‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 5 sur 79 · ANALYSE DES MATIÈRES ORGANIQUES · texte numérisé non relu

ANALYSE DES MATIÈRES ORGANIQUES

L'analyse des substances animales et végétales a pris depuis quelques années un développement immense, et a conduit aux résultats les plus importants. Ces progrès de la science sont principalement dus à la méthode imaginée par Gay-Lussac pour effectuer les analyses organiques, et que tous les chimistes ont adoptée.

Notre confrère brûlait la substance à analyser par le bioxyde de cuivre. Ce procédé était une grande amélioration de celui dont il s'était servi avec son associé et ami M. Thénard, dans lequel la combustion était opérée à l'aide du muriate suroxygéné de potasse, nommé aujourd'hui chlorate de potasse.

RECHERCHES SUR L'iODE.

M. Courtois, salpétrier à Paris, découvrit, vers le milieu de 1811, dans les cendres des varechs, une substance solide qui corrodait ses chaudières, et qui , depuis, sur la proposition de Gay-Lussac, a été nommée iode, à cause de la couleur violette extrêmement remarquable que possède sa vapeur. M. Courtois remit des échantillons de cette substance, peu de temps après sa découverte, à MM. Desormes et Clément , qui en firent l'objet de leurs expériences. M. Clément ne rendit publique la découverte

de M. Courtois et les résultats qu'il avait obtenus en collaboration avec M. Desormes, que dans la séance de la première classe de l'Institut du G décembre 1813. Sir Humphry Davy qui, à cause de son génie scientifique, avait obtenu exceptionnellement de l'Empereur la permission de traverser la France, se trouvait alors à Paris. Il avait reçu de M. Clément, peu de temps après son arrivée, des échantillons nombreux de la substance mystérieuse. M. Gay-Lussac l'apprend, et juge d'un coup d'œil à combien de critiques blessantes pour l'honneur de nos expérimentateurs et de nos Académies, pourra donner lieu l'antériorité accordée ainsi par le hasard et un peu de légèreté aux investigations du chimiste étranger. 11 va aussitôt rue du Regard, chez le pauvre salpctrier, en obtient une petite quantité de la matière découverte par lui, se met à l'œuvre et produit en peu de jours un travail également remarquable par la variété, l'importance et la nouveauté des résultats. L'iode devient, sous l'œil scrutateur de notre confrère, un corps simple, fournissant un acide particulier en se combinant avec l'hydrogène, et un second acide par son union avec l'oxygène. Le premier de ces acides montrait, par un exemple nouveau, que l'oxygène n'était pas le seul principe acidifiant, comme on l'avait cru pendant longtemps. Ce travail de Gay-Lussac sur l'iode fut complété postérieurement, et l'on trouve dans un très-beau Mémoire fort étendu, lu le 1er «pût 1814 et imprimé parmi ceux de l'Académie, les résultats variés des investigations de notre confrère.

Tous les chimistes qui ont lu ce travail y ont admiré

et la fécondité de l'auteur pour varier les expériences et la sûreté de jugement qui le dirige toujours, quand il faut les interpréter et en tirer des conséquences générales.

Dans plusieurs chapitres de ce travail si remarquable, l'auteur insiste particulièrement sur l'analogie qu'il a établie entre le chlore, le soufre et l'iode, ce qui jette un grand jour sur plusieurs branches de la science, qui, alors, étaient enveloppées d'obscurité.

DÉCOUVERTE DU CYANOGÈNE.

Le bleu de Prusse, matière bien connue des manufacturiers et des peintres, avait été l'objet des recherches d'un grand nombre de savants, parmi lesquels nous citerons principalement l'académicien Macquer, Guy ton de Morveau, Bergman, Scheele, Berthollet, Proust et M. Porrett.

Gay-Lussac entra à son tour dans la lice ; ses résultats sont consignés dans un Mémoire qui fut lu devant la première classe de l'Institut, le 18 septembre 1815. A partir de ce moment, tout ce qui était douteux acquit de la certitude ; la lumière succéda à l'obscurité. Ce Mémoire, un des plus beaux dont la science puisse s'honorer, révéla une multitude de faits nouveaux d'un immense intérêt pour les théories chimiques. Ceux qui le liront avec soin, verront au prix de quelles fatigues, de quelles précautions, de quelle sobriété dans les déductions, de quelle rectitude dans le jugement, un observateur parvient à éviter les faux pas et à léguer à ses successeurs un travail définitif ; je veux dire un travail que des recherches

ultérieures, ce qui est si rare, ne modifieront pas d'une manière essentielle.

Dans cet admirable Mémoire, l'auteur donne d'abord une analyse exacte de l'acide qui entre dans la composition du bleu de Prusse et qui fut nommé par Guyton de Morveau de l'acide prussique, mais qu'on n'avait pas obteuu jusqu'au travail de notre ami à l'état de pureté, mais seulement mélangé à de l'eau. Il montre ensuite comment il est parvenu à isoler le radical de l'acide prussique , qui depuis a été nommé le cyanogène.

Il établit que le cyanogène est un composé d'azote et de carbone, que l'acide prussique est formé définitivement d'hydrogène et de ce radical, et qu'il doit prendre le nom d'acide hydrocyanique auquel les chimistes substituent souvent aujourd'hui celui d'acide cyanhydrique. Il indique avec le plus grand soin ses réactions sur un grand nombre de substances simples ou composées, solides ou gazeuses. 11 fait connaître la combinaison du cyanogène avec le chlore, qui doit porter naturellement le nom d'acide chlorocyanique. En résumé, dans ce travail, Gay- Lussac comblait une lacune de la chimie, en montrant qu'il existe une combinaison d'azote et de carbone; il prouvait que le cyanogène, quoique composé, joue le rôle d'un corps simple dans ses combinaisons avec l'hydrogène et avec les métaux , ce qui , à l'époque où notre confrère écrivait, était dans la science un exemple unique. J'ai dit que, pour établir de si magnifiques résultats, Gay-Lussac montra une constance infatigable. Si on en veut la preuve, je rappellerai, par exemple, qu'ayant voulu savoir quelle modification l'électricité pourrait pro-

duire clans le mélange de deux gaz, il y fit passer jusqu'à cinquante-trois mille étincelles.

On lit avec un vif regret, dans le Mémoire de notre confrère, la phrase que je vais transcrire : «Je m'étais flatté, en me livrant à ces recherches, de jeter quelque jour sur toutes les combinaisons de l'acide hydrocyaniquc; mais les devoirs que j'ai à remplir m'ont forcé de les interrompre avant qu'elles eussent atteint le degré de perfection que je croyais pouvoir leur donner. » Quels étaient ces devoirs qui empêchèrent, en 1815, Gay-Lussac d'achever cette œuvre de génie? C'était, je le dis à regret, l'obligation de pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille, par des leçons publiques presque journalières, qui absorbaient un temps que notre ami eût désiré consacrer plus utilement à l'avancement de la science.

Le cyanogène, ce corps, l'un des principes constituants du bleu de Prusse, fournit, en se combinant avec l'hydrogène, un poison tellement subtil qu'un célèbre physiologiste qui le premier s'en servit dans des expériences sur des animaux vivants, s'écria, en voyant ses effets : « Désormais on peut croire tout ce que l'antiquité a dit de Locuste. » Le même savant académicien a constaté par ses expériences qu'on ne voit chez les animaux empoisonnés aucune lésion dans les organes essentiels de la vie. Cette action du liquide obtenu pour la première fois par Gay-Lussac, paraîtra d'autant plus mystérieuse , qu'elle est produite par un corps composé d'azote, l'un des principes constituants de l'air atmosphérique, d'hydrogène, l'un des principes constituants de l'eau, et de charbon, dont l'innocuité est proverbiale. Une réflexion encore, et

j'ai fini sur cet article. Les chimistes ne manquent jamais, lorsqu'ils trouvent un produit nouveau , de dire quel goût il possède. Qui ne songe avec effroi que, s'il ne se fût pas départi de l'habitude générale, que s'il eût placé une simple goutte de ce liquide sur sa langue, notre ami fût tombé à l'instant comme frappé de la foudre ! L'odeur d'amandes amères qu'exhalent, dit-on , les cadavres des animaux qui ont péri sous l'action de l'acide hydrocyanique, n'eût mis alors personne sur la voie pour faire connaître la cause de cette catastrophe nationale.

BAROMÈTRE A SIPHON. — MODE DE SUSPENSION DES NUAGES. — NUAGES ORAGEUX. — DIFFUSION DES GAZ ET DES VAPEURS. — CHALEUR CENTRALE DU GLOBE.

Gay-Lussac publia, en 1816, la description d'un baromètre portatif à siphon qui s'est fort répandu, surtout depuis quelques améliorations que l'artiste Bunten lui a fait subir.

Ce n'est pas le seul service que notre ami ait essayé de rendre à la météorologie.

Dans une Note insérée, en 1822, au tome xxi des Annales de chimie et de physique , il a fait connaître ses idées sur le mode de suspension des nuages. En voyant le mouvement ascensionnel que le courant ascendant atmosphérique donne aux bulles de savon, évidemment plus pesantes que l'air, il croit pouvoir attribuer à ce même courant la suspension des molécules vésiculaires aux élévations les plus considérables.

Avant cette époque, en 1818, clans une lettre adressée à M. de Humboldt, Gay-Lussac avait cherché les causes

de la formation des nuages orageux. Suivant lui, l'électricité, habituellement répandue dans l'air, suffit pour rendre compte des phénomènes présentés par ce genre de nuage. Lorsque les nuages orageux sont d'une grande densité ils jouissent des propriétés des corps solides, l'électricité primordialement disséminée dans leur masse se porte à la surface et y possède une grande tension, en vertu de laquelle elle peut vaincre de temps en temps la pression de l'air et s'élancer en longues étincelles, soit d'un nuage à l'autre, soit sur la surface de la terre.

On voit combien ces idées sont différentes de celles de Volta, le maître à tous en matière d'électricité. Quel que soit le jugement que l'on veuille porter sur les théories rivales, on reconnaîtra que dans la discussion de ce que Gay-Lussac appelle ses conjectures, il s'est montré trèshabile logicien et parfaitement au courant des propriétés les plus subtiles du fluide électrique.

Parmi les recherches de notre ami, destinées à éclairer les points les plus délicats de la météorologie, nous devons citer aussi celles qui concernent la vaporisation et la dissémination des vapeurs , soit dans des espaces vides, soit dans des espaces renfermant des fluides aériformes.

Je m'aperçois que, malgré un engagement formel , je pourrai à peine dire quelques mots des opinions de Gay- Lussac sur les phénomènes volcaniques. Ces opinions ont été publiées, en 1823, sous le titre de Réflexions, dans un Mémoire inséré au tome xxu des Annales de chimie et de physique.

L'auteur ne croit pas que la chaleur centrale de la terre, si cette chaleur existe, contribue en rien à la

production des phénomènes volcaniques. Ces phénomènes, suivant lui, sont dus à l'action de l'eau, probablement de l'eau de mer, sur des substances combustibles. Dans cette hypothèse , les. torrents de matières gazeuses qui sortent des bouches des volcans devraient renfermer beaucoup d'hydrogène et d'acide hydrochlorique; il faut voir clans le Mémoire original la manière dont l'auteur explique l'absence de l'hydrogène dans ces émanations aériformes, et les procédés qu'il indique aux Monticelli, aux Gavelli, et autres savants observateurs, convenablement placés pour s'assurer de l'existence de l'acide hydrochlorique.

Je ne pense pas que ce Mémoire, malgré tout ce qu'il renferme d'ingénieux, ait résolu la question tant controversée des phénomènes volcaniques. Au reste, je ne fais en ceci qu'imiter la réserve de Gay-Lussac ; il dit modestement en commençant son Mémoire : « Je n'ai pas (en géologie) l'étendue des connaissances qu'il faudrait pour traiter un tel sujet , je ne ferai que l'effleurer. »

SERVICES RENDUS PAR GÀY-LliSSAC A i/lNDUSTRIE. — ALCOOMÈTRE. — ALCALIMÉTRIE. — FABRICATION DE L'ACIDE SULFURIQUE. — ESSAI DES MATIÈRES D'OR ET D'ARGENT.

S'il fallait s'en rapporter aux conséquences logiques, inévitables, des paroles de certains biographes, dont je me plais d'ailleurs à reconnaître le grand mérite, le jeune homme qui se voue à la science, particulièrement quand d'éclatants succès ont marqué ses premiers pas, abdiquerait par cela même sa liberté. On a, en effet, examiné quelquefois non-seulement ce qu'ont fait ceux

dont on écrit l'histoire, mais on a prétendu même pouvoir s'occuper de ce qu'ils auraient dû faire, à l'époque où, faute d'inspiration, ils ont senti, dans l'intérêt bien entendu de leur dignité et de leur gloire, le besoin de se reposer. Dans cet examen, on ne prend aucun souci, ni de la fatigue amenée par l'âge, ni des infirmités qui en sont la conséquence, ni des devoirs de famille, tout aussi sacrés pour l'homme adonné à l'étude que pour tous les autres citoyens.

Gay-Lussac n'a pas échappé à cette façon quelque peu blâmable d'envisager les choses; on s'est plu à signaler dans la carrière de notre illustre confrère deux phases distinctes : la première, consacrée à l'étude spéculative des phénomènes naturels; la seconde, vouée, tout entière aux applications et devant amener des profits matériels.

Dans cette seconde partie, qu'on a prétendu, sinon flétrir , du moins amoindrir beaucoup , comparativement à la première, Gay-Lussac, investi de la faveur du gouvernement, fut successivement appelé à éclairer par ses conseils scientifiques la fabrication des poudres, à servir de guide à l'administration des octrois, à diriger le bureau de garantie, devenu vacant par la mort de Vauquelin, etc., etc.

L'invention de procédés nouveaux et marqués au coin de l'exactitude, de la simplicité et de l'élégance, prouve combien Gay-Lussac était esclave de ses devoirs; elle démontre que le gouvernement n'aurait pas pu mieux placer sa confiance.

L'Académie, appelée à se prononcer sur le mérite des alcoomètres devenus usuels de notre confrère, adoptait, ni. —m. 4

50 GAY-LUSSAG.

le 3 juin 1822, un rapport terminé par les conclusions suivantes :

« On voit, en résumé, que M. Gay-Lussac a traité la question de l'aréométrie sous toutes ses faces et avec son habileté accoutumée. Les tables qu'il a déduites d'un travail pénible de plus de six mois, seront, pour l'industrie et pour la science, une précieuse acquisition; l'autorité y trouvera aussi, suivant son vœu, les moyens d'améliorer et de simplifier la perception de l'impôt, et le guide le plus sûr qu'elle puisse suivre. »

Aussi fécond dans l'invention des procédés industriels que dans la découverte de vérités scientifiques, coup sur coup et comme par enchantement, Gay-Lussac crée la chlorométrie; invente des méthodes exactes pour déterminer la richesse des alcalis du commerce ; imagine des moyens ingénieux à l'aide desquels la fabrication de l'acide sulfurique est devenue beaucoup plus économique, et n'a pas désormais besoin d'être transportée dans des lieux déserts; il couronne cette série de travaux importants par la découverte d'un procédé qui a été substitué dans tous les pays civilisés à la coupellation, méthode ancienne et défectueuse d'analyser les alliages d'argent et de cuivre.

Vraiment, je me demande par quelles spéculations théoriques Gay-Lussac eût mieux rempli la seconde phase de sa carrière, puisque phase il y a, qu'en produisant des travaux qui à leurs mérites scientifiques joignent l'avantage d'être susceptibles d'applications actuelles et multipliées, de servir de guide sûr aux commerçants, aux industriels, au public, et d'éclairer l'administration.

Ge serait, suivant moi, s'abandonner à l'idée la plus

erronée , que de prétendre confiner les hommes de génie dans la voie des pures abstractions , et de leur interdire les découvertes qui peuvent être utiles à leurs semblables. Veut-on d'ailleurs savoir à quoi l'on s'expose, lorsqu'on juge d'après des idées préconçues, ce qu'un savant aurait pu, aurait dû faire?

Gay-Lussac, suivant vous, jouissait d'une excellente santé, et eût pu, septuagénaire, montrer l'ardeur, l'activité, la fécondité de sa jeunesse; et un événement cruel vous a prouvé qu'il portait dans son sein le germe de la maladie qui l'a enlevé si inopinément à l'Europe savante.

Vous le croyiez entièrement absorbé dans la voie des affaires, et, au même moment, il construisait à grands frais, dans sa campagne de Lussac, un laboratoire, sur lequel feront bien de se modeler les chimistes qui , pour eux-mêmes ou pour le public , auront à diriger l'exécution d'établissements du même genre.

On représente notre confrère comme exclusivement préoccupé des applications lucratives de la science, à l'époque où, se recueillant pour méditer sur des théories si nombreuses et si diverses, il écrivait les premiers chapitres d'un ouvrage qu'il n'a malheureusement pas achevé, intitulé : Philosophie chimique.

J'espère, après ce peu de mots, que les biographes dont les opinions ont rendu cette digression nécessaire, sentiront , dans l'occasion , le besoin de ne s'expliquer que sur les productions scientifiques qui ont été soumises au public, et de se taire sur celles dont selon leur appréciation le savant eut dû enrichir le monde. C'est presque prêcher l'ingratitude à la postérité !

Je dois ajouter que les savants illustres dont j'ai cru devoir combattre les opinions sur un point spécial, voudraient aussi réduire ces biographies à des analyses purement techniques ; ils en banniraient tout ce qui concerne les sentiments de l'homme et du citoyen. Ils prétendent que ces détails empruntés à la vie intime (ils les appellent des anecdotes , voulant ainsi les stigmatiser d'un blâme absolu ) , ne doivent pas être conservés dans nos archives académiques. Lorsque, sans prétendre établir, comme de raison, aucune comparaison entre les productions des anciens secrétaires et mes humbles biographies, je rappelais à ces aristarques les peintures si intéressantes que renferment les admirables éloges de Fontenelle et de Condorcet, ils répondaient que chaque chose est bonne dans son temps, et que le progrès des lumières a rendu indispensable la modification qu'ils demandent. Je ne partage pas ces opinions, malgré le respect dû aux savants qui les préconisent.

Je regarde comme une portion essentielle de la mission que j'ai à remplir, de rechercher si les confrères que nous avons eu la douleur de perdre ont fait marcher du même pas le culte de la science et celui de l'honnêteté; s'ils ont , suivant l'expression du poëte , allié un beau talent à un beau caractère. Au reste, en pareille matière, le public est seul juge compétent, j'attendrai qu'il ait fait connaître sa décision souveraine, et je m'y conformerai sans réserve.

GAY-LUSSAC CONSIDÉRÉ COMME PROFESSEUR. — SON LABORATOIRE. — SES BLESSURES. — SIMPLICITE DE SES MOEURS.

Je vais donc, sans autre explication, prendre la liberté de vous introduire dans ces amphithéâtres où notre confrère charmait par sa parole un nombreux et brillant auditoire. Nous pénétrerons ensuite dans son laboratoire ; je recueillerai même diverses anecdotes (on voit que je n'hésite pas à prononcer le mot ) , qui feront apprécier, sous un nouveau point de vue, toute l'étendue de la perte que l'Académie a faite.

Dans la dispute à laquelle les érudits s'abandonnèrent, afin de décider si un Traité sur le monde était ou n'était pas d'Aristote, Daniel Heinsius se prononça pour la négative. Voici son principal argument : « Le Traité en question n'offre nulle part cette majestueuse obscurité qui, dans les ouvrages d'Aristote, repousse les ignorants. »

Gay-Lussac n'eût certainement pas obtenu les éloges du philologue hollandais, car il marchait toujours à son but parles voies les plus directes, les plus nettes, les plus exemptes d'emphase.

Gay-Lussac témoignait à toute occasion sa profonde répugnance pour ces phrases ambitieuses auxquelles son premier professeur titulaire, malgré sa juste célébrité, se laissa si souvent entraîner, et où l'on voyait les mots les plus pompeux marcher côte à côte avec les expressions techniques d'ammoniaque, d'azote, de carbone.

Son langage et son style étaient sobres, corrects, nerveux, toujours parfaitement adaptés au sujet et

empreints de l'esprit mathématique dont il s'était pénétré dans sa jeunesse, à l'École polytechnique.

Il aurait pu, comme un autre, exciter l'étonnement de son auditoire, en se présentant devant lui sans aucune note manuscrite à la main ; mais il eût couru le risque de citer des chiffres erronés, et l'exactitude était le mérite qui le touchait le plus.

La connaissance que Gay-Lussac avait des langues étrangères, de l'italien, de l'anglais, de l'allemand, lui permettait d'enrichir ses leçons d'une érudition de bon aloi et puisée aux sources originales. C'est par lui que les chimistes et les physiciens, nos compatriotes, ont été initiés à plusieurs théories nées sur la rive droite du Rhin, et qu'il avait été chercher dans les brochures les plus obscures, les moins connues. Pour tout dire, en un mot, Gay-Lussac, qu'aucun chimiste contemporain n'a surpassé pour l'importance, la nouveauté, l'éclat des découvertes, a aussi occupé incontestablement le premier rang parmi les professeurs de la capitale, chargés d'enseigner la science à l'École polytechnique.

En entrant dans le laboratoire de Gay-Lussac, on était frappé au premier coup d'œil de l'ordre intelligent qui régnait partout. Les machines et les divers ustensiles qu'on y voyait, préparés la plupart de ses propres mains, se distinguaient par la conception et l'exécution la plus soignée. Vous me pardonnerez, Messieurs, ces détails. Si Buffon a dit, le style c'est Vhomme, on pourrait ajouter avec non moins de raison, le grand chimiste et le bon physicien se reconnaissent à la disposition des appareils dont ils font usage. Les imperfections des procédés

se reflètent toujours plus ou moins sur les résultats.

Lorsque le chimiste opère sur des substances ou combinaisons nouvelles à réactions inconnues, il est exposé à des dangers réels et presque inévitables. Gay-Lussac ne l'éprouva que trop. Pendant ses longues et glorieuses campagnes scientifiques, il fut grièvement blessé dans plusieurs circonstances différentes. La première fois, le 3 juin 1808 , par le potassium , préparé en grande quantité, suivant une méthode nouvelle. MM. de Humboldt etThénard conduisirent notre ami, les yeux bandés, du laboratoire de l'École polytechnique, où l'accident était arrivé, à sa demeure de la rue des Poules que, par parenthèse, on devrait bien appeler rue Gay-Lussac. Malgré les soins les plus empressés de Dupuytren , il perdit les points lacrymaux et se crut complètement aveugle pendant un mois. Cette perspective désespérante chez un homme de trente ans, fut envisagée par notre ami avec un calme, une sérénité, que les stoïciens de l'antiquité eussent admirée.

« Durant près d'une année, dit madame Gay-Lussac, (dans une note qu'elle a eu la bonté de me remettre), les reflets d'une petite veilleuse devant laquelle je me plaçais pour lui faire quelques lectures, furent la seule lumière qu'il put supporter. Toute sa vie ses yeux restèrent rouges et faibles. »

La dernière explosion dont Gay-Lussac fut la victime eut lieu à une époque de sa vie où des personnes mal informées le placent dans l'inaction. Notre ami s'occupait de l'étude des hydrogènes carbures provenant de la distillation des huiles. Le ballon en verre renfermant les gaz et

qui était resté à l'écart pendant plusieurs jours, fut pris par M. Larivière, jeune chimiste, pour être soumis à l'inspection de Gay-Lussac. Pendant que notre conlrère se livrait à l'examen minutieux qui devait donner aux expériences projetées toute la précision désirable, il se manifesta une épouvantable explosion, dont la cause, même aujourd'hui, n'est pas parfaitement connue , et qui fit voler le ballon en éclats. Telle fut la vitesse de tous les fragments de verre, qu'ils produisirent dans les vitres du laboratoire des ouvertures nettes sans aucune trace de fissures, ainsi que les auraient faites des projectiles lancés par des armes à feu. Les yeux de Gay-Lussac, qui n'étaient qu'à quelques centimètres du ballon, ne reçurent cette fois aucune atteinte ; mais il fut gravement blessé à la main, ce qui exigea un traitement long et douloureux. Quelques personnes ont vu dans cette terrible blessure la première cause de la cruelle maladie à laquelle notre ami succomba quelques années après.

Les membres de l'Académie qui allaient journellement le visiter sur son lit de douleur ne l'entendaient pas sans émotion se féliciter que les blessures de son jeune préparateur et ami, M. Larivière, fussent insignifiantes, et que, dans cette occurrence , sa propre vie eût été seule menacée.

On a voulu voir dans ces accidents les conséquences de l'imprévoyance ou de l'étourderie ; dites plutôt, par une assimilation dont tous ceux qui connurent notre ami proclameront la justesse, que s'il fut souvent blessé, c'est qu'il alla souvent au feu, et qu'il n'hésita jamais à examiner les choses de très-près, lors même qu'il y avait un grand danger à le faire.

On a pu croire que les succès de Gay-Lussac, dans ses recherches scientifiques, ne lui faisaient éprouver que cette satisfaction calme que doit naturellement produire la découverte de quelques vérités nouvelles; les apparences étaient trompeuses. Pour se soustraire à l'humidité des laboratoires situés au rez-de-chaussée, Gay-Lussac mettait ordinairement des sabots par-dessus ses souliers ; eh bien, Pelouze, un de ses élèves de prédilection, m'a raconté qu'après la réussite d'une expérience capitale, il l'avait vu souvent, par la porte entre-bâillée de son cabinet, donner les marques de la joie la plus vive, et même danser malgré les inconvénients de sa chaussure.

Ceci nous rappelle une anecdote que j'emprunterai à mon ami M. Brewster, ne fût-ce, je l'avouerai, que parce qu'elle me fournit une occasion de rapprocher le nom de Gay-Lussac de celui du savant immortel dont Voltaire a pu dire sans que personne ait crié à l'exagération :

Confidents du Très-Haut, substances éternelles, Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous, Parlez; du grand Newton n'étiez-vous point jaloux?

En 1682, le grand Newton, mettant à profit les dimensions de la terre obtenues par Picard, de cette Acadédémie , recommença un calcul qu'il avait déjà tenté, mais sans succès, d'après les anciennes déterminations de Norwood. Son but était de s'assurer si la force qui retient la lune dans son orbite et l'empêche de s'échapper par la tangente, en vertu de la force centrifuge, ne serait pas la même que celle qui fait tomber les corps à la surface de la terre, diminuée seulement en raison du

carré des distances mesurées à partir du centre de notre globe. Cette fois, le calcul numérique justifia les prévisions; le grand homme en éprouva une telle joie, cette coïncidence produisit chez lui une telle excitation nerveuse, qu'il fut incapable de vérifier son calcul numérique, tout simple qu'il était, et se vit obligé pour cela de recourir à un ami.

N'oublions jamais, lorsque l'occasion s'en présente, de montrer que les travaux calmes de la science procurent non-seulement des émotions plus durables que celles qu'on va puiser au milieu des frivolités du monde, mais qu'elles en ont aussi assez souvent la vivacité.

On voyait, dans le laboratoire de Gay-Lussac, à côté des fourneaux, des cornues, des appareils de tout genre, une petite table en bois blanc, sur laquelle notre ami consignait le résultat de ses expériences, au fur et à mesure de leurs progrès. C'était, qu'on me passe l'assimilation, le bulletin exact, écrit pendant la bataille.

C'est sur cette petite table que furent aussi tracés des articles concernant divers points de doctrine ou des questions de priorité.

Il était impossible qu'en racontant la vie d'un homme dont les principaux travaux remontent au commencement de ce siècle, époque de la rénovation entière de la chimie, nous n'eussions pas à signaler cVes discussions de ce genre.

Cette polémique scientifique a particulièrement eu lieu entre Gay-Lussac, Dalton, Davy, Berzélius, etc. On voit que notre ami eut affaire à de rudes jouteurs, à des adversaires dignes de lui.

Dans ces discussions , notre ancien confrère marchait droit devant lui, abstraction faite des personnes, avec la rigueur, disons plus, avec la sécheresse d'une démonstration mathématique. Rarement on y trouve de ces phrases qui sont comme une sorte de baume jeté sur la blessure qu'on a faite. Mais comment n'a-t-on pas remarqué que Gay-Lussac se traitait lui-même avec un sans-façon au moins égal à celui dont il faisait preuve en parlant d'autrui?

Les paroles suivantes sont tirées textuellement d'un de ses écrits :

« Les résultats que j'ai donnés, dit-il, dans les Mémoires d'Arcueil, sur les diverses combinaisons de l'azote et de l'oxygène ne sont pas exacts. »

Celui qui parle avec une telle franchise de ses propres travaux ne serait-il pas excusable de s'être exclusivement préoccupé, dans l'examen des travaux des autres, des intérêts de la vérité ?

MARIAGE DE GAY-LUSSAC. — SON AMOUR POUR SON PAYS NATAL. — DÉVOUEMENT INALTÉRABLE ENVERS SES AMIS. — SA NOMINA- TION A LA PAIRIE.

Les personnes qui ne connurent Gay-Lussac que superficiellement, se persuadent qu'il ne dut y avoir dans sa vie privée rien de romanesque. Peut-être changeront-elles d'opinion après avoir entendu ce récit :

11 y avait à Auxerre, au commencement de notre première révolution, un artiste musicien qui était attaché aux quatre grandes communautés et au collège de cette ville. La suppression de ces établissements, en 1791,

apporta une grande gêne dans la situation pécuniaire de ce respectable père de famille. Cependant il ne perdit pas courage, et consacra la petite fortune de sa femme à l'éducation de ses trois filles, qu'il destinait aux honorables fonctions d'institutrices. Mais l'aînée de ces jeunes personnes, Joséphine, se rendant parfaitement compte du peu d'aisance de ses parents et des sacrifices qu'ils auraient à s'imposer avant d'atteindre leur but, voulut absolument être placée dans une maison de commerce à Paris, et attendre là que l'âge de ses sœurs et leur éducation permissent de réaliser l'espoir que ses parents avaient conçu.

C'est dans un magasin de lingerie, refuge ordinaire des femmes de toutes les conditions et de tous les âges, dont les révolutions ont ébranlé l'existence, où Joséphine s'était placée, que Gay-Lussac fit sa connaissance. Il vit avec curiosité une jeune personne de dix-sept ans, assise derrière le comptoir et tenant à la main un petit livre qui paraissait fixer vivement son attention. «Que lisezvous, Mademoiselle? fit notre ami. — Un ouvrage, peutêtre au-dessus de ma portée; en tout cas, il m'intéresse beaucoup : un traité de chimie. »

Cette singularité piqua notre jeune ami ; à partir de ce moment, les besoins inusités d'effets de lingerie le rappelaient incessamment au magasin, où il liait de nouveau conversation avec la jeune lectrice du traité de chimie; ! il l'aima, s'en fit aimer, et obtint une promesse de mariage. ' Notre illustre confrère plaça, par imputation sur le futur douaire , la jeune Joséphine dans une pension , pour compléter son éducation, surtout pour y apprendre l'an-

glais et l'italien. Quelque temps après, elle devint sa compagne.

Je n'oserais conseiller cette façon aventureuse de se choisir une femme, quoiqu'elle ait parfaitement réussi au célèbre chimiste.

Belle , pétillante d'esprit , brillant dans le monde, que du reste elle n'aimait guère, par la grâce et la distinction de ses manières, madame Gay-Lussac a fait, pendant plus de quarante années , le bonheur de son mari.

Dès l'origine , ils prirent la douce habitude de faire , à la suite de petites concessions mutuelles , de leurs pensées, de leurs désirs, de leurs sentiments, une pensée, un désir et un sentiment communs. Cette identification en toute chose fut telle, qu'ils finirent par avoir la même écriture, en sorte qu'un amateur d'autographes peut croire de bonne foi qu'un Mémoire copié par madame Gay-Lussac a été tracé par la plume du célèbre académicien.

Trois jours avant sa mort, touché des soins infinis dont il était l'objet , Gay-Lussac disait à sa compagne : « Aimons-nous jusqu'au dernier moment; la sincérité des attachements est le seul bonheur. »

Ces mots tendres, affectueux, ne dépareront pas le tableau que j'ai voulu tracer de la vie de notre confrère.

Le maintien de Gay-Lussac était toujours très-grave; il s'associait franchement aux élans de gaîté qu'une anecdote bien choisie amenait dans les sociétés où il se trouvait réuni à ses amis; mais il ne les provoquait jamais lui-même.

Gay-Lussac porta l'amour de son pays natal jusqu'au

point de n'avoir jamais voulu assister à une représentation de Pourceaugnac, que Molière avait fait naître à Limoges; aussi, sa joie ne connut pas de bornes lorsque parut, sous le nom du Nouveau Pourceaugnac , un vaudeville de M. Scribe, dans lequel le personnage principal, M. de Roufignac, également Limousin, au lieu d'être mystifié, rend tous les autres acteurs les jouets de ses spirituelles mystifications.

On raconte que La Fontaine, a une certaine époque, abordait tous ses amis en leur disant : « Avcz-vous lu le Prophète Baruchl » Ainsi était Gay-Lussac; il ne manquait jamais, pour peu que la circonstance l'y autorisât, de demander avec une candeur égale à celle du fabuliste : « Connaissez-vous le Nouveau Pourceaugnac ? c 'est une pièce charmante; je vous engage à l'aller voir. » Et je dois dire que lui, si ménager de son temps, prêchait d'exemple.

Un seul fait suffira pour montrer que Gay-Lussac s'abandonnait avec ardeur aux inspirations honnêtes de son âme, lorsqu'il fallait, à ses risques et périls, déjouer une intrigue ou défendre un ami. Nous étions à la seconde restauration. On avait, dit-on, décidé en haut lieu d'éloigner de l'École polytechnique un professeur que ses sentiments libéraux avaient rendu suspect *; Mais, comment opérer cette destitution sans soulever de nombreuses réclamations? Le professeur était plein de zèle, considéré, et même, je dois le dire, aimé de tous les élèves : le cas était embarrassant; lorsqu'on découvre que la personne

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