‹ Œuvres de François AragoChapitre 37 sur 68 · M. Araga · texte numérisé non relu

M. Araga

Poisson une disgrâce que rien n'aurait pu justifier, et à la révolution de Juillet une hideuse flétrissure. Ayant entendu, à la dérobée, quelques paroles d'où il paraissait résulter qu'il serait statué sur la demande de révocation , dans la séance du conseil des ministres qui devait se tenir un mercredi soir, Tami de Poisson lui fit adresser une iftvitation à diner pour le même jour.

Notre confrère, ignorant alors ce qui se passait , arriva au Palais-Royal le mercredi, à six heures. Louis-Philippe, reconnaissant le conseiller de l'Université qui avait présidé mainte fois à la distribution des prix du collée Henri IV, et donné des couronnes à ses enfants , le prit affectueusement par les mains, lui témoigna hautement tout le plaisir qu'il éprouvait à le recevoir. Cet accueil fait à Poisson, en présence des ministres, rendait impossible la demande projetée de révocation.

Quelques années après, en 1837, Poisson fut nonuné membre de la Chambre des pairs , comme le représentant de la géométrie dans notre pays. Pair de France , il se vit entouré des prévenances et des obséquiosités de ceux-là même qui s'étaient montrés les plus ardents à le persécuter peu de jours après la révolution de Juillet

En 1830, Poisson s'était peu ému des haines gratuites dont il faillit être la victime; en 1837, il ne tint pas plus de compte de ce retour apparent à de bons sentiments.

Mettons, en effet, de côté le père de famille menacé dans l'avenir de ses enfants , et demandons-nous en qum ses persécuteurs pouvaient l'atteindre. Ces hommes investis des titres administratifs et nobiliaires les plus pompeux, par quels travaux, par quels services, par

quels talents s'étaient-ils illustrés? N'étaient-ils pas alors, ne sont-ils pas, s'ils vivent encore, destinés à disparaître tout entiers sous les premières pelletées de terre jetées dans leur tombe. Qu'y avait-il de commun entre des individus condamnés à un éternel oubli et celui dont le souvenir devait vivre à jamais ?

t Je suis vieux, dit un jour Lagrange à Poisson. Pendant mes longues insomnies , je me distrais en faisant des rapprochements numériques. Retenez celui-ci, il peut vous intéresser :

• Huygens avait treize ans de plus que Newton ; j'ai treize ans de plus que Laplace. D'Alembert avait trentedeux ans de plus que Laplace ; Laplace a trente-deux ans de plus que vous. » Conçoit-on une manière plus délicate d'introduire Poisson dans la famille des grands géomètres? Au reste, personne ne le niera : lorsque l'auteur de la Mécanique analytique assignait à Poisson une place parmi les Huygens, les Newton, les d'Alembert, les Laplace , il lui décernait un brevet d'immortalité devant lequel toutes les persécutions entées sur les haines des partis devaient disparaître , comme le léger brouillard du matin sous l'action des premiers rayons du soleil levant.

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