‹ Œuvres de François Arago (volume 2)Chapitre 73 sur 79 · Les funérailles de Bouvard ont eu lieu le 11 juin · texte numérisé non relu

Les funérailles de Bouvard ont eu lieu le 11 juin

11 serait superflu de raconter ici combien fut d'abord cruel dans la grande ville, le désappointement d'un jeune homme sans protection, sans relations, sans vocation décidée, et dont les faibles ressources pécuniaires s'épuisèrent rapidement. Contentons-nous de dire que si Bouvard n'avait pas le moyen de prendre chaque jour ses repas, il ne manquait jamais d'assister aux leçons publiques et gratuites du collège de France. Pendant quelques mois, son esprit flotta incertain entre les mathématiques et la chirurgie. Les mathématiques l'emportèrent; les progrès furent rapides, et bientôt l'auditeur assidu de Mauduit, de Cousin, eut lui-même des éièves particuliers, parmi lesquels il s'est toujours complu à citer M. de Saint-Aulaire, actuellement ambassadeur de France à Londres, et le général Demarçay.

Le hasard (son rôle dans les événements de la vie est beaucoup plus grand que notre vanité ne consent à l'avouer) rendit Bouvard témoin des travaux de l'Observatoire. Dès ce moment naquit chez lui une véritable passion pour l'astronomie. Vous tous, Messieurs , qui avez vu notre confrère , constamment calme , réservé , vous trouverez peut-être que le mot de passion a ici quelque chose d'outré. Détrompez- vous : aux approches d'un phénomène céleste important, Bouvard était dans un état fébrile manifeste ; le nuage qui, dans le moment d'une éclipse d'étoile ou de satellite, menaçait de lui dérober la vue de la Lune ou de Jupiter, le plongeait dans le désespoir; à la fin de sa vie, il rapportait encore avec une douleur naïve les circonstances qui, quarante années auparavant, l'avaient empêché de faire certaines obser-

vations. Otez la passion, et dans Bouvard, passant, la Table de logarithmes à la main , des journées, des semaines, des mois entiers pour découvrir la faute de calcul que tel ou tel élève astronome avait commise en s'exerçant, vous ne trouverez plus qu'un fait sans cause, qu'une anomalie inexplicable.

L'événement culminant dans la carrière de notre confrère, c'est la connaissance qu'il fit en 1794 de M. de Laplace. Le grand géomètre, retiré a. la campagne près de Melun, composait alors la Mécanique céleste. Il ne pouvait suffire seul à l'ensemble de calculs transcendants et de déductions numériques que cette immense entreprise exigeait. Bouvard se mit à sa disposition avec un dévouement sans bornes, et qui ne subit jamais d'affaiblissement. Laplace, d'autre part, s'attacha à faire rendre justice au collaborateur infatigable et modeste que l'intrigue aurait pu supplanter. Par la double influence de titres incontestables, incontestés, et du crédit légitime d'un ami illustre, Bouvard devint, successivement, adjoint du Bureau des Longitudes, membre du même corps savant et de l'Académie des sciences. Ajoutons que la fortune de l'astronome ne s'en ressentit guère, les libéralités de Bouvard envers une famille pauvre et trèsnombreuse ayant toujours augmenté presque aussi rapidement que les appointements réunis de ses diverses places.

C'est assurément un spectacle plein d'intérêt, que celui d'un jeune homme qui s'élève de la position la plus humble jusqu'aux premières dignités scientifiques; malheureusement, on ne doit pas espérer qu'il se reproduira

souvent. Si, envisagée surtout de son point de départ, la carrière parcourue par Bouvard est immense, c'est que notre ami fut toujours animé d'une ardeur extraordinaire pour le travail; c'est que le découragement ne l'atteignit jamais ; c'est que sa persistance à recommencer sans cesse la même recherche pourrait servir de modèle aux plus opiniâtres.

Les distractions de notre société, Bouvard les connaissait à peine. Observateur exercé et habile , il passa , pendant de longues années, toutes les nuits sans nuages, à côté des grands instruments de l'Observatoire. La Table générale des comètes présente plusieurs de ces astres dont la découverte lui appartient. Sa spécialité, toutefois, nous la trouverions dans les calculs numériques, dans les calculs fastidieux qu'un écrivain illustre a si bien caractérisés par ces paroles : « Us fatiguent l'attention sans la captiver. » Bouvard en exécuta des masses effrayantes, soit quand il s'occupa de la Théorie de la Lune, à l'occasion d'un prix proposé par la première classe de l'Institut, prix qu'il partagea avec le célèbre Burg , de Vienne ; soit en construisant des Tables nouvelles de Jupiter, de Saturne, d'Uranus; soit enfin, et principalement, lorsqu'il fallut fournir à Laplace le moyen d'insérer dans sa Mécanique céleste autre chose que des formules purement algébriques.

Combiner des nombres était devenu pour notre confrère une seconde nature. Sa main défaillante traçait encore des chiffres l' avant-veille du jour où nous l'avons perdu. Aussi, me serait-il permis d'emprunter à l'éloge d'Euler le trait qui le termine, et de m'écrier, sans aucune appa-

rence de flatterie : « Le 7 juin 1843, Bouvard cessa de calculer et de vivre. »

Déjà, Messieurs, il a été dans ma destinée d'accompagner jusqu'à ces champs de repos les restes inanimés de plus de cent membres de l'académie des sciences. Au milieu de ces tristes devoirs, j'ai constamment recueilli avec scrupule les indices qui me mettaient sur la voie des dernières pensées , des dernières impressions de nos confrères. Je ne renoncerai pas aujourd'hui à cette vieille habitude, et je dirai : si une conduite sans reproche , si une vie utilement employée peuvent jeter quelque adoucissement sur le moment solennel qui nous sépare d'une famille chérie, d'amis dévoués, la fin de Bouvard a été calme et sereine. Aucun soupçon n'effleura jamais le caractère moral du savant astronome. Le cabinet de son appartement où il a expiré ne pouvait manquer d'éveiller en lui les plus flatteurs souvenirs : c'est le lieu même où, plusieurs fois la semaine, Laplace allait coordonner ses savantes formules avec les résultats numériques de l'infatigable calculateur. Le dernier regard de notre confrère a dû se porter sur un casier spécial où se trouvaient à part, dans la situation la plus apparente, Y Exposition du Système du monde, les cinq volumes de la Mécanique céleste à la publication desquels il avait concouru.

Je ne sais si, dans sa profonde modestie, notre confrère a jamais songé à un souvenir de la postérité ; en tout cas, cette espérance ne sera point déçue : le nom de Bouvard a été inscrit par la reconnaissance et par l'amitié dans deux ouvrages immortels. Il était glorieux, Mes-

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sieurs, de laisser en mourant le droit de faire graver sur sa tombe : « Il fut le collaborateur et l'ami de Laplace. » Quel éloge ne pâlirait point à côté de ces paroles! Adieu , Bouvard , adieu.

GAMBEY *

Permettez-moi , Messieurs, d'adresser de tristes paroles d'adieu au grand artiste dont la mort prématurée a si douloureusement impressionné la capitale.

Des relations intimes qui datent de plus d'un tiers de siècle; une affection mutuelle qu'aucun dissentiment, qu'aucun nuage n'a jamais troublée, me donneront, j'espère, quelques droits à votre indulgente attention.

Depuis l'époque où un heureux hasard fit sortir Gambey de l'isolement dans lequel les préjugés, la routine, l'ignorance, le tenaient obstinément renfermé, chaque année de sa vie a été marquée par d'éclatants services rendus aux sciences et aux arts. Notre confrère avait acquis de bonne heure des connaissances étendues en géométrie, en mécanique rationnelle, en physique, en chimie; l'art du dessin graphique lui était aussi très- familier. De là cette sûreté de vue, cette netteté de conception, ces dispositions intelligentes et judicieuses que les connaisseurs admiraient dans les instruments variés qui sortaient de ses mains. Tous portaient l'empreinte d'une imagination féconde, sagement maîtrisée par les règles inflexibles de

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