III.— m
sauvages de la Corse et de l'île d'Elbe. Là, sous la tente, dans la cabane du pâtre, sur des rochers battus de la tempête, les travaux pénibles de la journée n'empêcheront pas le laborieux observateur de s'initier scrupuleusement à tout ce que la grande géodésie offre de subtil, de délicat, de profond.
Revenu à Paris, également habile dans la pratique et dans la théorie, l'ingénieur sera absorbé, pendant toutes ses journées, par les discussions techniques, les calculs arides, mais éminemment utiles, que les travaux du Dépôt de la guerre exigent impérieusement. Ses veilles, il les consacrera à la rédaction du célèbre Traité de Géodésie, et du Traité, non moins capital, d'arpentage et de nivellement.
Sans jamais cesser de prendre une part active à la discussion numérique, à la coordination minutieuse des documents recueillis par les officiers de nos armées, Puissant, après la publication de ses deux grands ouvrages, en répandra complètement les principes parmi les ingénieurs-géographes, et ce corps deviendra une des gloires de la France.
Le titre d'académicien redoublera encore Tardeur de notre confrère. Chaque nouvelle édition de la Géodésie offrira des améliorations réelles, là même où les plus habiles n'avaient pas soupçonné la nécessité d'une modification légère.
Enfin, l'heure de la retraite légale sonnera pour le colonel d'état-major , et l'administration de la guerre sentira l'impossibilité de se séparer d'un collaborateur infatigable, devant lequel d'ailleurs toutes les prétentions
iront respectueusement s'incliner; et Puissant restera l'appréciateur scrupuleux, habile, consciencieux, de l'immense canevas de triangles qui servent de base à la nouvelle carte de France, une des opérations les plus vastes, les plus utiles, dont les annales des peuples aient conservé le souvenir.
Quand ces aperçus auront été convenablement développés, on ne s'étonnera pas que le nom de géodésie réveille toujours dans la pensée de ceux qui le prononcent, le nom de notre confrère. Ce n'est pas une petite chose, Messieurs, que d'être devenu ainsi, en Europe, la personnification d'une belle science!
Puissant ne laissera pas seulement parmi nous le souvenir impérissable d'un académicien d'élite. Le jour viendra de vous raconter aussi sa vie intérieure. Ceux qui ne le connurent point personnellement, apprendront alors tout ce qu'il y avait de dévouement dans l'époux, de tendresse dans le père, d'affabilité dans l'ami, d'indépendance, de fermeté, de désintéressement clans l'officier. Si le sort me réserve l'honneur d'entretenir une seconde fois l'Académie de notre illustre et si regrettable confrère , je ne manquerai pas de montrer aussi en lui l'excellent citoyen; de dépeindre les joies ineffables qu'il éprouvait pendant les triomphes de la France; les poignantes, les patriotiques douleurs qui bouillonnaient dans son âme à l'époque de nos revers. La science, Messieurs, semble grandir en majesté, en puissance, quand elle s'allie à toutes les vertus publiques et privées.
Adieu, mon cher confrère ; adieu, Puissant, adieu.
Messieurs, le vieillard vénérable dont la fin inattendue excite des regrets si profonds et si légitimes, était un des doyens de l'Académie des sciences, et le plus ancien membre du Bureau des Longitudes. Cinquante années de la vie de notre confrère ont été consacrées à des travaux laborieux, difficiles ; j'ajouterai à des travaux éminemment utiles, car tel est le côté par lequel Bouvard désirait surtout qu'on les louât. J'aurai accompli un vœu plus d'une fois exprimé en ma présence, si les paroles d'adieu que je vais tristement adresser à mon vieil ami, peuvent prendre elles-mêmes un caractère d'utilité , et servir d'encouragement à de jeunes astronomes.
Bouvard naquit en 1767 dans un obscur village d'une vallée des Alpes peu éloignée de Saint -Gervais et de Chamouny, mais rarement visitée par les voyageurs. Ses parents étaient absolument sans fortune. A dix-huit ans, le jeune Bouvard n'avait guère devant lui pour toute perspective, que le mancheron de la charrue, le cornet sonore qui ramène tous les soirs au chalet les troupeaux dispersés sur les pentes des montagnes, et le fusil de simple soldat dans l'armée du roi de Sardaigne. De secrets pressentiments lui persuadèrent de venir à Paris. Après quelques représentations dictées par l'affection et une légitime inquiétude, toute la famille se cotisa, et le futur astronome, un bâton de voyage à la main, le sac sur le dos, se mit en route pour la capitale.