M. Arago
vouée aux animosités du pouvoir, a, dans les cent jours, signé l'acte additionnel. Le professeur de littérature (ce n'était pas, bien entendu, M. Andrieux, c'était son successeur), se charge d'exploiter cette découverte. Dans une réunion du Conseil d'instruction, il déclare que, suivant lui, ceux qui ont donné leur appui à l'usurpateur, à l'ogre de Corse, quels qu'aient été leurs motifs, ne sont pas dignes de professer devant la jeunesse à laquelle sera confié l'avenir du pays, et qu'ils doivent se récuser eux-mêmes. Le membre du corps enseignant contre lequel était dirigée cette attaque avait demandé la parole pour s'expliquer , lorsque Gay-Lussac se lève avec impétuosité, interrompt son ami, et déclare d'une voix retentissante, que lui aussi a signé l'acte additionnel, qu'il n'hésitera pas dans l'avenir à soutenir le gouvernement, quel qu'il puisse être, même le gouvernement de Robespierre , lorsque des étrangers menaceront la frontière; que si les vues patriotiques qui l'ont dirigé sont un sujet de réprobation, il demande formellement que l'épuration qu'on projette commence par sa personne. M. le professeur de littérature vit alors que sa proposition aurait des conséquences qui iraient bien au. delà des limites dans lesquelles il voulait la circonscrire , et tout fut dit.
Berthollet mourut en 1822; on sut alors qu'il avait légué l'épée , partie intégrante de son costume de pair de France, à Gay-Lussac : cette disposition testamentaire excita beaucoup de surprise. Mais on la trouvera toute naturelle si on suit la filiation d'idées qui déterminèrent le vénérable académicien.
Berthollet avait été sénateur sous l'Empire, pair de
France pendant la Restauration, comme le plus illustre de nos chimistes. Doit-on s'étonner qu'il se fût persuadé qu'une science, source de gloire et de richesse pour notre pays, ne cesserait pas d'avoir un représentant dans les premiers corps de l'État? Près de sa fin, Berthollet examina avec l'indépendance, le tact et l'esprit de justice qui sont l'apanage ordinaire d'un mourant, quel serait celui des chimistes vivants à qui devrait revenir cet honneur; son opinion fut décidément en faveur de son ami et confrère Gay-Lussac, et il la manifesta autant que sa réserve habituelle le lui permettait , en donnant à celui-ci une partie de son futur costume de pair. Voilà ce que signifiait ce cadeau; sans cette explication, on aurait de la peine à en assigner la cause. Berthollet avait entendu souvent parler, pendant son séjour en Egypte, du langage symbolique des fleurs, fréquemment employé chez les musulmans, langage qui a fait la gloire de plusieurs poètes orientaux. L'anecdote que je viens de rapporter est, à vrai dire, une extension de ces coutumes poétiques. Le vénérable académicien exprimait par le don d'un objet si peu en harmonie avec les occupations ordinaires de Gay- Lussac, l'estime qu'il faisait de notre ami, et l'inviolable attachement qu'il lui avait voué.
Toutefois, cet acte de justice éclairée ne se réalisa pas aussi promptement qu'on aurait pu l'espérer. «Pourquoi, disaient les amis de Gay-Lussac aux dispensateurs des faveurs royales, pourquoi lui faire si longtemps attendre une récompense à laquelle il faudra bien tôt ou tard arriver? Trouvez- vous son illustration insuffisante? — Vous nous faites injure, répondait-on. — Avez-vous quelque
chose à redire à ses relations? — Nous n'ignorons pas qu'elles sont toutes honorables et de l'ordre le plus distingué. — Serait-il par hasard question de fortune? — Nous savons que Gay-Lussac jouit d'une grande aisance, et qu'elle est le fruit de son travail. — Qu'est-ce qui peut donc vous arrêter? » Et alors on avouait doucement, tout doucement, en s' enveloppant de mystère, comme si on était honteux d'une semblable déclaration , que tous les matins, au bureau de garantie, le grand chimiste travaillait de ses mains , ce qui paraissait incompatible avec la dignité de pair de France.
Tel est le misérable motif qui, pendant plusieurs années, empêcha l'ingénieux horoscope de Berthollet de s'accomplir.
En vérité, j'ai peine à concevoir qu'un homme se dégrade lorsqu'il essaie de prouver, en faisant œuvre de ses mains, la réalité de ses conceptions théoriques.
Est-ce que , par hasard , pour ne citer que des exemples étrangers, les découvertes de Huygens et de Newton perdirent rien de leur importance, de leur éclat, quand le premier se mit à fabriquer des lunettes et le second k exécuter des télescopes? Est-ce que les immortelles vues d'Herschel sur la constitution des cieux seraient amoindries pour avoir été obtenues avec des instruments façonnés par l'illustre observateur lui-même?
Est-ce que dans la chambre des lords, si fière de ses ... antiques privilèges, une seule voix a prétendu que lord Ross s'était récemment dégradé , en devenant successivement fondeur, forgeron et polisseur de métaux, lorsque, avec cette triple qualification, il a doté la science astrono- UL-m. 5
mique du colossal télescope qui forme maintenant une des merveilles de l'Irlande?
Y aurait-il eu jamais une puérilité plus cligne de mépris que celle dont se serait rendu coupable celui qui, au moment où Watt essayait, par des expériences minutieuses , de donner à la machine à vapeur les perfections qui ont fait la gloire de l'inventeur et la puissance de sa patrie, aurait recherché, si les mains de l'illustre mécanicien étaient couvertes de rouille ou de poussière de charbon? Quoi qu'il en soit, la raison finit par triompher de ridicules préjugés, et Gay-Lussac entra à la chambre des pairs.