III.— m. 3l
demander compte à ces hommes égoïstes qui, par leur indifférence , ont contribué à abréger les jours d'Abel , pour leur. demander compte, disons-nous, de toutes les découvertes que sa mort nous a ravies, et dont quelquesunes , qu'il a énoncées sans démonstration , frappent d'étonnement tous ceux qui peuvent en comprendre l'importance. Était-ce bien le temps, au xixe siècle, de renouveler la mort du Camoëns? »
Disculpons sans retard les membres les plus distingués de T Académie des sciences de l'égoïsme, de l'indifférence dont le biographe les accuse; montrons que l'odieuse imputation d'avoir contribué à abréger les jours d'Abel ne saurait les atteindre.
Le biographe déclare , avec le plus grand sérieux du monde, que « personne ne devina (à Paris) le génie du jeune géomètre norvégien. »
Je n'imagine pas que les mathématiciens français aient jamais cru posséder le don de la divination ; ils passeront donc volontiers condamnation sur la sentence du biographe. Seulement, comme la faute de n'avoir pas soupçonné le mérite d'un homme serait d'autant plus grande qu'on aurait eu avec lui de plus longues relations, il est bon de remarquer ici l'erreur involontaire du biographe. On fixe à dix mois la durée du séjour d'Abel à Paris. Nous savons, nous, de science certaine, qu'arrivé dans la capitale en juillet 1826, le jeune géomètre la quitta en janvier 1827, ce qui donne un séjour de six mois, et non pas de dix. Nous savons aussi que, deux mois environ avant son départ, Abel écrivait à son ancien professeur Holmboe : « Cette capitale, la plus bruyante du continent,
me fait l'effet pour le moment d'un désert. Je ne connais presque personne ; c'est que tout le monde va s'établir à la campagne pendant la belle saison : ainsi ce monde n'est pas visible. Jusqu'à présent je n'ai fait connaissance qu'avec MM. Legendre, Cauchy et Hachette. M. Legendre est un homme fort complaisant et prévenant, mais malheureusement fort vieux... M. Laplace n'écrit plus, je pense; son dernier ouvrage a été un supplément à sa Théorie des probabilités. Je l'ai souvent vu à l'Institut; il est de moyenne stature, mais frais et vigoureux. M. Lacroix est fort avancé en âge. Lundi prochain , 30 octobre 1826, M. Hachette va me présenter à plusieurs de ces messieurs. »
Les géomètres français auraient donc eu, quant au temps, deux mois à peine pour deviner le génie de leur émule de Christiania. Quant aux travaux , ils pouvaient connaître seulement ceux qu'Abel avait publiés en français ou en allemand. Ces travaux consistaient alors en une démonstration fort contestable de l'impossibilité de la résolution algébrique des équations du cinquième degré, qu'on trouvait par extrait dans le Bulletin de Férussac, en plusieurs Mémoires édités à Berlin, à l'égard desquels Abel s'exprimait lui-même en ces termes, dans une lettre à M. Holmboe, datée de Paris, décembre 1826 : «Tu m'apprends que tu as lu les deux premiers cahiers du journal de M. Crelle. Les Mémoires que j'y ai fait insérer, à l'exception de celui des équations, ne valent pas grand' chose; mais cela viendra, je t'en assure. »
Une démonstration hypothétique; des Mémoires ne valant pas grand' chose, voilà sur quoi on aurait dû
deviner qu'Abel ferait un jour d'admirables découvertes analytiques !
Je passe à une accusation qui a , du moins en apparence, quelque chose de sérieux.
Le biographe assure que, pendant son séjour à Paris, Abel «demanda à présenter à l'Académie des sciences un Mémoire sur une classe particulière de fonctions transcendantes... et que ce ne fut qu'après bien des sollicitations que Fourier se chargea de présenter le Mémoire à l'Académie. »
Comment ! Abel n'avait pas vu, en suivant nos séances, qu'il était inutile, pour présenter un Mémoire, de réclamer l'intervention des membres? Comment ! cette masse d'écrits de toute nature et de toute étendue , qui, chaque lundi, encombrait le bureau des secrétaires, après être venu directement de la main des auteurs, ou de celle des facteurs de la poste, dans la main des huissiers; cette masse, disons-nous, était passée un grand nombre de fois sous les yeux de l'illustre géomètre norvégien , sans lui apprendre qu'aucune société savante du monde n'a établi avec le public des relations plus libérales, plus exemptes d'entraves que celles dont l'Académie des ^iences se fait honneur? Comment! Fourier, rompant avec les habitudes bienveillantes de toute sa vie, rebuta, par ses refus, un jeune homme, un jeune étranger, un jeune géomètre? Comment! aucun autre académicien ne se substitua spontanément au secrétaire récalcitrant, pas même le complaisant et prévenant M. Legendre; pas même M. Hachette, qui s'était chargé de présenter Abel à tout le monde?
Ces questions me paraissaient difficiles à résoudre. Je me suis enfin rappelé qu'après avoir posé une longue suite de comment sans solution, le bon Plutarque, mettant à l'écart une imposante autorité, s'avisa de rechercher si l'assertion qui soulevait tant de doutes dans son esprit était vraie ou fausse : l'assertion se trouva fausse. Eh bien, je suis arrivé à une solution toute semblable : Fourier ne fut pas soumis à bien des sollicitations avant de se décider à présenter le Mémoire d'Abel à l'Académie. Il ne fut pas sollicité du tout : en voici la preuve mathématique.
Le 24 octobre 1826, Abel écrivait de Paris à M. Holmboe : « Je viens de finir un grand Traité sur certaine classe de fonctions transcendantes pour le présenter à l'Institut, ce qui aura lieu lundi. »
J'ouvre le procès-verbal de la séance de l'Académie du lundi 30 octobre. On remarquera que l'Académie des sciences s'assemble seulement le lundi. Or, dans ce procès-verbal de la séance qui suivit le 24 octobre, je trouve :
«On lit un Mémoire de M. Abel, Norvégien, sur une propriété générale d'une classe très -étendue de fonctions transcendantes. »
Ainsi, le Mémoire qui venait d'être fini le 24 octobre, non-seulement fut présenté à l'Académie six jours après, mais le secrétaire perpétuel , Fourier , en lut en séance tout ce qui, dans un travail hérissé de formules, était de nature à être lu publiquement. Rien n'indique que le Mémoire ait été l'objet d'une présentation spéciale du secrétaire. Si une telle présentation avait eu lieu , Fourier
aurait certainement figuré au nombre des commissaires.
Dira-t-on que j'ai pris l'expression, je viens de finir, dans un sens trop absolu; que, nonobstant ces termes positifs, le Mémoire pouvait être fini depuis plusieurs semaines? Placera- 1- on dans ces semaines hypothétiques, les infructueuses sollicitations adressées à Fonder? On n'y gagnerait rien. Dans sa lettre du 24 octobre, Abel déclarait positivement qu'il ne connaissait pas encore Fourier.
On ne prétendra pas, pour sortir d'embarras, que la demande de présenter un Mémoire à l'Académie , que la requête adressée à Fourier et acceptée après bien des sollicitations, se rapportent à la visite que presque chaque auteur fait au secrétaire dans son cabinet, quelques minutes avant l'ouverture de la séance : en effet, un immense éclat de rire et une réfutation en forme feraient promptement justice de cette explication jésuitique.
Je puis donc, sans me montrer trop sévère, dire que sur le fait de la présentation du Mémoire de M. Abel , l'article de la Biographie universelle inculpe avec une impardonnable légèreté notre illustre Académie et le digne secrétaire qu'elle s'était donné.
Examinons ce que le Mémoire d'Abel devint, après avoir vaincu , pour arriver à la simple présentation , des difficultés jusque-là sans exemple, même pour les traités sur la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel :
« Par cette nonchalance des géomètres modernes, dont chacun d'eux à son tour est devenu victime, et qui fait qu'en général on ne lit presque jamais les ouvrages des
jeunes mathématiciens, le Mémoire d'Abel resta enfoui parmi les papiers des commissaires. Plus tard on le combla d'éloges, mais il n'était plus temps. »
Voilà pourtant ce qu'un géomètre, né en pays étranger, et nommé très- jeune membre de l'Académie des sciences de Paris, osait imprimer du vivant de M. Poisson et à côté de M. Liouville, ces deux géomètres également célèbres par le talent d'invention et par l'érudition ! Mais passons outre.
«Le Mémoire d'Abel, affirme-t-on, resta longtemps enfoui dans les papiers des commissaires. »
Personne ne s'était douté, jusqu'ici, que MM. Legendre et Cauchy se fussent accordés à confondre leurs papiers ! En fait, je tiens ce détail de Poisson, Legendre ne garda le Mémoire d'Abel que très -peu de jours : ses yeux de près de quatre-vingts ans ne parvinrent pas à suivre, à déchiffrer avec sûreté des formules écrites avec une encre très-blanche. Le Mémoire passa donc, presque immédiatement , dans les mains de M. Cauchy.
L'illustre géomètre ne se hâta pas de faire le Rapport. En veut- on l'explication? c'est qu'il se hâtait de compléter et d'imprimer ses propres découvertes; c'est qu'à l'époque dont on parle, les cahiers des Exercices malhêmatiques se succédaient avec une rapidité dont le monde savant était étonné; c'est enfin, tranchons le mot, que l'Académie serait bientôt déserte, que ses membres les plus célèbres, les plus laborieux, donneraient leur démission, si les règlements exigeaient qu'à jour nommé, chaque académicien abandonnât ses travaux pour discuter les idées de quiconque aurait jeté un chiffon de papier
sur le bureau du président. Heureusement d'aussi absurdes règlements n'existent pas et n'ont jamais existé.
Je lis dans la lettre d'Abel du 24 octobre, que j'ai si souvent citée : « M. Cauchy est celui des mathématiciens (français) qui sait le mieux comment les mathématiques, pour le moment, doivent être traitées. Il y a des choses excellentes, mais sa manière manque de clarté. Je ne le compris presque point d'abord, mais à présent je suis en train. »
Faudrait- il s'étonner si M. Cauchy, à son tour, n'avait pas de prime abord facilement apprécié les idées entièrement nouvelles d'Abel ; s'il lui avait fallu aussi quelque temps pour se mettre en train. On doit remarquer qu'Abel était retourné en Norvège. Quand les matières sont abstruses et neuves, les explications verbales des auteurs peuvent seules hâter les Rapports.
Après avoir quitté Paris en janvier 1827, Abel alla de nouveau visiter Berlin. De cette ville il se rendit à Copenhague. Son retour à Christiania eut lieu au mois de mai.
La Biographie universelle nous le représente « sans aucune place... , sans aucun secours..., dénué de toute ressource.... Le délaissement commence à miner sa santé... , il ne pouvait parvenir, à force de découvertes, à vaincre l'indifférence... ; c'est dans cet état d'abandon et de souffrance qu'il écrivit ses beaux Mémoires. . . Tant de travaux remarquables, après lui avoir mérité l'estime de l'Allemagne, forcèrent les géomètres français à s'occuper de lui... Abel, après avoir langui encore plus de six mois dans le malheur, mourut le 6 avril 1829, aux
mines de fer de Froland, en Norvège, où il était allé pour visiter ses parents. »
Tel est, en substance, le récit lamentable que l'auteur de l'article de la Biographie universelle nous donne des dernières années de la vie d'Àbel et de sa mort. Le malheureux jeune homme rappelle à son biographe le Camoëns et Galilée, la faim et la torture, pas moins que cela !
Cette peinture, ces souvenirs étaient assurément trèspropres à jeter de l'odieux sur les « hommes égoïstes qui, par leur indifférence, ont contribué à abréger les jours d'Abel. » Les hommes que le biographe indiquait, Poisson, entre autres, se montrèrent très -irrités de ces incroyables imputations ; mais au lieu de mettre le public dans la confidence d'un si juste mécontentement, ils n'exhalèrent leurs plaintes qu'à demi-voix. Qu'importe, au reste, puisque l'heure de la réparation a sonné? En peu de lignes, je renverserai de fond en comble le lugubre échafaudage que le lecteur vient d'envisager.
Le voyage d'Abel en Prusse, en Autriche, en Italie, en France , en Danemark, avait été exécuté aux frais du gouvernement norvégien. Ne suffirait-il pas de cette circonstance pour mettre au néant les vaines accusations de délaissement qu'on a fait retentir à nos oreilles?
Abel, de retour dans son pays, désirait obtenir une chaire de mathématiques à l'Université de Christiania. Il en existait déjà deux, et elles étaient occupées. Le jeune géomètre demandait donc la création d'une troisième chaire. Le gouvernement ne crut pas devoir condescendre à ce vœu. Celui qui se rappelle le sans-façon que nos ministres ont mis, depuis quelques années, à créer
des places pour leurs amis et pour leurs créatures, se montre d'abord enclin à blâmer sévèrement les autorités norvégiennes; mais cette première disposition change complètement, dès qu'il songe au peu de fruit que ces créations ont généralement donné.
« Abel ne pouvait parvenir, à force de découvertes, à vaincre l'indifférence... ; c'est dans cet état d'abandon qu'il écrivit ses beaux Mémoires, » dit le biographe.
Je rappellerai quelques dates qui, d'elles-mêmes, montreront que le biographe a eu le malheur de ne jamais rencontrer la vérité :
Le 18 mai 1828, un an tout juste après le retour d'Abel à Christiania, M. Crelle, de Berlin, lui écrivait : « On commence à apprécier vos ouvrages de plus en plus. M. Fuss m'écrit de Saint-Pétersbourg qu'il en a été ravi. Voici ce que m'écrit M. Gauss, de Gœttinguc : ... «M. Abel m'a prévenu... Il vient d'enfiler précisément la «même route dont je suis sorti en 1798. Ainsi, je ne « m'étonne nullement de ce que, pour la majeure partie, « il en soit venu aux mêmes résultats. Comme d'ailleurs « dans sa déduction il a mis tant de sagacité, de pénétration et d'élégance, je me crois par cela même dispensé « de la rédaction de mes propres recherches. »
Le 10 septembre 1828, M. Crelle transmettait à Abel une lettre où Legendre s'exprimait en ces termes : « Ce que vous me dites du jeune Abel est absolument conforme à l'idée que je m'étais formée de ses grands talents, en parcourant le cahier de votre Journal où est inséré son charmant Traité sur les fondions elliptiques... Ces productions de deux jeunes savants (MM. Jacobi et Abel)
qui m'étaient inconnus jusqu'alors, m'ont donné autant d'admiration que de satisfaction. Je vis parla que, sous différents rapports, ils avaient, chacun de son côté, perfectionné cette théorie dont je m'occupais presque exclusivement depuis plusieurs années , et que les mathématiciens de mon pays avaient regardée avec indifférence. »
Je dirai enfin pour dernière citation, qu'après l'impression d'un Mémoire d'Abel dans le Journal de M. Schumacher, M. Jacobi s'exprimait en ces termes : « La déduction est au-dessus de mes éloges, comme elle est au-dessus de mes travaux. »
Si l'on veut bien se rappeler ce qu'était, ce que devait être Abel pour le public , quand il quitta Paris au commencement de 1827; si l'on remarque, en outre, que ses principaux travaux ont été publiés à la fin de 1827 et pendant l'année 1828, il demeurera démontré que peu de réputations scientifiques se sont établies aussi promptement; que dès l'origine de ses recherches, le jeune géomètre norvégien fut constamment encouragé par les suffrages les plus éclatants venant de l'étranger.
Est-ce, en vérité, ma faute si cette conclusion est en opposition directe avec le roman que l'on trouve dans la Biographie universelle !
J'ajoute un mot : dans une lettre à M. Holmboe, datée de Paris , décembre 1826 , Abel s'exprimait ainsi : « J'ai écrit un grand Mémoire sur les Fonctions elliptiques... Entre autres choses, il traite de la division de l'arc de la lemniscate. Ah ! qu'il est magnifique ! Tu verras» » Celui qui s'apprécie lui-même avec cette fermeté attend sans impatience le jugement de ses contemporains.
Les satisfactions de l'esprit ne manquèrent donc pas à Abel. Que faut -il maintenant penser de la pauvreté, du dénûment, dans lesquels on fait mourir l'illustre géomètre? Ce que les discussions précédentes permettent d'en penser, c'est que, là aussi, une fiction malheureuse aura été substituée à la vérité.
On représente Abel réduit à une place très-secondaire jusqu'à sa mort, qui arriva en 1829. J'ai déjà épuisé depuis longtemps toutes les formes de la dénégation. Je laisserai donc parler les faits eux-mêmes : « Dès que M. Hansteen partit pour la Sibérie en 1828, ses fonctions à l'Université de Norvège furent confiées à Abel. » En publiant les Œuvres du grand géomètre du Nord, M. Holmboe a déjà protesté, en 1839, contre la supposition, entièrement gratuite, que son ami fût mort dans la misère.
Si j'ajoute encore une remarque , il n'y aura pas dans la biographie d'Abel une seule assertion que je n'aie complètement réfutée.
On dépeint Abel mourant « après avoir langui plus de six mois dans le malheur ! » A cette phrase lugubre substituons la suivante , et nous serons dans la vérité :
« Abel, dans l'aisance et plein de gloire, mourut au moment où il allait se marier. Malgré les représentations de ses amis, il voulut obstinément, au fort de l'hiver 1828, se rendre auprès de sa fiancée, mademoiselle Kemp. Peu de temps après son arrivée aux forges de Froland, Abel fut atteint d'une phthisie dont il mourut en avril 1829, après avoir été alité pendant trois mois. »
Voilà, dans toute sa simplicité, l'événement qui, en-
touré à plaisir de circonstances imaginaires , a servi de texte à tant de diatribes contre l'Académie des sciences. J'avoue que la publication des OEuvres d'Abel en 1839, que la Notice historique rédigée par M. Holmboe, ont rendu très -facile la réfutation de l'article inséré dans le supplément du grand ouvrage de Michaud.
BIOGRAPHIE LUE A i/ACADÉMIE DES SCIENCES, LE 27 JUILLET 1836,
Jean -Baptiste Liste t- Geoffroy, mulâtre au premier degré, naquit à l'île de France le 23 août 1755. Des dispositions naturelles, une grande persévérance, le caractère le plus heureux, lui permirent de franchir les barrières que la cupidité des colons, leurs préjugés et l'empire de l'habitude, opposaient jadis sans relâche au développement moral et intellectuel des hommes de couleur. Lislet-Geoffroy ne quitta jamais l'archipel africain au milieu duquel il avait vu le jour. La juste réputation dont il jouissait déjà dès l'âge de trente ans, et qui, en traversant les mers, lui valut, en 1786, le titre si honorable de correspondant de l'ancienne Académie des sciences, Lislet l'avait donc conquise à l'aide des ressources presque insignifiantes qu'avant la révolution de 1789 l'île de France pouvait offrir aux hommes d'étude. Lislet est, je crois, le premier de sa race à qui notre vieille Europe ait accordé des honneurs académiques. Cette circonstance n'est pourtant pas la seule qui mérite d'être signalée. Je remarque, en effet, que dans cette même séance du 23 août 1786 où le savant mulâtre fut nommé, l'Académie enrichit aussi ses listes des noms
célèbres de Dubuat et de Spallanzani, et qu'elle désigna le vénérable duc de La Rochefoucauld pour le correspondant immédiat de Lislet. Il y aurait eu, dans cette association de noms, de quoi bouleverser complètement l'intelligence des planteurs, si la douceur, les vertus et le savoir généralement reconnus de Lislet -Geoffroy, ne lui avaient créé de bonne heure une position unique, et devant laquelle les préjugés les plus enracinés s'avouaient vaincus.
A l'époque de la destruction des Académies (en 1793), Lislct-Geoiïroy perdit, ainsi que tous ses confrères, le titre dont il avait été si justement fier. Sa réintégration, comme correspondant de notre section actuelle de géographie et navigation, ne date que du 7 mai 1821; mais, il faut le dire, dès que l'oubli lui eut été signalé, l'Académie , malgré les impérieuses prescriptions de ses règlements, n'attendit pas une vacance pour le réparer. J'ajouterai que si le nom de Lislet-Geoffroy n'a pas figuré parmi celui des correspondants de l'ancienne Académie que la classe des sciences mathématiques de l'Institut s'empressa de se rattacher, c'est uniquement parce que la difficulté des communications entre la métropole et l'île de France, pendant les guerres de la révolution, n'avait pas permis de savoir si l'habile géographe vivait encore quand l'Institut fut créé. Quoi qu'on en ait pu dire, il n'y aurait donc ici aucun motif de parler ni de préoccupation du pouvoir , ni d'aristocratie de la peau, ni de préjugés vraiment indignes de gens éclairés.
Une vie, quelque longue qu'elle ait été, passée tout entière sur un petit îlot, au milieu de l'océan Austral, a
dû présenter bien peu d'événements dont le souvenir mérite d'être conservé. Au surplus, si quelque chose de pareil a marqué la carrière de Lislet, ses correspondants d'Europe n'en ont pas eu connaissance. Nous savons seulement qu'au moment où un navire arrivait à l'île de France, notre confrère s'arrachait sans effort à sa retraite, à ses occupations favorites, et qu'il devenait jour et nuit le guide de tous ceux qui manifestaient le moindre désir de s'éclairer de ses lumières. Déjà, en 1771, Lislet accompagnait Commerson dans son voyage à l'île Bourbon. En souvenir de cette excursion , M. Bory de Saint- Vincent a appelé Piton-Lislet une montagne volcanique de la même île, voisine d'une remarquable dépression circulaire du sol connue dans le pays sous le nom de Trou- Blanc. On pourrait extraire des relations de la plupart de nos voyageurs aux régions australes, des témoignages de considération qui ne seraient ni moins significatifs, ni moins honorables pour Lislet-Geoffroy que celui dont il vient d'être fait mention.
Yoici, je crois, les principaux titres de Lislet à la reconnaissance du monde savant :
Carte des îles de France et de la Réunion , dressée sur les observations de Lacaille, et d'après une multitude de plans particuliers de l'auteur, publiée par ordre du ministre de la marine, en 1797 (an v).
La même carte, seconde édition, rectifiée sur de nouvelles observations, publiée à Paris en 1802.
Carte des Séchelles, d'après les observations faites par l'auteur, pendant plusieurs voyages au milieu de cet archipel dangereux.
ni.— m. 35
Carte de Madagascar.
Cette dernière carte a été publiée par ordre du gouvernement anglais, depuis que l'île de France ne figure plus parmi nos colonies.
Sur la carte de l'île de France qui accompagne le Voyage de M. Bory de Saint -Vincent dans les quatre principales îles des mers d'Afrique, les montagnes ont été dessinées, comme le savant voyageur le déclare luimême, d'après un plan de Lislet- Geoffroy.
Péron a publié , dans son Voyage de découvertes aux terres australes, un tableau de la pesanteur et de la force relative de plusieurs espèces de bois de l'île de France, qui lui avait été communiqué par Lislet- Geoffroy.
Le chêne d'Europe figure dans ce tableau comme un moyen d'en rattacher les résultats à ceux que divers physiciens ont obtenus en opérant sur les essences de l'ancien continent. Il n'y occupe, au reste, que la dix-septième place quant à la pesanteur, et que la dix-neuvième sous le rapport de la force !
Les almanachs de l'île de France renferment divers articles scientifiques de Lislet, un entre autres sur la montagne dite Pilrebot, qui montrent toute la variété de connaissances de leur auteur. Le travail à l'aide duquel Lislet prouva que l'écueil connu sous le nom dlle-Plate était formé des débris d'un ancien cratère de volcan, a été justement apprécié par les géologues.
La relation intéressante d'un voyage à Sainte -Luce (île de Madagascar), fait en 1787, se trouve dans le tome h des Annales des Voyages de Malte-Brun.
Je dirai enfin que le travail le plus important de Lislet,
celui dont il n'a jamais cessé de s'occuper avec un soin scrupuleux durant sa longue carrière, et qui doit fixer d'une manière définitive les circonstances climatologiqucs de l'île de France , ne sera pas perdu pour la science. Je crois , en effet , me rappeler que M. de Freycinet , qui , en 1818, compara soigneusement les instruments météorologiques de YUranie à ceux de Lislet, obtint de ce physicien une suite de tableaux embrassant un intervalle de plus de trente années. Lorsque ces tableaux seront convenablement réduits et discutés, ils feront connaître avec toute la précision désirable :
La température moyenne et les températures extrêmes de l'île de France;
La hauteur du baromètre au bord de la mer par 20° de latitude sud; sa variation diurne et sa variation mensuelle ;
L'étendue des changements de pression atmosphérique qui annoncent ou accompagnent les ouragans épouvantables dont les régions tropicales ont tant à souffrir ;
La hauteur moyenne de la pluie annuelle et les énormes différences qui existent entre les années sèches et les années humides, soit quant à la quantité totale d'eau recueillie, soit relativement au nombre de jours pluvieux ;
Etc., etc.
Une note qui m' arrive de l'île de France m'apprend que Lislet a continué ses observations jusqu'à la fin de 1834. Son travail embrasse donc plus d'un demi -siècle. Cinquante années d'observations faites par la même personne, dans le même lieu et avec les mêmes instruments, ne pourront manquer de jeter beaucoup de lumière sur
la question aujourd'hui tant débattue de l'influence climatologique du déboisement; dans ce long intervalle, en effet, la manie des défrichements n'a pas été moins vive dans les colonies qu'en Europe.
Lislet- Geoffroy est mort le 8 février 1 836, à l'âge de près de quatre-vingt-un ans, avec le titre d'ingénieur hydrographe de Maurice. Sous la domination française, il avait été promu pendant la guerre au grade de capitaine du génie.
Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt des détails que le savant mulâtre donne lui-même sur sa vie dans une lettre à M. de Zach, que m'a communiquée M. Wartmann de Genève :
«Je suis né à l'île de Bourbon, le 23 août 1755, de Niama, négresse de Guinée. Elle était petite-fille de Tonca Niama, roi de Galam, qui fut pris dans une guerre et massacré avec tous les mâles de sa famille, selon un usage assez fréquent dans ces contrées.
«Ma mère, alors âgée d'environ neuf ans, fut réduite en esclavage et vendue aux agents de la compagnie, qui l'envoyèrent à l'île de France vers 1730. M. Geoffroy l'obtint de M. David, gouverneur de cette colonie, pour lui rendre la liberté. Elle le suivit à Bourbon, où elle l'entoura de soins durant sa vieillesse.
« M. Geoffroy voulut prendre soin de mon enfance et m' élever lui-même; il me donna les premiers principes de dessin et de mathématiques; il voulut aussi m'apprendre le latin , étude dans laquelle je fis peu de progrès. Gomme je n'avais point de fortune, il me fit entrer au service dès ma quinzième année, et peu après je pas-
sai à l'île de France, où M. le chevalier de Tromelin, ancien contre -amiral, croyant voir en moi des dispositions pour la marine , m'employa aux travaux du port neuf dont il était chargé. Là , ayant à ma disposition ses livres et ses instruments, je m'appliquai à l'étude des mathématiques et de l'astronomie. Ne pouvant me procurer des maîtres, M. de Tromelin voulut bien m' assister de ses conseils et me donner des encouragements. C'est à ce généreux protecteur que je dois le peu de talents que j'ai pu acquérir et mon avancement dans le service. Par reconnaissance, et plus encore par attachement, je m'embarquai avec lui au commencement de la guerre de 1778 comme aide-pilote.
«J'obtins en 1780 un emploi de dessinateur au génie militaire de l'île de France.
«Le 23 août 1786, je fus élu correspondant de l'Académie royale des sciences de Paris ; j'ai envoyé à cette société savante une suite de douze années d'observations météorologiques et une série d'expériences sur la force et la pesanteur des bois de cette colonie, faites par M. Malavois, et que j'ai été chargé de continuer après son départ.
« En 1787, je fus envoyé par le gouverneur général à la baie de Sainte -Luce, dans le sud de l'île de Madagascar ; je levai la carte de cette baie et celle du pays jusqu'à quinze lieues dans les terres, où j'ai visité les eaux thermales de la vallée d'Amboule; j'ai envoyé de ces eaux à M. le duc de La Rochefoucauld, à Paris. — Mon journal a été imprimé dans les Voyages modernes,
« En 1788, je fus chargé de lever la carte d'une partie de l'île de France; ce travail a été envoyé au dépôt à
550 LÏSLET-GEOFFROY.
Paris, et m'a valu ici la commission d'ingénieur- géographe. Dans les temps difficiles de la Révolution, j'ai été assez heureux pour concourir à préserver cette colonie des malheurs et des désastres qui ont bouleversé nos colonies occidentales. Fidèle à mes principes, j'ai voulu mériter la confiance de mes chefs et celle des gens de couleur dont j'ai présidé constamment les assemblées, et nous avons évité les événements fâcheux dont nous étions menacés en 1794.
«A cette époque, M. Geoffroy m'adopta par un acte authentique, et je pris son nom; de là celui de Lislet- Geoffroy , que je porte.
«Cette même année, les administrateurs généraux me chargèrent d'une mission pour les îles Séchelles; j'y fis des observations sur les diverses productions du pays et sur les baies, ports, îlots et dangers de cet archipel. A mon retour, le général Malartic me fit officier adjoint au génie militaire.
«Le capitaine général Decaen, en prenant le commandement des colonies orientales en 1803, me confirma dans le grade de capitaine. A la prise de l'île de France, il me nomma chef de la commission du génie "four la remise de la place; cette opération faite, la remise des fortifications et de tout ce qui dépendait du génie opérée, il ne me fut pas possible de me rendre en France , aux termes de la capitulation de cette île, étant alors âgé de cinquante -cinq ans, et ayant eu le malheur de perdre mon épouse en 1804, dont j'avais eu deux enfants encore en bas âge , objets de tous mes soins et de toutes mes sollicitudes.
«Sous le gouvernement anglais, M. Farquhar, gouverneur de l'île de France, envoya une corvette visiter les côtes de la partie nord de Madagascar, et particulièrement la baie et le port Louiqui. Je fis partie de la commission qu'il nomma à cet effet , et je fus chargé de tout ce qui avait rapport à la géographie. Ce voyage m'a fourni l'occasion de faire de nouvelles observations trèsimportantes, et m'a mis à même d'apporter des corrections considérables à la carte de cette grande île , et de terminer celle de l'archipel du nord -est, à laquelle je travaille depuis longtemps.
«On a fait graver en Angleterre, par ordre du quartier-maître général, une carte particulière de l'île de France que j'ai dressée avec beaucoup de soins , et dont je puis garantir l'exactitude. Je l'ai envoyée au dépôt, à Paris , mais , à ce qu'il paraît , elle a été prise en route , en 1808. »
DISCOURS PRONONCÉ LE 15 JANVIER 1844, LORS DE L'INAUGURATION DU MONUMENT ÉLEVÉ A MOLIÈRE PAR SOUSCRIPTION NATIONALE '.
Messieurs, des paroles pleines de sens et de raison sortirent, il y aura bientôt six années, de l'enceinte de notre premier théâtre. Un comédien spirituel demandait si dans un siècle où le goût de la statuaire s'est prodigieusement étendu , si à une époque où presque chaque ville évoque le souvenir des enfants qui l'ont honorée, fait revivre leurs traits sous le ciseau des meilleurs sculpteurs, et les expose, avec un juste orgueil, aux regards de la France et des étrangers, il n'était pas inexplicable que Molière, que l'immortel Molière fût oublié.
Ces paroles ne pouvaient rester sans écho. De toutes parts on applaudit aux sentiments de l'artiste dramatique. Alors , quelques amis des lettres crurent devoir se réunir pour seconder , pour régulariser des efforts qui , cette fois, semblaient devoir conduire à un heureux résultat.
En assignant un rôle , dans cette cérémonie nationale , à la Commission de souscription , on a placé ses services infiniment au-dessus de leur valeur réelle. Je ne l'oublie-
1. M. Arago était vice - président de la Commission de souscription.
55i MOLIÈRE.
rai pas, Messieurs; mes paroles seront modestes comme la mission qui nous était échue ; toutefois, j'ai vu arriver ce moment avec quelque inquiétude, car le temps m'a manqué pour consulter mes honorables collègues et m'éclairer de leurs lumières.
Molière n'est pas une de ces célébrités équivoques que le temps, juge suprême des œuvres de l'esprit, fera descendre tôt ou tard du piédestal où l'entraînement, la passion, le manège des coteries les ont placées. Près de quarante lustres ont déjà passé sur la cendre de l'auteur du Misanthrope, du Tartufe, des Femmes savantes, de T Avare, et chaque jour a fortifié davantage les appréciations éclairées et profondes des littérateurs, des philosophes, des personnes de toute condition qui, dès l'origine, faisaient leurs délices de la lecture de ces ouvrages.
«Quel est, disait Louis XIV à Boileau, le plus grand écrivain de notre siècle? — Sire, c'est Molière, » repartit le poëte sans hésiter.
La Fontaine témoignait de son estime pour Molière en termes où la grâce s'unissait à la force, lorsque, très-peu de temps après la mort de son ami, il composait l'épitaphe commençant par ces vers :
Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, Et cependant le seul Molière y gît.
Voltaire faisait plus encore. Son enthousiasme pour l'auteur du Misanthrope lui donnait la hardiesse de disposer de l'avenir : « Molière ! s'écriait-il, Molière ! je vous prédis que nous n'en aurons jamais. »
La même idée, avec quelques modifications de forme, se retrouve dans les éloges du grand poëte , couronnés par l'Académie française, en 1769. L'Académie, tribunal littéraire grave et compétent, croyait donc elle-même à un «trône resté vacant; à une place réservée et désormais inaccessible ; à l'homme inimitable ! » Elle permettait qu'on regardât le génie de Molière « comme le terme où l'esprit humain s'élève par degrés, et d'où il ne peut plus que descendre. »
La Harpe (on ne l'accusa jamais de se complaire dans le panégyrique), La Harpe, même après les transformations singulières qui s'opérèrent dans son esprit à la suite de nos discordes civiles, La Harpe appelait Molière l'homme divin.
Vous croyez, sans doute, qu'il serait impossible de rien ajouter aux témoignages admiratifs de Boileau, de La Fontaine, de Voltaire. Détrompez-vous, Messieurs; ces trois grands écrivains ont été dépassés par un géomètre. Moivre, son illustration scientifique ne saurait être mise en doute, Moivre avait coutume de dire : « J'aimerais mieux être Molière que Newton ! »
Et les étrangers? sous quel jour voient-ils notre compatriote ?
Vous savez avec quelle vivacité naturelle les peuples se disputent la prééminence intellectuelle. Citez Descartes, Pascal, Corneille, Racine, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, d'Alembert, Buffon, Lagrange, Lavoisier, Laplace, etc., vous entendez aussitôt les noms retentissants de Bacon, de Galilée, de Newton, de Leibnitz, de Huygens, d'Euler, de Kepler, de Linné, de Dante, de
Shakspeare, de Milton, de Tasse, de l'Arioste, de Priestley, de Volta, de Gavendish, etc.
Molière, le seul Molière a le privilège d'être sans rival, sa supériorité est unanimement reconnue, hautement proclamée dans le monde civilisé.
Soyons donc sans scrupules , Messieurs ; nos impressions n'ont pas été trompeuses.
Nous inaugurons aujourd'hui la statue d'un grand homme !
On est vraiment obligé de faire effort sur soi-même, pour ne pas céder au désir de jeter un coup d'œil sur les combinaisons profondes et hardies, sur les situations piquantes, sur les peintures chaudes et vraies dont les principales compositions du poëte philosophe présentent de si parfaits modèles.
Mais, à quoi servirait ici l'analyse de pièces que le monde entier a vues et admirées, dont tous ceux qui m'entendent pourraient réciter de longs passages? Peutêtre la vie du poëte a-t-elle été moins généralement appréciée; peut-être aussi n'a-t-on pas fait une énumération suffisamment concentrée et fidèle des services que Molière a rendus aux mœurs publiques, des travers, des ridicules dont il a purgé la société. Voilà ce qui semble devoir être raconté en face de ce monument. N'encourageons personne à imaginer que la dignité dans le caractère, la régularité dans la conduite, l'honnêteté dans les actions, sont, chez l'homme de talent, de simples accessoires. Proclamons bien haut que le génie lui-même ne mériterait pas ces hommages solennels, ces témoignages publics de vénération, si, au lieu de s'exercer sur des
sujets qui élèvent l'âme, qui font vibrer le cœur, qui nous rendent meilleurs , il dépensait ses forces en vaines subtilités sans influence sur les progrès de l'esprit humain.
Quelques mots seulement, et le côté par lequel le grand homme aimait surtout à être apprécié, se présentera dans tout son jour.
Après avoir résisté à de nombreuses, à de pressantes sollicitations, Poquelin quitte, à quatorze ans, l'atelier et la boutique de son père. Vous le voyez aussitôt se livrant aux études les plus solides, et particulièrement à celle des sciences, sous le célèbre Gassendi. Poquelin ne pensait pas , avec la jeunesse présomptueuse de son époque, que les dons naturels pussent fructifier sans culture.
En ce temps-là on croyait sérieusement dans le monde entier, qu'un comédien était un homme dégradé. Réciter en public, avec l'approbation et en présence des magistrats, même ses propres ouvrages, paraissait un crime digne de damnation.
Molière dédaigna cet absurde préjugé. 11 se fit comédien et auteur. De cette époque datent en France les principaux progrès de l'art théâtral, ce noble délassement des esprits de toutes les conditions et de tous les âges.
La conduite irréprochable de Molière après sa grave résolution , a plus contribué qu'on ne pense à faire tracer enfin une ligne de démarcation nette et précise entre l'honneur véritable et les honneurs de convention.
Des relations de collège et un talent reconnu eussent fait aisément de Molière le secrétaire d'un prince du sang. Les avantages d'une si belle position ne tentèrent
pas le jeune poëte : il préféra rester un homme de génie !
Molière consacra toujours à des aumônes, à des libéralités une large partie de ses revenus; aussi était-il adoré des malheureux et de ses camarades.
Il fit plus (notre fragilité justifiera ces trois mots), il fit plus, car il rechercha avec empressement les jeunes gens dont le talent commençait à poindre , les jeunes auteurs qui pouvaient un jour devenir ses rivaux.
Témoin Racine, dont Molière devint le protecteur, et, on doit l'avouer, à une époque où il fallait être Molière pour apercevoir l'immortel auteur de Britannicus , de Phèdre , d'Athalie, dans les premiers essais d'un versificateur encore inexpérimenté.
Lorsque Colbert envoya cent louis à Racine, au nom de Louis XIV, pour le remercier de l'ode si connue sur le mariage du monarque, le public remarqua malicieusement que la générosité du fastueux souverain d'un grand royaume n'avait pas surpassé celle que le simple comédien venait d'exercer en faveur du jeune poëte.
Molière, dans toutes les circonstances de sa vie, montra pour le vice cette haine vigoureuse, si bien dépeinte dans le Misanthrope, et qui a fait supposer qu'il s'était transporté lui-même sur la scène.
Molière, sorti du peuple, ambitionnait par -dessus tout ses suffrages. En butte à mille passions haineuses, il eut besoin d'un appui solide, et pour le conquérir il composa plusieurs pièces dans le goût de celles que la multitude applaudissait au théâtre de Scaramouche. Mais qu'on y regarde de près, ces ouvrages secondaires, que des juges inattentifs qualifient d'une manière sévère et en termes
qu'il ne m'est pas permis de répéter ici, renferment euxmêmes des scènes admirables. C'est ainsi que l'immortel poëte préludait à la réforme qui lui permit plus tard de donner au même public les comédies irréprochables des Femmes savantes, de l'Avare, du Tartufe et du Misanthrope.
Si Molière aima le peuple, le souvenir du peuple lui resta fidèle. En 1773, à l'occasion d'une représentation avortée, dont le produit devait servir à faire élever une statue au père de la bonne comédie, Lekain consignait dans ses Mémoires ces paroles bien remarquables : « La masse la plus pauvre et la plus sensible de la nation reçut l'annonce de la représentation avec le plus grand enthousiasme ; mais les belles dames et les gens du bel air n'y firent pas la moindre attention. »
Les hommes d'élite doivent compte à la patrie, à leurs contemporains, à la postérité , de l'usage qu'ils ont pu faire des qualités éminentes dont la nature les a dotés. La mémoire de Molière peut défier de telles investigations. En quinze années l'incomparable poëte composa trente pièces. Molière n'avait que cinquante et un ans quand la France le perdit.
Nous avons dépeint l'auteur; voyons rapidement dans ses Œuvres, je ne dis pas de quels plaisirs, l'énumération serait trop longue, mais de quels services, de quels bienfaits la société lui est redevable.
Avant Molière, la comédie ne reproduisait guère chez nous que les ridicules des bouffons et des valets. Le grand homme transporta le premier sur la scène les personnages puissants et titrés. Eux aussi , dès ce moment , étalèrent aux yeux d'un public moqueur, impitoyable, leurs tra-
vers et leurs vices. C'est de Molière que date l'égalité devant le parterre.
A l'époque des débuts de Molière, le faux bel esprit achevait d'envahir la France. Un jargon presque inintelligible, une galanterie ampoulée, du phébus dans l'expression de tous les sentiments, avaient usurpé, à Paris, comme dans la province, la place du naturel. Les Précieuses ridicules parurent , et le naturel reprit son empire, et notre belle langue échappa à la ruine qui la menaçait.
BulTon disait : « Le style, c'est l'homme. » D'un seul trait, le grand peintre établissait ainsi les vrais rapports de l'auteur et de l'œuvre. Il aurait pu ajouter que dans un pays enclin à l'imitation , le mauvais style de quelques auteurs en renom, suffirait pour infecter les œuvres de tous et dénaturer le caractère national. Un petit acte de Molière préserva la France de ce malheur.
On chercherait vainement un vice, disons mieux, un ridicule, un simple travers, dont les moralistes dogmatiques aient réellement guéri les hommes. Molière a été plus heureux. Voulez -vous connaître le langage fade et alambiqué des ruelles, des salons de l'hôtel de Rambouillet? Lisez la comédie où Molière le balaya d'un revers de sa plume; la société n'en offre plus de traces.
Molière a eu, dans les Femmes savantes, l'honneur d'anéantir le plus lourd , le plus insupportable des ridicules : l'abus de l'érudition.
Il n'est pas d'esprit sincèrement, consciencieusement voué à l'étude, qui ne le remercie aussi d'avoir flagellé le savoir dégradé par le pédantisme, et la manie des lectures de société.
Dans le xvue siècle, les médecins affectaient de marcher en robe et en rabat. Afin , dit-on , de ne pas être compris des malades, ils écrivaient leurs consultations en latin. Grâce à Molière, la science est restée et le charlatanisme a disparu.
Les critiques de l'immortel poëte contre les médecins du grand siècle, ont reçu la sanction des savants et spirituels docteurs de notre époque. Des membres de la Faculté et de l'Académie de médecine m' écoutent en souriant. Ces deux corps figurent noblement dans notre liste de souscription.
Les sarcasmes acérés de Molière, ses ingénieuses plaisanteries ont contribué tout autant que les œuvres sérieuses de Bacon, de Galilée et de Descartes, à renverser de son piédestal le péripatétisme moderne. C'est Molière aussi qui donna le coup de mort aux galimatias des métaphysiciens de l'époque , à leurs nuageuses subtilités. Si ce travers venait à ressusciter, il suffirait d'appeler une seconde fois à notre aide Marphurius , Pancrace , et tout serait dit.
Sous l'influence de deux pièces du grand comédien , un mode d'éducation sagement indulgent a remplacé, pour les jeunes filles, un ancien système follement sévère; l'ignorance et l'esclavage n'ont pas semblé les vrais garants de la sagesse.
La peinture si gaie , si grotesque de M. Jourdain n'a sans doute pas eu le privilège d'anéantir le penchant de la riche bourgeoisie à s'allier à la noblesse , mais on peut affirmer qu'elle y a apporté de notables tempéraments.
L'utilité, voilà toujours le but de l'auteur philosophe, m.— m, 36
même dans celles de ses pièces où le sujet paraît le plus frivole. L'amusement, la gaieté, le rire, ne marchent qu'en seconde ligne : ce sont pour lui les moyens. Voyez les Amants magnifiques. Louis XIV veut qu'on représente deux princes se disputant le cœur d'une femme, en donnant, à l'envi l'un de l'autre, des fêtes magnifiques et galantes. Molière jette un devin parmi les acteurs de ce fade tournoi, et l'astrologie judiciaire, encore vivace en 1670 , tombe dans un ridicule auquel elle n'a point survécu.
Une autre fois, Molière flétrit l'avarice en traits mordants, ineffaçables. Les sentiments, les démarches, les préoccupations, le langage de l'avare , tout est reproduit sur la scène avec une admirable fidélité. Le spectateur atteint de ce vice, oublie que la pièce a plus de cent cinquante ans de date; il s'imagine avoir posé devant le grand peintre; il lui arrive enfin de craindre qu'un voisin clairvoyant ne s'écrie : Harpagon ! Harpagon ! voici ton modèle.
Philosophes, moralistes, législateurs, inclinez -vous devant Molière ; les gais tableaux du comédien ont , je le répète, plus heureusement, plus profondément modifié la société civile, que n'avaient réussi à le faire et vos ennuyeux sermons et vos prescriptions impérieuses.
Il n'est pas jusqu'à de simples travers dont Molière n'ait voulu préserver les hommes de bien : tel est le but réel du Misanthrope, un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. L'auteur a réussi avec un art merveilleux , avec une finesse de tact qui étonne, à faire sourire aux dépens de son misanthrope, tout en le laissant le personnage de
la pièce auquel chaque spectateur honnête voudrait ressembler de préférence.
Un œil vulgaire n'aperçoit, en général , dans les sociétés modernes qu'une superficie commune, que des caractères d'une uniformité banale. Le contemplateur, c'est ainsi que Boileau appelait Molière, avait trouvé le secret de découvrir les vices des hommes au milieu de leurs astucieuses métamorphoses. 11 sut, dans l'occasion, écarter d'une main ferme les enveloppes d'emprunt, jeter au loin tout bagage de convention , se saisir du fond même des caractères, et tracer des peintures qui seront éternellement vraies, car les modèles ont été pris dans la nature même.
Molière réussit ainsi à démasquer les hypocrites, les faux dévots. Il eut le courage d'exposer ces personnages sur la scène dans toute leur laideur, et avec l'accompagnement de bassesse, de perfidie, d'ingratitude qui les caractérise.
De ce moment, la vie du poëte fut un pénible combat.
Les faux dévots tiraient de leurs odieuses menées , de trop gros avantages pour y renoncer sans lutte. A force d'astuce, d'habileté, de persévérance, ils intéressèrent à leur cause des personnes respectables, sincèrement pieuses, et se crurent certains du triomphe. Ils criaient dans tous les lieux et sur tous les tons qu'un misérable comédien s'était scandaleusement arrogé le droit de juridiction en matière sacrée.
Le misérable comédien resta inébranlable. 11 opposa la fermeté de l'homme de bien à d'infernales intrigues.
Dans la pièce immortelle, le principal personnage veut
se tirer d'une position délicate à l'aide de l'exécrable maxime :
11 est avec le ciel des accommodements.
Aucun accommodement n'était possible avec Molière. Le philosophe avait peint d'après nature; il n'aurait jamais consenti à affadir ses couleurs, à gazer son tableau. Le chef-d'œuvre ira à la postérité tel que l'auteur l'avait composé.
Molière a-t-il donc arraché à tout jamais les germes de la plus odieuse des hypocrisies ?
Non, Messieurs, il n'a été donné à personne, pas même a Molière, de changer la nature humaine.
Ce que Molière a fait avec un talent sans pareil , c'est de mettre sous les yeux du monde entier le vrai signalement de l'imposteur qui se couvre du masque de la religion. Depuis ce jour, les hypocrites de cette pire espèce se cachent ; ils sont réduits à des manœuvres ténébreuses. Qui pourrait soutenir, ô Molière , que ton génie , que ta vertueuse persévérance ont été sans résultat, lorsque, modifiant un vers contemporain, je puis m'écrier avec l'assentiment de tous :
Et ton nom prononcé fait pâlir les tartufes !
Partout où pénétraient leurs armées victorieuses , les anciens élevaient des monuments destinés à transmettre aux générations futures le souvenir de belles actions et de grands noms. De notre temps, les hommes ont trop de lumières pour mettre les conflits sanglants de la guerre au premier rang : le premier rang appartient au triomphe
de l'intelligence et de la raison. Il est donc permis d'espérer que l'architecture, que la statuaire, sortant des voies étroites dans lesquelles on les forçait jusqu'ici de marcher, seront appelées à consacrer ces époques glorieuses où la France brisa une à une les entraves que la tyrannie et les préjugés, l'intolérance et le fanatisme avaient semées sous ses pas. Alors, Messieurs, le monument de Molière, sans perdre le caractère qu'aujourd'hui vous lui imprimez, occupera une place éminente, qu'on me passe l'expression , parmi les chapitres de l'histoire nationale, en pierre, en marbre, en bronze, que le génie de nos artistes aura créée. L'objet, la date du monument, et surtout le lieu qu'il occupe, arrêteront fortement l'attention.
Remontez, Messieurs, par la pensée, au 21 février 1673. La foule se portait dans cette rue à flots précipités : ignorante, fanatisée, elle venait outrager la cendre à peine refroidie de l'auteur du Tartufe. Aujourd'hui, dans les spectateurs qui nous entourent, je n'aperçois que des admirateurs enthousiastes de l'immortel poëte.
Le 21 février 1673, on obtenait difficilement, malgré la protection avouée de Louis XIV, le modeste coin de terre où Molière devait reposer en paix. En 1841 , en 1842, les pouvoirs de l'État, l'administration municipale de Paris, de grandes corporations, une multitude d'honorables citoyens ont voulu, à l'envi, concourir à l'acquisition du terrain où est venu s'élever le monument réparateur que vous saluez.
L'histoire a conservé les actes, moins odieux encore que ridicules, par lesquels un prélat, se soumettant de
mauvaise grâce à la volonté d'un grand monarque, permettait à peine d'ensevelir dans le cimetière commun de la paroisse Saint- Joseph les restes inanimés d'un homme de génie. La permission était donnée à la condition (le mot condition n'est pas de moi) qu'il n'y aurait ni pompe dans la translation , ni service dans aucune église de Paris; que tout, enfin, se passerait de nuit.
Voyez, Messieurs, le contraste : c'est en plein jour que les autorités municipales de la métropole, que les corporations savantes et littéraires, que les élèves des écoles publiques, que des citoyens de tous les âges se pressent devant la maison de Molière; je puis même l'assurer hardiment, si un regret, si un seul regret se mêle aux marques de sympathie dont vous êtes témoins, c'est que l'espace, la saison , n'aient pas permis de donner à cette cérémonie , plus de pompe et de grandeur.
Combien il y a loin, Messieurs, de ce sentiment à celui qui, en 1673, cherchait à faire descendre les obsèques du vertueux philosophe au niveau de celles d'un vil malfaiteur !
Quand la simple dalle que les amis de Molière eussent été si heureux d'obtenir d'une tolérance intelligente, et qu'ils furent réduits à placer furtivement et de nuit, devient, cent soixante-onze ans après, un magnifique monument, dans le quartier le plus fréquenté de la capitale, on peut espérer que les esprits aveugles et rétifs sentiront le besoin d'être de leur siècle.
Désormais, ces colonnes, ces statues, proclameront aux yeux de tous que les préjugés sont tôt ou tard vaincus par la raison publique; elles exciteront à regarder
avec un dédaigneux sourire les pygmées qui , en raidissant leurs petits bras, espèrent arrêter la marche de l'esprit humain. Du haut de ce monument glorieux, Molière nous criera sans relâche, de ne point écouter la voix du découragement, de marcher au contraire, d'un pas ferme et persévérant , vers l'avenir que son génie avait aperçu, dont il déblaya les approches, et au sein duquel l'humanité trouvera dans un majestueux repos le prix de ses longues , de ses sanglantes luttes.
-oOo-
M. Arago a composé des discours pour les funérailles de Delambre, Cuvier, Hachette, Dulong, Poisson, Prony, Puissant, Bouvard, Gambey, Gay-Lussac. Le discours prononcé sur la tombe de Poisson a été inséré comme Appendice à la suite de la Biographie de ce géomètre, t. Il des OEuvres et des Notices biographiques, p. 690.