‹ Œuvres de François AragoChapitre 36 sur 68 · MORT DE POISSON · texte numérisé non relu

MORT DE POISSON

Poisson mourut le 25 avril 18/iO, à cinq beur^ du matin, dans sa cinquante-neuvième année, entouré des soins incessants et tendres d'une famille qui Tadorait. Ce triste événement aurait sans doute pu être retardé a notre confrère avait montré plus de déférence pour les prescriptions de la médecine et les prières de Tamitié; s'il eût consenti à s'interdire pendant quelque temps toute contention d'esprit. Mais pouvait-on obtenir quelque concession à ce sujet , de celui qui avait l'habitude de dire : c La vie n'est bonne qu'à deux choses : à faire des mathématiques et à les professer. » Poisson d'ailleurs, avait conçu ta pensée qui le dominait entièrement, de léguer. à son pays un traité complet de physique mathématique, et il voyait avec chagrin l'immensité des questions qu'il avait encore à traiter, et le peu de jours dont il pourrait disposer pour achever son œuvre.

Le nombreux concours de personnes de toutes les opinions qui accompagna les restes inanimés de notre

confrère jusqu'à leur dernière demeure, montra avec une entière évidence que les déchirements politiques dont la France a été le théâtre pendant plus d'un demi-siècle, y ont laissé heureusement intact le culte du génie.

POISSON CONSIDiRi GOMMB HOMME PUBUC

Si j'en croyais certains esprits craintifs, méticuleux, j'arrêterais ici le tableau de la vie de Poisson. A quoi bon, s'écrient-ils, raconter la très-petite part que notre confrère a prise aux événements prodigieux qui se sont accomplis en France pendant la durée de sa vie? La postérité s'attachera à enregistrer les découvertes dont il a enrichi la physique mathématique et les théories astronomiques ; elle ne prendra nul souci de ses opinions touchant les révolutions contemporaines, de ses répugnances, de ses sympathies.

Ces considérations, toutes spécieuses qu'elles puissent paraître, ne m'ont pas détourné de mon but; les hommes d'élite doivent être envisagés sous tous les aspects possibles; il importe à l'histoire de l'intelligence humaine de constater si, comme tant de gens le supposent, le même individu peut être un homme de génie sur un objet spécial et un homme ordinaire sur tous les autres objets.

C'est aussi une recherche très-digne d'intérêt que celle de savoir si les sciences ont le triste privilège de rendre ceux qui les cultivent avec distinction, étrangers aux sentiments qui font le bonheur des autres hommes et indifférents aux révolutions opérées dans l'ordre politique et dans l'ordre moral, à ces changements qui exercent taot

d'influence sur les destinées de rhumanité. Pour tout dire en un seul mot, Je ne saurais comprendre que dœ détails, qu'on lirait avec plaisir dans la biographie d'un homme ^lédiocre, fussent déplacés dans celle d'un homme supérieur.

Pour moi, je l'avoue franchement, j'ai appris avec un vif intérêt d'un savant éminent qui va publier la vie de Newton d'après des documents autographes et authentiques, qu'il existe, quoi qu'on en ait dit, des lettres d'amour signées de cet immortel géomètre. J'ai appris aussi avec une égale satisfaction, de la bouche d*un ancien chancelier d'Angleterre, que l'illustre auteur de la Philosophie naturelle et de l'optique avait fait ses préparatifs, qu'une circonstance fortuite rendit inutiles, pour aller combattre, en faveur de la liberté de conscience, dans les rangs des religionnaires des Çévennes, les dragons du maréchal de Villars. Ces considérations bien comprises, je passe sans scrupule à de nouveaux détails sur la vie privée et publique de Poisson. Il n'est d'ailleurs pas impossible que chemin faisant je trouve l'occasion de réfuter quelque méchante calomnie.

Le père du grand géomètre avait fait comrpe simple soldat la campagne de Hanovre ; il eut beaucoup à souffrir dans ce temps de la hauteur, de ta morgue de ses chefs. Leurs mauvais procédés lui deymrent enfin si insupportables qu'il déserta; aussi applaudit-il avec enthousiasme à l'abolition des privilèges nobiliaires prononcée en 1789 par l'Assemblée nationale. Plus tard, nous le trouvons à Pithiviers , chef des autorités révolutionnaires; à ce titre il recevait le Moniteur. Ce journal

était la lecture quotidienne du futur géofûètre», Youâ savez maintenant comment notre confrère était devenu le répertoire vivant et fidèle de tous les événements de Tordre militaire et de Tordre civil qui marquèrent notre première Révo^tion. Vous savez aussi sous quelles influences se développèrent en lui les sentiments démocratiques qu'il professa publiqu^ooent dans sa jeunesse.

Les opinions de TÉcole polytechnique éprouvèrent diverses transformations suivant les circonstances extérieures. Lorsque Poisson y entra, elle était franchement républicaine. Autour de TÉcole, foyer de lumière, s'était groupé un certain nombre de personnes qu'on pouvait à bon droit appela des socialktes, car leurs réflexions, leurs études, leurs systèmes, ne tendaient à rien moins qu'à une transformation radicale de la société. Au nombre de ces personnes, je citerai Clouet, Ferry, Champy et Saint-Simon , qui commençait déjà à devenir fameux par ses excentricités. Le bon sens précoce de Poisson lui fit adopter théoriquement tous les principes de la nouvelle École qui étaient conformes à la raison, et semblaient réalisables dans un temps plus ou moins éloigné, sans ébranler les deux pierres angulaires de la civilisation moderne : la propriété et la famille. Il repoussa en même temps du pied les momeries qui plus tard jetèrent tant de ridicule sur cette même École arrivée à son dernier degré de développement. Toutefois, les adeptes de Clouet et de Saint-Simon, suivant en cela un des préceptes du Coran, ayant décidé que chaque homme devait pratiquer un métier manuel, qui tailleur, qui cordonnier, qui menui^er, etc. , Poisson fut appelé à faire un choix, et adopta

le métier de coiffeur ; mais les éclats de rire qui Taccueillirent lorsqu'il se présenta à l'École , après avoir exercé son art sur ses propres cheveux, lui apprirent que le peigne et les ciseaux ne figureraient pas mieux dans ses mains que la lancette à laquelle, comme on Ta vu, il fut obligé de renoncer à Fontainebleau.

Les sentiments républicains de Poisson avaient toute leur vivacité, lorsque l'École polytechnique fut appelée en 180& à se prononcer sur la transformation du gouvernement consulaire en gouvernement impérial. G^était chez Poisson, déjà professeur, que les élèves allaient prendre le mot d'ordre et organiser leur résistance. On a parlé à cette occasion de Bertrand et Raton. Cette assimilation est injuste; il ne dépendait pas, en effet, de Poisson , que les élèves officiellement consultés eussent été seuls mis en scène, que seuls ils fussent exposés à se brûler les doigts en tirant les marrons du feu.

Poisson et sa société intime, dans laquelle on comptait plusieurs étrangers, manifestaient quelquefois leur opposition à l'empereur par des actes qu'on pourrait sans scrupule taxer de puérils. Par exemple , le jour du couronnement , ils commandèrent un déjeuner chez un restaurateur sous les fenêtres duquel devait passer le cortège se rendant à Notre-Dame. Il racontait le lendemain avec la satisfaction que commande toujours une action noblement accomplie, qu'aucun des convives ne s'était dérangé pour voir ni la voiture impériale, ni les magnifiques troupes qui l'escortaient, ni le carrosse du pape, ni l'entourage, si nouveau à Paris, de cardinaux et de nombreux prélats.

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Les sociétés dans lesquelles le mérite éminenijdu jeune géomètre Tavait fait accueillir, celles de Lafayette , de Cabanis, fortifiaient les sentiments républicains dont il avatt été nourri sous le tdt paternel. C'est chez Cabanis que Poisson recueillit cette conversation, qu'il se^ plaisait à reproduire comme un exemple d'une mâle et rude franchise , sinon comme un modèle d'atticisme.

t Napoléon. — Pourquoi ne venez-vous plus me voir, Cabanis? Vous savez tout le plaisir que je prenais à votre conversation.

Cabanis. — Je ne viens pas. Sire, parce que, sauf quelques exceptions, vous êtes maintenant mal entouré.

NAPOLiéoN. — Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas.

Cabanis. — Je voulais dire que le pouvoir est un aimant qui attire Tordure. •

Un entretien qui débutait ainsi ne pouvait naturellement pas se prolonger.

L'antipathie de Poisson pour Napoléon se conserva pendant les prospérités de l'Empire. Les événements de 1812 , de 1813 et de 181& n'étaient pas faits pour l'aifaiblir. • Voilà, disait-il, que de victoire en victoire Oft est venu, chose inouïe, à se battre aux portes de Paris. » Il ne méconnaissait pas ce qu'il y avait d'héroïque dans une poignée de soldats combattant contre les armées de l'Europe coalisée. Mais, à n'envisager que le résultat, cette suite de guerres devait avoir pour effet , et c'était le trait dominant qui le frappait , de nous faire perdre les pays que les armées républicaines avaient ajoutés à la France de Louis XIV.

W» POISS0M.

Tout le monde concevra ia faveur dont la Restauration dut entourer un homme du mérite de Poisson , qui était animé de pareils sentiments contre le gouvernement impérial. Les Cent-Jours raviTèrent chez Poisson toutes ses anciennes antipatbies. Il voulut même s'enrOler dans les volontaires royaux ; mais quelques amis moins ardents lui firent remarquer que sa mauvaise santé lui interdisait cet acte de dévouement, et que, s'il partait, il mourrait dans un fossé, au bord de la route, à peu de distance de Paris. Ces conseils produisirent leur effet

La seconde. Restauration, reconnaissante envers Poisson de son opposition constante au gouvernement de Napoléon, le combla de faveurs; die ne lui demanda d* ailleurs aucun compte de Torigine de cette désaffection ni de son scepticisme bien connu sur les articles de foi ou de dogme. Un sentiment commun de haine pour Napoléon fu{ le lien qui le rattacha atix principaux fonctionnaires de répoque, et particulièrement à M. Frayssînous, grand-mattre de TUnivenaiilé. Je n'oserais pas toutdbis assurer que, par la fréquentation habituelle et amicale des ministres de Louis XYIII, Poisson ne se fût persuadé à la longue, sans trop y réfléchir, que ses citions andemies avaient touché par quelques points aux principes de la légitimité.

Vers cette époque, il eut la douleur de tomber souvent au sort, en même temps que d'anciens élèves de TËcole polytechnique, ses camarades, pour figurer parmi les jurés appelés à prononcer sur des procès politiques. Poisson avait trop étudié le calcul des probabilités pour regarder ces désignations répétées comme le simple effet

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du hasard; peut-être «rtnll le tort de ne pfts s*en plaindre hautement. Je nie hâte d'ajouter que du moins ^ en pro« nonçaM son verdict, il obéit ^oiqours aux inspirations de sa conscience. Dans une aflaire, par exemple, où Tautorité s'attendait à une oondamnation capitale , celle de l'officier de cavalerie Gravier, prévenu d'avoir fait partir un pétard sous la galerie occupée par la duchesse de Berry enceinte , le vote de Poisson fut pour l'acquittement.

L'illustre académicien fut nommé baron en 18â5, mais il ne prit jamais ce titre et refusa même de retirer le diplôme. Quand la révolution de Juillet éclata, Poisson fut menacé de perdre toutes les positions qu'il avait conquises par son talent et à la sieur de son front. Les avocats avaient remarqué la trop fréquente apparition de son nom dans les listes des jurés appelés à statuer sur certaines affaires et lui en faisaient un crime, comme si lui-même avait été chargé de procéder au tirage , soit à la préfecture, soit à la cour royale; l'un d'entre eux sui^ tout, appelé depuis à occuper les positions les plus élevées, le poursuivait avec un acharnement extrême; fofrtîfié des rancîmes haineuses mal déguisées de quelques mem« bres très-médiocres de T Université^ il avait obtenu du ministre, placé alors à la tète du corps enseignant, qu'une demande de révocation de Poisson comme membre du conseil de Tii^truction pubUque serait portée au conseil des ministres.

Un académien ' auquel la familte royale accordait une bienveillance toute particulière , parvint k épargner à

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