RONDEAU
Pour cette fois, qu’à vous, dame très-belle, Mon cas disois, par trap fustes rebelle De me chasser sans espoir de retour :.
Vu qu’à vous onc ne feis austère tour En dict, ni faict, en soubçon, ni libelle.
Si tant à vous desplaisoit ma querelle, Vous poviëz par vous, sans maquerelle, Me dire : « Ami, partez d'ici entour, Pour cette fois. »
Tort ne vous fai, si mon cœur vous décèle, En remontrant comme l’ard l’estincelle De la beaulté que couvre vostre atour ::
Car rien n’y quiers, sinon qu’en vostre tour Me faciëz dehaiït la combrecelle,
Pour ceste fois.
Et ainsi qu'elle ouvroit ce papier pour voir que c'estoit, Panurge promptement sema la drogue qu'ilavoit
(1) D'anciennes éditions portent : « Une chienne en chaleur, » ce qui revient au même,
sus elle en divers lieux, et mesmement aux replis de ses manches et de sa robe : puis lui dist : « Madame, les pauvres amants ne sont tousjours à leur aise. Quant est de moi, j'espère que les males nuicts, les travaulx el ennuis esquels.me tient l'amour de vous, me seront en déduction d’aultant de poines de purgatoire. À tout le moins priez Dieu qu'il me doint en mon mal patience. »
Panurge n’eut achevé ce mot, que tous les chiensqui e-toient en l'ecclise accourrurent à ceste Dame pour l'odeur des drogues qu'il avoit espandu sus elle : petits et grands, gros et menus, touts y venoient tirants le membre, et la sentents, et pissants par tout sus elle : c’estoit la plus grande villanie du monde.
Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle print congé, et se relira en quelque chapelle pour voir le déduict : car ces villains chiens la conchioient toute, et compissoient touts ses habillements, tant qu'un grand levrier lui pissa sus la teste, les aultres aux manches, les aultres à la croupe : les petits pissoient sus ses patins. En sorte que toutes les femmes de là autour avoient beaulcoup affaire à la saulver. Et Panurge de rire, et dist à quelqu'un des seigneurs de la ville : « Je croi que cette dame-là est en chaleur, ou bien que quelque levrier l’a couverte fraischement. »
Et quand il vit que touts les chiens grondoient bien
à l’entour d'elle, comme ils font autour d'une chienne
chaulde, partit de là, et alla quérir Pantagruel. Par toutes les rues où iltrouvoit chiens, il leur baïlloit un coup de pied, disant : « N'irez-vous pas avec vos compagnons aux nopces?devant, devant de par le diable, devant! » Et arrivé au logis, dist à Pantagruel : « Maistre, je vous prie, venez voir touts les chiens du pays qui sont assemblés à l’entour d’une dame Ja plus belle de ceste vilie , et la veulent joqueter. » À quoi voluntiers consentit Pantagruel, et vit le mystère, lequel il trouva fort beau et nouveau. Mais le bon fut à la procession : en laquelle furent vus plus de six cents mille’et quatorze chiens à l’entour d'elle , lesquels lui faisoient mille baires : et partout où elle passoit, les chiens frais venus la suivoient à la trace, pissantis par le chemin où ses robes avoienttouché, Tout le monde s’arrestoit à ce spectacle, considérant les contenences de ces chiens qui lui montoient jusques au col et lui gastarent tous ses beaulx accoutrements , à quoi ne sceut trouver aulcun remède sinon soi retirer en son hostel. Et chiens d'aller après, et elle de se cacher, et chambrières de rire. Quand elle fut entrée en sa maison, et fermé la porte après elle, touts les chiens y accourroient de demie lieue, et compissarent si bien la porte de sa maison , qu'ils y feirent un ruisseau de leurs urines, auquel les canes eussent bien nagé. Et c’est cellui ruisseau qui de présent passe à Sainct Victor, auquel Gobelin teinct l’escarlate, pour la vertus spécifique de ces pisse-chiens, comme jadis prescha publiquement nostre maistre Doribus. Ainsi vous aist Dieu, un moulin yeust pu mouldre. Non tant toutesfois que ceulx du Basacle à Thoulouse,