuve éclatante du danger qu'il y aurait, en matières de découvertes, à se décider par des souvenirs; c'est Galilée lui-même (Galilée dont personne assurément ne contestera la bonne foi), qui me la fournira.
Dans sa première lettre à Velser, datée du 4 mai 1612, Galilée fait remonter ses premières observations des taches à dix-huit mois (cla 18 mesi in qua). Gela nous reporte au 4 octobre 1610. Galilée quitta Venise en août 1610. La découverte n'était donc pas encore faite à Venise. Que penser alors de la déclaration du père Fuîgence Micanzio?
Ce n'est pas tout : près de l'événement, comme on vient de le voir, au commencement de 1612, Galilée donnait lui-même à l'observation des taches une date postérieure à celle de son départ de Venise. Et voilà que vingt ans plus tard, dans les Dialogues, Salviati dit que l'académicien Linceo fit cette découverte pendant qu'il
professait encore les mathématiques à Pacloue. Qui pourrait en présence de ces contradictions , de ces confusions, ne pas proclamer de nouveau que l'historien des sciences doit se laisser guider seulement par des publications authentiques.
Le meilleur moyen de trancher toute difficulté sur la date de la découverte des taches, eût été de rapporter de véritables observations. Qui aurait osé concevoir des doutes sur la sincérité d'une déclaration de Galilée conçue en ces termes : « Tel jour, en 1611, je vis une tache près du bord oriental du Soleil ; tel autre jour elle était au centre du disque; à telle troisième date je fus témoin de la disparition de la tache derrière le bord occidental? » On trouve des observations de ce genre dans les lettres que l'illustre physicien écrivit à Velser d'Ausbourg, mais elles sont toutes des mois d'avril et de mai 1012. A cette époque, l'ouvrage de Fabricius avait paru depuis près d'un an !
Ne nous lassons pas de le répéter, la publication est la seule chose que l'historien des sciences soit tenu de considérer. Si, cependant, il me fallait absolument rendre compte de l'impression qui m'est restée après l'examen de tant de pièces contradictoires , voici comment je la résumerais :
Vers le mois d'avril 1611, Galilée aperçut vaguement, confusément des taches sur le Soleil. Avant l'emploi des verres colorés , les observations solaires étaient d'une difficulté et d'un danger extrêmes, particulièrement sous le beau climat de l'Italie; Galilée n'avait donc encore fait que très-peu de ces observations ; il ne s'était arrêté
à rien de satisfaisant, à rien de plausible ni sur la nature des taches, ni sur la région du ciel qu'elles occupaient, ni sur les conséquences auxquelles leurs déplacements pouvaient conduire , lorsque la nouvelle arriva à Venise que ces recherches étaient suivies ailleurs avec assiduité et succès. A ce moment , le savant illustre vit avec déplaisir qu'il était prévenu. Par une disposition d'esprit dont on pourrait citer plus d'un exemple éclatant, les admirateurs de Galilée , et peut-être Galilée lui-même , arrivèrent à considérer comme coupables de mauvais procédés, comme de vrais plagiaires, des astronomes qui, en suivant leurs propres inspirations , réalisaient des idées que les observateurs d'au delà des monts avaient sans doute conçues dans le silence du cabinet, mais sans leur prêter la sanction de l'expérience, sans même les soumettre à la discussion d'un cercle d'amis. De là, à considérer comme un titre valable aux yeux du public, la date d'une pensée intime et sans notoriété aucune, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut fait. Ceux qui remarqueront dans la première lettre de Galilée à Velser en date du k mai 1612 , ces paroles significatives au sujet des taches solaires : « Non ardisco quasi di aprir bocca per affermar cosa nessuna, » se rangeront certainement à mon avis.
Avant de terminer cette longue discussion , je dois faire remarquer qu'en consentant à prendre pour point de départ historique des documents inédits, Galilée aurait, quant à la découverte des taches solaires, un compétiteur dont les titres seraient encore plus anciens que ceux de Scheiner et peut-être que ceux de Fabricius. M. de Zach dit, en effet, avoir vu en Angleterre, dans des manuscrits
d'Hariot, des observations de taches qui remontent au 8 décembre 1610.
Galilée n'a pas non plus la moindre apparence de droit à la découverte du mouvement de rotation du Soleil. En effet, même en remontant jusqu'en 1631, jusqu'à la lettre du frère Fulgence Micanzio sur les prétendues observations et conversations de Venise , on n'y trouve pas un seul mot touchant la rotation du Soleil. Je dois en dire tout autant de l'attestation de monsignor Dini relative à la séance du jardin Bandini de Rome : on a vu les taches; aucune conséquence de cette observation n'est indiquée. Dans sa lettre déjà citée, Agucchia dit que Galilée lui communiqua verbalement la découverte des taches et la marche apparente de ces corps de l'est à l'ouest. Il ne fait pas mention du mouvement de rotation du Soleil.
Rien n'est plus catégorique, plus positif pour qui sait lire avec attention, que la préface académique d'Angelo de Filiis. Après avoir rappelé la réunion du jardin Bandini , après avoir rendu un juste hommage au génie de Galilée, le bibliothécaire des Lincei ajoute : « On attendait avec un désir universel qu'il fît connaître son opinion sur les taches lorsque , enfin , MM. les académiciens Lincei apprirent que Galilée avait pleinement traité le sujet dans quelques lettres adressées en particulier au célèbre et savant Velser, etc., etc. » Au jardin Bandini, en avril ou mai 1611, le savant illustre n'avait- donc rien dit de la rotation du Soleil. C'est par les lettres de Yelser qu'on eut les premières nouvelles de cette vérité astronomique. La plus ancienne des lettres au duumvir d'Ausbourg est du 4 mai 1612. A cette date, l'ouvrage
de Fabricius était clans les mains du public depuis plus de dix mois.
J'ajoute que les réclamations de Galilée lui-même, celles dont j'ai précédemment rapporté les dates, concernent seulement l'observation des taches et nullement la conséquence qui en a été déduite : la rotation du Soleil sur son centre. Cette découverte appartient à Fabricius!
Qu'y a-t-il de vrai maintenant dans cette assertion d'un auteur italien moderne : « Lors même que le grand astronome (de Florence) n'eût pas été le premier à observer ces taches (les taches solaires), il aurait surpassé tous ses rivaux pour les conséquences importantes quil sut en déduire relativement à la constitution physique du Soleil et au mouvement de rotation de cet astre. »
J'aperçois, dès les premiers pas, que cette prétendue supériorité de Galilée sur ses rivaux , touchant le mouvement de rotation et la constitution physique du Soleil , ne résistera pas au plus léger examen. Après avoir regardé les titres respectifs avec des yeux attentifs, aucun savant impartial , aucun amateur un tant soit peu au fait des observations astronomiques, n'acceptera l'assertion qu'on vient de lire. Je suis certain de n'avoir abordé cette discussion que dans l'intérêt de la vérité historique; cependant, afin de repousser d'avance les insinuations malveillantes dont ces pages pourraient être l'objet , je déclare solennellement que Galilée est à mes yeux un des quatre ou cinq plus grands génies scientifiques des temps modernes. J'ajoute qu'aucune louange au monde ne me semblerait exagérée , en parlant de la sagacité dont le savant immortel fit preuve dans ses recherches sur les mouve-
ments variés et la chute des corps. Qu'on veuille bien le remarquer, il ne sagit ici que d'un objet spécial et trèscirconscrit, d'une question d'astronomie à l'é-ard de laquelle, suivant moi, Galilée fut moins bien inspiré que d habitude.
8 juin 4619. — Discorso délie comète di Mario Giuducci del 1618.
L'auteur prétend à tort que la parallaxe est un mauvais moyen de déterminer la distance d'une comète.
1623. — USaggiatore, net quale si ponderano le cose contenuté nella libra astronomie*, c filosofica di Lotario Sam, scritto in forma di lettera, dal signor Galileo Galilei.
C'est une dissertation dans laquelle Galilée essaie principalement de prouver, en réponse à un Traité du Père Sarsi, que les comètes pourraient être de simples illusions, telles que les parhélies, les halos, les arcs-enciel, etc. Ces suppositions, qui n'ont guère cours aujourd'hui, montrent avec quelle difficulté la vérité se fait jour même dans les esprits les plus sagaces et les plus exempts de préjugés.
Le Saggiatore est considéré par des juges compétents comme un chef-d'œuvre de style, de dialectique et de fines plaisanteries. Je m'incline avec respect devant une pareille décision, mais j'avoue qu'ayant pris en considération le fond des choses beaucoup plus que la forme, le Saggiatore m'avait paru d'une prolixité fatigante.
1632. Dialogo di Galileo Galilei sopra i due massimi sistemi del mondo, Tolemaico e Copernicano.
Les Dialogues parurent à Florence en 1632. Traduits de l'italien en latin, ils furent publiés à Strasbourg en 1635 avec le titre de Systema cosmicum, auctore Galilco Galilei, etc.
Cet ouvrage est divisé en quatre dialogues où les trois interlocuteurs sont : Salviati , noble florentin , qui soutient avec force le système de Copernic ; Sagredo, noble vénitien, homme d'esprit, comme dit Delambre, mais plutôt homme du monde que savant. Ces deux personnages avaient été amis de Galilée et ils étaient morts depuis plusieurs années lorsque les Dialogues parurent. L'auteur appelle le troisième interlocuteur Simplicius, du nom d'un péripatéticien dont il nous reste un commentaire sur le Ciel d'Aiïstote.
On est obligé de se faire violence quand on est amené à se livrer aux critiques même les plus fondées d'un ouvrage qui a été la cause des traitements inouïs infligés à son auteur; mais la vérité a des droits imprescriptibles. Je déposerai donc ici humblement les réflexions que m'a suggérées la lecture des Dialogues.
Pourquoi Galilée a-t-il donné à son œuvre la forme de dialogues? N'eût-il pas mieux valu exposer les vérités qu'il contient dans un ouvrage didactique? Galilée a eu certainement de très-bonnes raisons, à l'époque où il écrivait, pour adopter la première forme; il voulait sans doute rendre son traité populaire, et il atteignit son but.
Je conviens que les réflexions qu'on va lire n'ont quelque poids qu'en ne tenant pas compte du temps et des circonstances dont Galilée était meilleur juge que nous
28i GALILÉE.
ne pouvons l'être aujourd'hui ; j'avoue, en outre, qu'elles ne tendraient à rien moins qu'à supprimer, ou à réduire à huit ou dix pages, un des plus élégants ouvrages de notre littérature, les Entretiens de Fontenelle sur la Pluralité des mondes. Quoi qu'il en soit, je vais entrer franchement en matière, mais en priant le lecteur de bien considérer que je présente mes observations, non comme bonnes, mais seulement comme miennes.
Lalande invitait les astronomes à lire une fois chaque année l'ouvrage de Kepler sur l'orbite de Mars. Je ne saurais, en vérité, me faire l'écho d'une semblable recommandation en ce qui concerne les Dialogues. Je pourrais même, à toute rigueur, conseiller aux observateurs de ne pas perdre leur temps à cette lecture. Les choses les plus simples y sont exposées avec une prolixité qui, à notre époque, n'aurait pas d'excuses. Il faut y chercher les vérités dignes d'être retenues, et elles sont nombreuses, au milieu des fades compliments que s'adressent les interlocuteurs, Salviati, Sagredo, Simplicius. J'engagerai ceux qui trouveront ce jugement trop sévère, à lire, s'ils en ont le courage, dans le troisième dialogue, la réfutation des calculs exécutés par un auteur dont on ne cite pas le nom et qui étaient destinés à prouver que l'étoile de 1572 était un phénomène sublunaire et non une étoile proprement dite. Ce qui pouvait être expliqué en quatre pages, se trouve délayé sans utilité, et certainement sans profit pour la clarté, dans un espace dix fois plus étendu. Mais passons à ces vérités dont je parlais tout à l'heure. On trouve dans le troisième dialogue l'explication trèsdétaillée de la méthode à l'aide de laquelle Galilée enten-
dait prouver le mouvement de translation de la Terre , par le déplacement relatif de deux étoiles très-voisines en apparence l'une de l'autre, mais inégalement éloignées de la Terre ; méthode qui , depuis, a été présentée à tort comme neuve par William Herschel, et employée avec succès par Bessel dans ses observations de la parallaxe delà 61e Cygne.
Le quatrième Dialogue renferme une explication du flux et du reflux de la mer, peu cligne de l'auteur à qui sont dus les vrais principes de la mécanique moderne. Suivant Galilée, le phénomène consisterait dans la combinaison du mouvement des eaux dépendant du mouvement de translation de la Terre autour du Soleil, et du mouvement en sens inverse de ce même liquide qui résulterait toutes les vingt-quatre heures du mouvement de rotation de la Terre sur son axe.
Le moindre inconvénient d'une pareille explication est de ne satisfaire à aucune des lois expérimentales du phénomène,
20 février 1637. — Lettre datée de la prison d? Areelri.
Galilée rend compte dans cette lettre de ses observations sur la Ululation (libration de la Lune).
Les librations dont il est question ne sont relatives qu'aux changements de parallaxes résultant des diverses hauteurs de l'astre au-dessus de l'horizon et aux changements de déclinaisons. Les écrivains qui ont vu dans les observations si intéressantes de Galilée, la découverte de la libration et les lois remarquables données par Cassini, n'ont prouvé que leur ignorance en astronomie. Les
observations dont il est question dans cette publication, faites à Arcetri , furent interrompues par une fluxion dont furent atteints les yeux de l'illustre prisonnier, et qui bientôt fut suivie d'une cécité complète.
On trouve dans la rédaction de ses observations, que l'âge n'avait affaibli ni l'art d'exposition, ni la tournure poétique qu'on remarque dans les productions de la jeunesse de Galilée. Ainsi, veut-il indiquer les changements qui résultent dans l'aspect de la Lune des variations de sa hauteur, il dira : « La Lune découvre et cache pour ainsi dire les cheveux de son front et la partie du menton qui est diamétralement opposée, ce qui peut s'appeler baisser et relever la face. » — Entend-il nous signaler les librations apparentes en ascension droite, il s'exprime en ces termes : « Nous pourrons dire que la Lune tourne la tête à droite ou à gauche en nous découvrant et en nous cachant alternativement l'une et l'autre oreille. »
1638. — Discorsi e dimostrazioni malematiche intorno a due nuove scienzr.
Tel est le titre de l'ouvrage qui parut pour la première fois à Leyde en 1038, et sur lequel Lagrange, dans sa Mécanique analytique, s'exprime en ces termes :
« La dynamique est la science des forces accélératrices ou retardatrices , et des mouvements variés qu'elles doivent produire. Cette science est due entièrement aux modernes , et Galilée est celui qui en a jeté les premiers fondements.
« Avant lui on n'avait considéré les forces qui agissent sur les corps qu'à l'état d'équilibre ; et quoiqu'on ne pût
attribuer l'accélération des corps pesants et le mouvement curviligne des projectiles qu'à l'action constante de la gravité, personne n'avait encore réussi à déterminer les lois de ces phénomènes journaliers, d'après une cause si simple. Galilée a fait le premier ce pas important , et a ouvert par là une carrière nouvelle et immense à l'avancement de la mécanique. Cette découverte ne procura pas à Galilée, de son vivant, autant de célébrité que celles qu'il avait faites dans le ciel; mais elle fait aujourd'hui la partie la plus solide et la plus réelle de la gloire de ce grand homme.
« Les découvertes des satellites de Jupiter, des phases de Vénus, des taches du Soleil, etc., ne demandaient que des télescopes et de l'assiduité; mais il fallait un génie extraordinaire pour démêler les lois de la nature dans les phénomènes que l'on avait toujours eus sous les yeux, et dont l'explication avait néanmoins toujours échappé aux recherches des philosophes. »
Galilée était donc, comme on voit, suivant les appréciations de Lagrange, un génie extraordinaire. La postérité a confirmé ce jugement, qui n'a donné lieu à aucune réclamation. C'est le privilège des hommes supérieurs, lorsqu'ils portent un jugement équitable sur les travaux de leurs prédécesseurs.
Génie extraordinaire devrait être désormais la seule inscription à placer sous tous les portraits du grand philosophe de Florence.
C'est aussi clans les Dialogues que se trouve la première indication des expériences à l'aide desquelles l'auteur croyait pouvoir arriver à la détermination de la vitesse
de la lumière. Voici, en abrégé, comment il s'explique à ce sujet.
« Supposons que deux observateurs soient munis chacun- d'une lumière qu'ils puissent couvrir et découvrir instantanément avec un écran; que, se tenant d'abord à la distance de quelques pas, ils s'exercent à découvrir la lumière dont ils sont porteurs, aussitôt que la lumière de l'observateur correspondant apparaît. Quand ils seront suffisamment exercés, ils s'éloigneront de deux ou trois milles, et répéteront l'expérience en notant l'intervalle écoulé entre l'instant où l'un, que j'appellerai le premier, aura découvert sa lumière, et celui où il aura aperçu celle du second observateur. Cet intervalle sera évidemment égal au double du temps que la lumière emploie à aller de la première à la seconde station. Si deux ou trois milles ne donnent pas d'intervalle sensible, ils s'éloigneront à la distance de huit ou dix milles , et ils se serviront du télescope. »
Galilée rapporte qu'ayant fait l'expérience, lorsque les observateurs étaient à un mille de distance, il ne parvint pas à pouvoir apprécier le temps que la lumière employait à parcourir le double de cet intervalle, ou deux milles. Les expériences furent ensuite répétées par les membres de l'Académie del Cimento à des distances beaucoup plus considérables, mais toujours avec des résultats négatifs, ce qu'on peut facilement concevoir, à présent qu'il est établi que la lumière parcourt soixante-dix-sept mille lieues par seconde.
Galilée explique dans le même ouvrage comment il se fait que le temps de la descente d'un corps pesant le long
du diamètre vertical d'un cercle, est le même que le temps de la descente le long des cordes, pour courtes qu'elles soient, lorsqu'elles se terminent à l'extrémité du diamètre vertical. 11 prouve aussi que la descente d'un corps le long d'un arc de cercle de moins de 90°, est plus court que le temps employé par ce même corps à parcourir la corde de cet arc. « Ce qui, dit-il, au premier coup d'œil doit sembler un paradoxe, l'arc étant plus long que la corde. »
On trouve dans les Dialogues , dont nous donnons ici une analyse si abrégée, la première idée du procédé expérimental dont Chladni , Savart et Wheastone ont tiré un si grand parti dans leurs observations, et consistant dans l'examen des lignes nodales , suivant lesquelles les poussières se disposent sur la surface d'une plaque en vibration. On y voit aussi des idées très-justes sur le plaisir que donnent les résonnances musicales, et le déplaisir qu'occasionnent les discordances.
INous ne pouvons oublier de parler ici de l'application du pendule comme régulateur des horloges, invention dont les auteurs italiens ont prétendu faire honneur à Galilée au détriment de Huygens, à qui cette découverte est plus généralement attribuée. Nos voisins se fondent, pour soutenir leur opinion , sur la déclaration de Yivianî , géomètre célèbre et élève chéri de Galilée.
Viviani écrivait en 1673 au comte Magalotti, une lettre destinée à prouver que Galilée, déjà aveugle, avait pensé, en 1641, à se servir d'un pendule pour rendre égales les oscillations d'une horloge ordinaire, et que le fils du savant immortel réalisa plus tard cette invention dans une horloge exécutée de ses mains.
in. — m. 19
Mais, malgré tout le respect que Ton doit à des assertions portant pour signature le nom de Viviani , aux yeux de tout homme impartial ces assertions ne sauraient balancer les titres publics qu'invoque en sa faveur l'illustre géomètre hollandais.
Comment une invention de cette importance était-elle restée ignorée pendant huit années entières? Si Ton prétend que Ton en a fait mystère exprès, chacun comprendra qu'une pareille argumentation pourrait être alléguée par tous les plagiaires possibles.
La Bilancelta nella r/uale sinsegna a trovare la proportione del mislo dei due metalli insicme, colla fabrica deïï istesso strumento, est une œuvre posthume renfermant les principes de tous les instruments construits depuis sous le nom de Balances hydrostatiques; mais nous n'en dirons pas davantage à ce sujet, ces balances n'ayant aucun rapport direct ou indirect avec l'astronomie proprement dite.
Nous n'en finirions pas si nous voulions citer toutes les lettres de l'immortel philosophe, dans lesquelles sont contenues des remarques fines et marquées au coin de la plus grande sagacité, sur diverses questions délicates d'astronomie. Les hommes d'étude regardent comme un malheur d'être obligés d'aller chercher ces vues toujours ingénieuses au milieu des détails aujourd'hui sans aucun intérêt de correspondances privées et remplissant dix volumes.
Pour épargner aux autres la peine que j'ai prise moimême, je réunirai ici quelques-uns de ces passages dans lesquels l'auteur immortel a d'un mot éclairci des ques-
tions pendantes à son époque, ou bien, avec son regard d'aigle, plongé dans l'avenir de la science.
Galilée espérait que les mouvements des étoiles mieux observés, ajouteraient aux preuves que Ton avait, de son temps, du mouvement de translation de la Terre; cette espérance a été réalisée par la découverte de l'aberration de Bradley , et par les observations de la parallaxe annuelle.
On trouve dans Galilée la première idée de la méthode mise en pratique par M. d'Assas Mondardier, près du Vigan, pour la détermination de la parallaxe annuelle des étoiles.
« L'espace compris entre Saturne et les étoiles , dit Galilée quelque part, est peut-être peuplé de planètes invisibles. » Les découvertes d'Uranus et de Neptune sont venues confirmer cette conjecture de l'illustre astronome italien.
On a été étonné avec raison de ne trouver le nom de Kepler dans les divers écrits de Galilée qu'à l'occasion de l'explication du phénomène des marées, dans laquelle ce grand homme paraissait disposé à faire jouer un rôle à l'action de la Lune sur les eaux de l'Océan. Pour qu'on ne s'égare pas sur les causes de cet oubli , je dirai qu'en citant le Traité de Gilbert sur le magnétisme, Galilée en parlait avec le plus grand éloge, et qu'il disait de l'auteur : « Il est grand jusqu'à exciter l'envie. »
On voit dans diverses lettres de Galilée, qu'il avait compris tout l'intérêt qu'il y aurait à comparer l'intensité de la lumière qui émane des bords et du centre du Soleil. Des expériences directes l'avaient conduit à admettre que ces intensités sont égales0
C'est à Galilée qu'on est redevable de la découverte de la méthode ingénieuse, à l'aide de laquelle on parvient à se débarrasser, du moins en très-grande partie, des rayons factices qui avaient jusqu'alors beaucoup augmenté le diamètre des étoiles.
Ses observations firent disparaître une des plus grandes difficultés qu'on eût élevées contre le système de Copernic.
Je trouve dans une lettre en date de 1637 que le grand astronome italien avait observé une planète en plein jour. On sait que les premières observations de ce genre exécutées sur les étoiles par Morin sont de la fin du mois de mars 1635.
Le 19 avril 1611, Galilée adressa catégoriquement aux jésuites du collège romain des questions , tendant à connaître leur opinion sur ses découvertes astronomiques.
Les pères jésuites répondirent qu'ils croyaient à l'existence des satellites de Jupiter, à la forme irrégulière de Saturne, aux phases de Vénus, à la découverte de beaucoup d'étoiles dans les nébuleuses et dans la voie lactée; mais ils ne pensaient pas que la blancheur de cette zone tînt uniquement à une agglomération d'étoiles. Quant aux observations de la Lune, ils restaient dans le doute. Clavius, disaient-ils, ne croit pas aux inégalités de hauteur ; il suppose seulement que les diverses parties de l'astre ne réfléchissent pas la* lumière avec la même intensité.
Cette réponse est du 24 avril 1611. La lunette dont se servaient les pères jésuites devait être bien médiocre pour qu'ils pussent douter de l'existence d'aspérités et de cavités profondes sur le corps de notre satellite.
Sur la question de savoir s'il y a dans les planètes
des animaux et des végétaux semblables à ceux que nous voyons sur la Terre, Galilée s'est toujours tenu et pour cause sur la plus grande réserve. Ainsi , dans une lettre au prince Cesi, datée du 25 janvier 1613, il dit : « Si l'on me pose la question, je ne répondrai ni oui, ni non. »
Galilée rapporte dans une lettre sur la lumière cendrée, écrite au prince Léopold en mars 16Û0, qu'il avait vu la Lune disparaître complètement pendant une éclipse. Il invoquait déjà cette observation pour prouver, contre l'opinion de Liceti, que la Lune n'a pas de lumière propre.
L'explication que Galilée donna de la lumière cendrée fut combattue par Liceti et d'autres, après la découverte de ce qu'on appelle le phosphore de Bologne, c'est-àdierde cette substance minérale (sulfate de baryte) qui, ayant été exposée à la lumière, brille longtemps dans l'obscurité ; on prétendit attribuer à un phénomène analogue cette lueur secondaire, qui nous fait voir la portion de la Lune non éclairée par le Soleil. Galilée réfuta longuement cette théorie, et surtout celle de Liceti, dans une lettre au prince Léopold que Venturi nous a conservée.
Le cardinal del Monte, après le séjour de Galilée à Rome, écrivait au grand-duc, le 31 mai 1611, que les découvertes de Galilée avaient été appréciées et admirées des plus savants de cette capitale. « Si nous étions dans l'ancienne république romaine, ajoutait le cardinal, j'ai la certitude qu'on lui aurait élevé une statue au Campidoglio (Capitole) pour honorer ses travaux. »
Le cardinal del Monte ne figurait pas parmi les juges de Galilée.
La citation suivante, par laquelle nous terminerons, prouvera qu'un homme de génie est quelquefois un homme d'esprit dans le sens qu'on attache en France à ces expressions.
Aristote recommandait à ses sectateurs de ne pas étudier les mathématiques , peut-être parce que Platon avait écrit sur le vestibule de son école : « Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre. » Galilée trouve ce précepte d' Aristote fort sage, « car, dit-il, il n'y a rien de si fatal pour les théories du Stagyrite, que la géométrie; elle en découvre toutes les erreurs et les tromperies. »
Je n'ai pas parlé dans cette biographie des négociations que Galilée établit effectivement ou chercha à établir avec la cour d'Espagne et les États de Hollande pour la détermination des longitudes en mer. Ces négociations n'aboutirent pas. Les tables des satellites de Jupiter, même après les efforts de Renieri pour les perfectionner, étaient trop inexactes pour qu'on pût y trouver les moyens de calculer les longitudes. Ajoutons que, lors môme que les tables eussent été parfaites, on n'aurait pas pu les faire servir à la détermination des longitudes en mer, puisque les observations des configurations ou des éclipses eussent exigé l'emploi de lunettes d'un pouvoir amplificatif assez considérable , et que de tels instruments ne peuvent être employés sur un navire quand il est un peu agité. Pour donner à sa méthode l'exactitude à laquelle il aspirait , Galilée fit par lui-même et par ses élèves un nombre prodigieux d'observations. Renieri , religieux olivétain, en était le dépositaire. On a prétendu qu'à sa mort des agents de l'Inquisition s'en emparèrent; mais il
ne faut calomnier personne, pas même les agents de l'Inquisition.
Il résulte du récit de Nelli dans la Vie de Galilée, fondé sur une déclaration de parents de l'astronome italien, que la spoliation du cabinet de Renieri doit être imputée à un certain chevalier Joseph-Augustin Pisano, qui avait été présent à la mort de Renieri et dans les mains duquel se trouvèrent l'horloge et le télescope du religieux olivétain.
Quoi qu'il en soit de cette accusation, les manuscrits de Renieri rentrèrent, on ne sait trop quand ni comment, dans la Bibliothèque de Florence , dite Palatine , d'où ils ont été extraits et publiés, quant à leurs parties essentielles , par M. Alberi , après avoir donné lieu en Italie au débat le plus animé et le moins courtois.
Il n'est pas de mince ingénieur ou de petit auteur de traité de physique qui ne nous raconte cette anecdote. Des fontainiers de Florence, surpris de voir l'eau ne jamais s'élever dans le vide au-dessus de 32 pieds, allèrent consulter Galilée, qui leur répondit : « Ce qui vous étonne est très-simple ; la nature n'a horreur du vide que jusqu'à la hauteur de 32 pieds. »
Les véritables appréciateurs du génie de Galilée tenaient cette réponse pour une plaisanterie faite dans un moment de gaieté. Je crois qu'on peut aller plus loin et la déclarer apocryphe.
On n'en voit , en effet , point trace dans les traités authentiques de Galilée. Le plus ancien auteur qui la menmentionne est Pascal, dans la préface de son Traité de r équilibre des liqueurs. Ce serait une autorité irrécusable
si Pascal s'était rendu garant de l'exactitude du propos prêté à Galilée ; mais il ne le cite que comme un on dit. Or, personne n'était plus intéressé que l'auteur des Lettres provinciales à reconnaître que la biographie des hommes de génie ne doit pas se foncier sur des on dit.
C'est du temps de sa réclusion à Arcetri que datent les plus profondes publications de Galilée. La perte de la vue semblait avoir augmenté la pénétration intellectuelle de ce génie immortel ; mais la prudence lui commandait de ne point divulguer ce qu'il imaginait, pendant ses réflexions solitaires , sur le système de l'univers. Jaloux de transmettre ses travaux à la postérité, il prit les précautions les plus minutieuses pour que le fruit de ses pénibles veilles ne fût pas totalement perdu. Il légua ses manuscrits à Viviani , son élève et presque son fils d'adoption : soins superflus, ces précieux manuscrits furent égarés à la suite des précautions maladroites que l'on prit pour en dérober la connaissance aux ennemis du grand homme. Tozzetti a raconté par quel hasard extraordinaire on retrouva quelques-unes de ces feuilles. Voici son récit :
« Dans le printemps de l'année 1739 le célèbre docteur Lami et Nelli allèrent déjeuner dans une taverne, à Florence , portant pour enseigne : Auberge du pont. Chemin faisant ils entrèrent chez un charcutier renommé et y achetèrent un saucisson de Bologne qui leur fut remis enveloppé dans un papier. Arrivés à l'auberge, Nelli remarqua que l'enveloppe du saucisson était une lettre de Galilée ; il la nettoya aussi bien qu'il le put avec sa serviette et la mit dans sa poche sans dire à Lami un seul mot de sa trouvaille. Rentré en ville, Nelli se rendit à
la boutique du charcutier, lequel lui dit qu'il achetait souvent au poids des papiers semblables à la lettre, à un domestique qu'il ne connaissait pas. Nelli obtint tout ce que le marchand de saucissons avait de papiers, et ayant guetté pendant plusieurs jours l'arrivée du domestique inconnu, il fut mis en possession, au prix d'une certaine somme, de tout ce qui restait encore des précieux trésors que Viviani avait cachés quatre-vingt-dix ans auparavant. »
Ces manuscrits remplissaient une grande malle. Tous les gens d'étude apprendront par cette anecdote que le seul moyen certain de conserver leurs œuvres est la casse d'un imprimeur.
René Descartes naquit à La Haye, en Touraine, le 31 mars 1596. Son père occupait à Rennes une place de conseiller au parlement. C'est dire qu'il possédait la noblesse de robe.
Le jeune René avait une constitution très-débile et qui laissait peu d'espoir de le conserver. Lorsque sa santé se fut un peu fortifiée, son père l'envoya à La Flèche pour y faire ses études sous les jésuites. C'est là qu'il se lia avec le jeune Mersenne, élève aussi dans ce collège, d'une amitié qui ne s'est jamais démentie. i
Descartes n'avait que dix-sept ans lorsque le conseiller de Rennes, confiant dans la maturité de son caractère et dans le goût passionné pour l'étude qu'il avait montré,
lui permit de se rendre à Paris sans guide et sans mentor. Les prévisions du magistrat ne se réalisèrent pas d'abord, et le jeune René, entraîné par quelques amis, s'abandonna à la passion du jeu. Mais bientôt, ayant aperçu l'abîme qui s'ouvrait devant lui, il rompit toutes ses relations et se retira dans une maison isolée du faubourg Saint -Germain, où il se livra sans distractions à des études sérieuses.
Descartes fut longtemps incertain sur la carrière qu'il devait adopter; celle d'auteur lui souriait assez, mais elle lui paraissait, chose extraordinaire, peu compatible avec la noblesse de sa famille. L'indépendance lui semblait le premier des biens, et c'est pour en jouir pleinement qu'il alla se fixer en Hollande. En 1G17, il entra comme volontaire dans l'armée de Maurice de Nassau. Pendant qu'il tenait garnison à Breda, il se rapprocha un jour d'un groupe qui lisait une affiche en flamand , portant le défi de résoudre certain problème de géométrie. Parmi les personnes qui s'étaient groupées autour des affiches, se trouvait un professeur de mathématiques, M. Beckmann, qui, sur sa demande, lui fit connaître les termes du défi. Le lendemain, le jeune volontaire se présentait chez le professeur et lui remettait la solution. Telle fut l'origine de la tendre amitié qui lia Descartes à Beckmann, et dont celui-ci, tant qu'il vécut, lui donna des preuves multipliées.
Des troupes de Hollande, Descartes passa dans celles de Bavière et parcourut ainsi une grande partie de l'Allemagne. Il est incroyable que dans ses pérégrinations à travers cette contrée, Descartes n'ait pas cherché à voir
Kepler, l'astronome le plus célèbre de l'époque et celui qu'il appelait justement son maître en optique.
Dans l'oisiveté des garnisons, Descartes était sans cesse occupé d'un projet colossal : celui de refondre toute la philosophie. Cette continuelle contention d'esprit le plongea dans une sorte d'hallucination ; il avait souvent des visions nocturnes, dont il donnait le lendemain des explications qui semblaient être la preuve d'un dérangement complet de son intelligence. C'est dans une de ces visions qu'il fit le vœu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette.
La secte des Rose-Croix, qui promettait aux hommes une nouvelle science et la véritable sagesse, avait pris en Allemagne beaucoup plus de crédit que de tels thaumaturges ne semblaient le mériter. Descartes fit de nombreuses démarches pour être affilié à cette secte. Le bruit se répandit à Paris qu'il avait réussi. Ses amis et particulièrement le père Mersenne s'en montrèrent trèsinquiets , car les Rose-Croix, loin de jouir en France de la faveur publique, y étaient l'objet, même sur les tréteaux de la foire, des plus sanglants quolibets. Descartes prit alors le parti de revenir à Paris pour rassurer les amis de ses principes philosophiques et ceux de sa personne. Pendant son séjour dans la capitale, il apprit qu'un de ses parents, qui remplissait un emploi dans l'administration de notre armée d'Italie, venait de succomber. L'idée du pèlerinage à Notre-Dame de Lorette lui revint alors à l'esprit. Il sollicita la place que la mort de son parent avait laissée vacante et partit pour l'Italie. 11 se rendit d'abord à Venise, accomplit le vœu qu'il avait
formé en Hollande, et s'arrangea pour être à Rome au temps du Jubilé.
Après avoir visité une partie de l'Italie, Descartes retourna en France en passant par la capitale de la Toscane. On pourrait être étonné que lui, qui s'était montré si actif à la recherche des Rose-Croix, n'eût fait aucune démarche pour être présenté à Galilée, si nous ne savions que, par une aberration inexplicable, Descartes témoignait une grande indifférence pour les travaux et les admirables découvertes du philosophe italien; qu'il disait ne rien voir dans les écrits de Galilée qui lui fît envie et presque rien qu'il voulût avouer digne d'examen.
Descartes étudia la médecine; il disait avoir fait assez de progrès dans cette science pour être assuré de vivre cent ans. L'abbé Picot, qui était venu se joindre à lui, renchérissant sur les espérances de son maître, n'hésitait pas à se promettre une vie de quatre à cinq cents ans.
En choisissant la Hollande pour lieu de sa résidence habituelle, Descartes avait espéré y trouver l'indépendance et la liberté, mais il fut grandement trompé dans son attente. Quelques théologiens de l'église réformée, et au premier rang Voet, professeur de théologie à l'Université d'Utrecht, suscitèrent à Descartes d'odieuses persécutions. Ils allèrent même jusqu'à diriger contre notre savant compatriote une accusation d'athéisme. Voet prit si bien ses mesures, qu'il avait obtenu des tribunaux d'Utrecht des condamnations infamantes auxquelles Descartes n'échappa qu'en invoquant, par l'entremise de l'ambassadeur de France, les immunités attachées à sa qualité d'étranger.
Descartes avait espéré que ses principes de philosophie , exposés avec clarté et la plus grande modération , seraient reçus du public avec des applaudissements universels. Loin de là, ils ont été pour lui le texte de calomnies hideuses et d'accusations imméritées. Ses découvertes mathématiques recevaient un accueil plus favorables, mais le nombre de personnes capables de les apprécier était trôs-restreint. Ces circonstances réunies jetaient dans son esprit un peu de découragement, lorsqu'il reçut de M. Chanut, ambassadeur de France à Stockholm, des offres séduisantes de la part de la reine Christine; il les accepta après quelques hésitations, et se rendit en Suède où la reine lui fit l'accueil le plus flatteur. Elle voulut que Descartes vînt tous les matins à cinq heures l'entretenir de l'objet de ses études; il ne put résister à cette obligation dans un climat aussi rude ; il fut saisi le 2 février 1650 d'une violente fluxion de poitrine et il mourut le 11 du même mois. La reine voulut lui faire accorder les honneurs réservés jusque là aux premières familles de la noblesse ; l'ambassadeur de France réclama au nom de la gloire nationale, et le corps de l'illustre philosophe fut transporté à Paris en 1666 et déposé dans l'église de Sainte-Geneviève. Le corps de Descartes avait librement traversé toute l'Allemagne, mais les douaniers de Péronne exigèrent pour le laisser passer qu'on ouvrît le cercueil et se livrèrent à un examen odieux des restes du grand homme.
Un décret de la Convention, rendu sur le rapport de Chénier, décida que le corps de Descartes serait transporté au Panthéon; ce décret ne reçut pas d'exécution
sur l'opposition, qui le croirait? de Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, devenu alors demi-ne wtonien. Pendant la Révolution, les restes du grand géomètre furent transportés de Sainte- Geneviève au Musée des Monuments français; plus tard, en 1819, on les transféra solennellement dajis l'église de Saint-Germain-des-Prés. Le cortège se composait simplement des autorités administratives de l'arrondissement et de quelques membres de l'Institut.
Bien des personnes s'imaginent que Descartes n'alla se réfugier en Hollande qu'à cause des persécutions dont il fut menacé dans son pays natal mais c'est là une grande erreur. Descartes n'eut à subir en France de persécution d'aucune espèce ; il ne fut même jamais menacé. Tout au contraire, on lui offrit des positions avantageuses qu'il refusa constamment, « attachant, disait-il, un tel prix à sa liberté qu'aucun souverain n'était assez riche pour l'acheter. » Le cardinal Mazarin lui fit même accorder le brevet d'une pension de mille écus.
Ajoutons que la statue en marbre qui décore la salle des séances publiques de l'Institut, fut élevée à Descartes sous l'ancien régime, c'est-à-dire avant la révolution de 1789.
L'esprit de Descartes se révolta dès ses premiers pas contre le joug de l'antiquité, sous lequel les écoles modernes s'étaient courbées, et publia en 1637 son Discours sur la méthode, dans lequel il donnait d'excellentes règles de logique auxquelles, malheureusement pour sa mémoire, il ne resta pas fidèle dans ses autres publications.
La Géométrie de Descartes parut en 1637; c'est incontestablement la partie la plus solide de la gloire de ce grand homme. On trouve développés dans cet ouvrage pour la première fois les principes de cette branche des sciences mathématiques généralement connue aujourd'hui sous le nom d'application de V algèbre à la géométrie.
Descartes est le premier qui se soit fait une idée juste de la signification des racines négatives des équations. On lui doit la règle qui porte son nom, servant à décider, d'après la succession des signes d'une équation donnée , lorsque cette équation ne renferme que des racines réelles, et à déterminer combien de racines positives et de racines négatives elle contient.
La Dioptrique parut en 1637. C'est dans ce traité que Descartes donna pour la première fois la loi de la constance du rapport des sinus d'incidence et de réfraction. Je vois avec une douloureuse surprise, surtout dans les ouvrages sortis de la plume des écrivains anglais les plus honorables, cette loi présentée comme la loi de Snellius. On se demande quel peut être le prétexte d'une pareille injustice. Descartes est évidemment le premier qui ait communiqué la loi des sinus au public. Mais, dit Huygens, elle était contenue dans un manuscrit inédit de Snellius que Descartes a pu voir pendant son séjour en Hollande. Huygens n'ose pas affirmer que Descartes ait vu le manuscrit en question ; ainsi ceux qui veulent priver le philosophe français de l'honneur de l'invention qui lui revient comme publicateur, l'assimilent aux plus vils plagiaires.
Des personnes passionnées ont prétendu que Descartes, qui d'après la direction de son esprit n'aimait pas à perdre son temps à faire des expériences, n'avait pas pu trouver la loi mentionnée. Mais comment les aristarques n'ontils pas remarqué que les valeurs des angles de réfraction correspondantes à tous les angles d'incidence compris entre 0 et 90°, sont rapportées par Vitellion, peut-être d'après Ptolémée, relativement aux rayons qui passent de l'air dans l'eau, et que la discussion de ces angles comparés conduit à fort peu près à la loi des sinus. C'est dans l'examen de ces angles que Descartes a probablement trouvé la loi qu'on lui conteste. N'est-ce pas ainsi, suivant toute apparence, que Snellius arriva au même résultat. Au surplus, Descartes ne repoussait pas en cette matière la voie expérimentale aussi complètement qu'on l'a prétendu. Ainsi, on le voit dans une lettre à Mersenne déclarer que la réfraction, contre une opinion alors fort répandue, n'est pas proportionnelle à la densité des corps, et dire en termes formels que la réfraction de l'huile de térébenthine et celle de l'esprit de vin sont supérieures à celle de l'eau, malgré la moindre densité de ces deux premiers fluides.
Si je voulais fortifier la conjecture suivant laquelle Descartes aurait déduit la loi des sinus d'une étude minutieuse des nombres renfermés dans la Table de Yitellion, je pourrais le faire en citant deux circonstances capitales et qui n'ont pas été assez remarquées. La première, c'est que Descartes se défiant peut-être de l'exactitude des observations sur lesquelles la Table de "Vitellion était fondée , imagina un instrument dont il donna une des-
cription détaillée pour vérifier la célèbre loi. La seconde , c'est qu'ayant calculé le foyer d'une lentille de verre sur la loi des sinus, il chercha si le foyer expérimental coïncidait avec celui que le calcul lui avait fourni.
Au reste , ne cessons pas de le répéter , l'histoire des sciences, écrite en dehors des documents imprimés, ne serait souvent qu'un roman. Ce n'est que dans des cas très-rares que l'écrivain peut être autorisé à s'écarter de la règle, et la découverte de la loi des sinus ne saurait sous aucun rapport légitimer une telle exception.
La Dioptrique de Descartes renferme un examen détaillé de ce qu'on a appelé l'aberration de sphéricité et les moyens de la faire disparaître ; c'est là que le grand géomètre prouve que pour arriver au but il faudrait donner aux surfaces des lentilles et des miroirs la forme ou parabolique ou hyperbolique, et comme les procédés de travail ordinaire ne fournissent pas des courbures pareilles, Descartes décrit les machines à l'aide desquelles on pourrait obtenir de telles surfaces avec sûreté.
On trouve aussi dans la Dioptrique beaucoup de recherches sur la vision naturelle ou à l'aide des besicles, et, entre autres, des considérations très-ingénieuses sur la vision simple à l'aide des deux yeux.
La Dioptrique est suivie du Traité sur les météores, dans lequel on doit remarquer surtout l'explication de F arc-en-ciel.
De nombreuses tentatives avaient été faites par les physiciens de tous les âges , dans la vue de découvrir le secret de la formation des deux arcs-en-ciel. Les premières vues exactes à ce sujet se trouvent dans un ouvrage m. —m. 20
d'Antonio de Dominis, archevêque de Spalatro en Dalmatie, qui parut en 1611, date de la mort de l'auteur dans les prisons de l'Inquisition; mais, à ce qu'on dit, l'ouvrage avait été composé longtemps auparavant. Ce prélat remarqua qu'en tenant à une certaine hauteur à l'opposite du Soleil, dans un plan vertical passant par cet astre et l'œil de l'observateur, une boule de verre remplie d'eau, on voit émerger de la partie inférieure un trait de lumière qui présente toutes les couleurs du phénomène naturel. Il reconnut que le rayon solaire ayant pénétré dans la boule au-dessus du centre, s'était réfléchi sur la partie postérieure de la boule de manière à revenir émerger par le bas. Il découvrit ainsi comment se formait l'arc-en-ciel dans sa partie la plus élevée. Une marche analogue du rayon dans des gouttes d'eau, situées hors de la verticale, devait rendre compte de la formation des parties latérales du phénomène, je veux dire des parties non contenues dans le plan vertical passant par le Soleil. Tout cela est exact, mais ne constitue pas, ce me semble, l'explication de l'arc-en-ciel; il fallait, en effet, pour que la démonstration fût complète, montrer comment les boules d'eau situées plus haut ou plus bas que dans l'expérience de Dominis ne donnaient pas lieu à des couleurs pareilles. Il fallait , en un mot, trouver par la théorie des rayons efficaces, comme on les a appelés depuis Descartes, que les gouttes situées à une distance angulaire déterminée de la ligne qui passe par le centre du Soleil et l'œil de l'observateur, sont les seules qui puissent contribuer à la formation du phénomène. Quant au second arc-en-ciel, Dominis n'eut pas une idée, même
éloignée, de la marche des rayons qui l'engendrent.
Pour ce qui est des couleurs, Descartes calcula l'angle formé par le plan tangent à la goutte au point de son incidence et par le plan tangent de cette même goutte au point d'émergence, et trouva, expérimentalement, que la séparation des couleurs était la même que celle qui se produisait dans un prisme d'eau où les faces étaient inclinées d'une quantité égale à la valeur de l'angle formé par les deux plans tangents; ceci rendait l'explication contenue dans le Traité des météores complète et entièrement satisfaisante. On voit ce qu'il faut penser de cette phrase plus ingénieuse qu'exacte : « Descartes dessina les deux arcs-en-ciel , mais ce fut Newton qui les colora. »
Certains physiciens n'étaient pas dans le vrai lorsqu'ils prétendaient que l'arc-en-ciel ne pouvait pas être expliqué tant qu'on n'aurait pas découvert la cause de l'inégale réfrangibilité des rayons de différentes couleurs. Si cette assertion était exacte, l'explication resterait encore à trouver, attendu que dans la théorie de l'émission, du moins, les causes de l'inégale réfrangibilité des rayons diversement colorés ne sont pas parfaitement détermi nées , attendu qu'on ne sait pas si une différence possible dans les vitesses ordinaires entre ces divers rayons ne contribuerait point pour une certaine part à produire l'effet observé.
Les Principes philosophiques parurent en 1644. Descartes crut avoir découvert dans cet ouvrage le mécanisme de l'univers en le peuplant de tourbillons. En appliquant cette théorie à notre système , nous trouverions un fluide tournant autour du Soleil, entraînant avec lui les
planètes, et d'autres tourbillons de moindre dimension tournant autour des planètes et entraînant leurs satellites. Au premier aspect , une pareille idée a de la grandeur, et il n'est pas étonnant que des hommes supérieurs tels que Fontenelle, Leibnitz, Huygens, Bernoulli, Mairan, etc., l'aient adoptée en partie. En voyant des savants de ce mérite admettre, momentanément du moins, le système de Descartes, Maclaurin aurait dû, je crois, s'abstenir de le qualifier de rapsodie.
Au reste , la véritable pierre de touche d'une conception théorique, est sa comparaison avec les observations; or, au moment où Descartes publia son célèbre système, les faits astronomiques étaient devenus très-nombreux et très-nets sous l'œil investigateur de Kepler. Eh bien, aucun de ces faits ne se rattachait à la théorie nouvelle.
Qui ne comprend, par exemple, que dans l'idée primitive des tourbillons, les planètes devaient se mouvoir circulairement autour du Soleil. Il est vrai que pour répondre à cette difficulté, on supposera que le tourbillon de notre Soleil pouvait être influencé par d'autres tourbillons de manière à devenir elliptique. Mais qui ne voit qu'alors les périgées et les apogées de toutes les planètes seraient situés sur une même ligne droite, ce qui est démenti par les observations.
Comment expliquer d'ailleurs, dans le système de Descartes, les mouvements des comètes, ces corps, éminemment entraînables à cause de leur peu de densité, traversant l'espace dans toutes sortes de directions?
Que serait, dans le même système, le phénomène de la précession des équinoxes? On n'a pas même essayé de
le dire. Aussi cette théorie, qu'on ne croirait pas avoir été tracée par la plume à laquelle nous devons le Discours sur la méthode, est-elle aujourd'hui entièrement et justement abandonnée.
On a dit que les idées de Descartes sur le système de l'univers furent reçues en France avec un applaudissement général ; ceci n'est pas exact. Je n'en veux pour preuve que ce passage de Gassendi, où Tonne remarque pas, tant s'en faut, la réserve et l'aménité ordinaires de son auteur : « Je ne vois personne qui ait le courage de lire les Principes jusqu'à la fin; rien n'est plus ennuyeux, il tue son lecteur, et l'on s'étonne que des fadaises aient tant coûté à celui qui les a inventées. On doit être surpris qu'un aussi excellent géomètre que lui ait osé débiter tant de songes et de chimères pour des démonstrations certaines. »
Les villes de Thorn et de Frauenburg nous ont offert dans Copernic un philosophe qui découvrit le vrai système du monde bien plus par la puissance de son génie que par le mérite de ses propres observations. Non loin de là, nous trouvons, cent quarante ans plus tard, dans la ville de Danzig, un observateur infatigable, qui porte ses investigations sur toutes les parties de la science , et qui aurait peut-être rattaché son nom aux plus brillantes découvertes, s'il avait consenti à se servir, dans la mesure des angles, des lunettes nouvellement découvertes ou, comme on disait alors, des pinnules télescopiques.
Jean Hévélius, en allemand Hevel, naquit à Danzig, le 28 janvier 1611, de parents qui jouissaient d'une grande aisance. Kruger, son professeur de mathématiques, lui conseilla de se consacrer à l'astronomie, qui lui promettait de brillantes découvertes. Le jeune Hévélius se rangea à cet avis et se prépara à la carrière qu'il devait embrasser, en cultivant avec une ardeur exemplaire le dessin et la mécanique. Il voyagea dans divers pays de l'Europe pour visiter les établissements scientifiques et les observateurs sur les traces desquels il désirait marcher. De retour dans sa patrie, il prit, comme échevin ou comme consul, une part notable à l'administration des affaires publiques. Disons à l'honneur des hommes de science que ses jugements ne furent jamais réformés. Ces fonctions ne le détournèrent pas de sa véritable vocation. En 1641, il fit bâtir sur sa propre maison un observatoire qui a été le théâtre de tous ses travaux; ajoutons que la compagne qu'il s'était donnée , madame Hévélius, le seconda très-utilement pour l'observation et dans ses calculs ; il lui rend à cet égard une complète justice.
Le premier ouvrage d'Hévélius, publié en 1647, sous le nom de Sélénographie, renferme une description détaillée de la Lune. Ce traité, fruit d'un immense travail, et dont l'auteur, pour éviter toute inexactitude, grava luimême les figures, répandit sa réputation dans le monde entier. Aussi , lorsque Louis XIV, sous les inspirations de Golbert, voulut donner des marques de sa bienveillance aux savants les plus célèbres de l'époque, Hévélius ne fut-il pas oublié. Il reçut une somme d'argent une fois donnée et une pension annuelle.
Le second traité d'Hévélius, la Cométographie, parut en 1668, en un volume in-folio de 900 pages. C'est un ouvrage plein d'érudition et dans lequel on trouve l'idée, tout à fait neuve, pour l'époque, que les comètes se meuvent dans des paraboles. L'auteur ne disant pas quelle est la vraie place du Soleil dans l'intérieur de ces courbes, et suivant quelles lois les vitesses varient lorsque ces astres s'approchent des sommets, la découverte était imparfaite, mais il serait injuste de ne pas tenir compte de ce premier pas dans la route de la vérité.
Du reste, Hévélius soutenait encore avec force que les comètes étaient des agglomérations momentanées de matières provenant des exhalaisons des planètes. Il supposait encore que ces agglomérations, au lieu d'être sphériques, affectaient les formes de disques très-peu épais; il croyait expliquer par là les apparitions subites de comètes qui d'abord s'étaient présentées à la Terre par la tranche.
Hévélius cite, dans son traité, des comètes dans lesquelles il avait aperçu plusieurs noyaux.
En 1673 et 1679, furent publiées les deux parties d'un ouvrage très-considérable, intitulé : Machina cœlestis, et dans lequel Hévélius décrit tous les instruments dont il a fait usage pendant sa longue carrière. Ces instruments, généralement très-ingénieux, ont été exécutés à très-grands frais par l'auteur lui-même. On trouve dans cet ouvrage les motifs qui le déterminèrent , malgré les réclamations de l'Europe savante, à repousser les lunettes dans la mesure des angles et à continuer à se servir, comme Tycho, de pinnules auxquelles du reste il fit subir
des modifications essentielles. On voit dans le même ouvrage qu'Hévélius était devenu très-expert dans la construction des objectifs. Il parle d'un de ses verres dont la distance focale était de 27 mètres.
Le travail capital d'Hévélius est un catalogue d'étoiles qui ne fut publié qu'en 1690, trois ans après la mort de l'auteur. Ce catalogue renferme 1564 positions d'étoiles pour l'an 1660. Cet ouvrage était destiné à contenir , en outre , une grande variété d'observations du Soleil , des planètes et de la Lune. Mais un épouvantable incendie qui détruisit une partie de la ville de Danzig, le 26 septembre 1679, réduisit en cendres la plupart des instruments d'Hévélius, sa bibliothèque et la plus grande partie de ses manuscrits. Le grand observateur, malgré son âge déjà avancé, supporta ce désastre avec une admirable résignation et chercha, dans l'intérêt de la science, à en atténuer les effets par tous les moyens possibles.
Hévélius avait obtenu des rois de Pologne la permission d'avoir une imprimerie et un atelier de gravure dans des salles dépendantes de l'Observatoire, de telle sorte que les observations étaient faites, calculées, imprimées et gravées à ses frais sans déplacement.
Hévélius mourut le 28 janvier 1687, âgé de soixanteseize ans. Son nom sera conservé dans les fastes de la science comme celui d'un observateur plein de zèle et d'un désintéressement exemplaire. Un souvenir bienveillant sera toujours accordé à madame Hévélius, la première femme, à ma connaissance, qui n'ait pas craint d'affronter la fatigue des observations et des calculs astronomiques.