CHAPITRE XX VII
Comment Pantägruel dressa un trophée en mémoire de leur
, prouesse, et Panurge un aultre, en mémoire des levraults. Et comment Pantagruel de ses peds engendroit les petits hommes, et de ses vesnes les petites femmes. Et comment Panurge rompit un gros baston sur deux verres.
« Devant que partions d'ici, dist Pantagruel, en mémoire de la prouesse qu'avez présentement faict, je veulx ériger en ce lieu un beau trophée. Adonc un chascun d’entr'eulx, en grande liesse, et petites chansonnettes villatiques, dressarent un grand bois; auquel y pendirent une selle d'armes, un chanfrein de cheval, des pompes, des estrivières, des esperons, un haubert, un baut appareil acéré, une hasche, un estoc d'armes, un gantelet, une masse, des goussets, des grèves, un gorgerin, et ainsi de tout appareil requis à un arc triumphal ou trophée. Puis en mémoire éternelle escripvit Pantagruel le dicton victorial comme s'ensuit :
Ce fut ici qu'apparut la vertus De quatre preux et vaillants champions, Qui de bon sens, non de harnois vestus, Comme Fabie, ou les deux Scipions, Féirent six cents soixante morpions Puissants ribaulx, brusler comme une escorce : Prenez-y tous, rois, ducs, rocs et pions Enseignement, qu’engin mieulx vault que force : Car la vieloire, Comme est notoire, Ne gist qu'en heur Du consistoire, Où règne en gloire Le hault Seigneur :
Vient, non au plus fort, ou greigneur, Ains à qui lui plaist, com'fault croire :
Doncques ha chevance ét honneur Cil qui par foi en lui espoire.
Cependant que Pantagruel escripvoit les carmes susdicts, Panurge emmancha en un grand pau les cornes du chevreul, et la peau et les pieds droicts de devant d'icellui. Puis les aureilles des trois levrauts, le rable d'un lapin, les mandibules d'un lièvre, les aisles de deux bitars, les pieds de quatre ramiers, une guedoufle de vinaigre, une corne où ils mettoient le sel, leur broche de bois, une lardoire, un meschant chaulderon tout pertuisé, une breusse où ils saulsoient, une salière de terre, et un goubelet de Beauvois. Eten imitation des vers et trophée de Pantagruel, escripvit ce que s'ensuit :
Ce feut ici que mirent à bas culs Joyeusement quatre gaillards pions,
Pour banqueter à l'honneur de Bacchus, Buvants à gré comme beaulx carpions :
Lors y perdit rables, et croupions
Maistre levrault, quand chascun s’y efforce : Sel et vinaigre, ainsi que scorpions
Le poursuivoient, dont en eurent l’estorce.
Car l'inventoire D'un défensoire,
132 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
Paillarts de plat pays, par Mahom, si aulcun de vous entreprend combattre contre ceulx-ci ,
je vous ferai mourir cruellement (page 135).
En la chaleur,
Ce n’est qu’à boire
Droict et net, voire
Et du meïileur.
Mais manger levrault, c’est malheur Sans de vinaigre avoir mémoire :
Vinaigre est son ame et valeur.
Retenez-le en poinct peremptoire.
Lors dist Pantagruel : « Allons, enfants, c'est trop musé ici à la viande : car à grand’ poine voit on advenir que grands banqueteurs facent beaulx faicts d'armes. Il n’est umbre que d’estendarts, il n’est fumée que de chevaulx, et cliquetis que de harnois. »
A ce commencea Epistemon soubrire, et dist : « Il
n'est umbre que de cuisine, fumée que de pastés, et cliquetis que de tasses. »
À quoi respondit Panurge : « Il n’est umbre que de courtines, fumée que de tetins, et cliquetis que de couillons. » Puis se levant feit un ped, un sault, et un sublet, et cria à haulte voix joyeusement : « Vive tousjours Pantagruel ! »
Ce voyant Pantagruel en voulut aultant faire, mais du ped qu'il feit, la terre trembla neuf lieues à la ronde, duquel, avec l'aer corrompu, engendra plus de cinquante et trois mille petits hommes nains et Contrefaicis ; et d'une vesne qu'il feit, engendra aultant de petites femmes accroupies comme vous en voyez en plusieurs lieux, qui jamais ne croissent, sinon comme les queues
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Et les abbatoit comme un masson fait des coupeaulx [page 1361.
des vaches, contre bas; ou bien, comme les rabes de Limosin, en rond. « Et quoi, dist Panurge, vos peds sont-ils tant fructueux ? Par Dieu, voici de belles savates d'hommes, et de belles vesses de femmes : il les fault marier ensemble, ils engendréront des mousches bovines. » Ce que feit Pantagruel, et les nomma Pygmées. Et les envoya vivre en une isle là auprès, où ils se sont fort multipliés depuis. Mais les grues leur font continuellement la guerre ; desquelles ils se deffendent courageusement, car ces petits bouts d'hommes [lesquels en Escosse l'on appelle manches-d’estrilles) sont voluntiers cholériques. La raison physicale est parce qu'ils ont le cœur près de la merde.
En ceste mesme heure, Panurge print deux verres qui là estoient, touts deux d'une grandeur, et les emplit d'eau tant qu'ils en purent tenir, et en mist l'un sur une escabelle et l’aultre sur une aultre, les esloingnant à part par la distance de cinq pieds : puis print le fust d'une javeline de la grandeur de cinq pieds et demi : et le mist dessus les deux verres, en sorte que
les deux bouts du fust touchoient justement les bords des verres. Cela faict, print un gros pau, et dist à Pantagruel et aux aultres : « Messieurs, considérez comment nous aurons victoire facilement de nos ennemis. Car ainsi comme je romprai ce fust ici dessus les verres sans que les vérres soient en rien rompus ni brisés, encores qui plus est, sans qu'une seule goute d'eau en sorte dehors : tout ainsi nous romprons la tesle à nos Dipsodes, sans que nul de nous soil blessé, et sans perte aulcune de nos besongnes. Mais affin que ne peusiez qu'il y ait enchantement, tenez, dist-il à Eusthenes, frappez de ce pau tant que pourrez au milieu. »
Ce que feit Éusthenes, et le fust rompil en deux pièces tout net, sans qu'une goutte d’eau tombasi des verres. Puis dist : « J'en sçai bien d'aultres : allons seulement en asseurance. »