‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 114 sur 327 · CHAPITRE XX VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VII

Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des * Dipsodes et des Géants.

Après touts ces propos, Pantagruel appella leur prisonnier et le renvoya, disant : « Va t'en à ton roi en son camp, et lui dis nouvelles de ce que lu as vu, et qu’ilse délibère de me festoyer demain sur le midi : car incontinent que mes gallères seront venues, qui sera de matin au plus tard, je lui prouverai par dixhuict cents mille combattants et sept mille géants touts plus grands que tu ne me vois, qu'il ha faict follemente et contre raison d’assaillir ainsi mon pays. » En quoi feignoit Pantagruel avoir armée sur mer.

Mais le prisonnier respondit qu'il se rendoil son esclave, et qu’il estoit content de jamais ne retourner à ses gents, ains plustost combattre avecques Pantagruel contr'eulx, et pour Dieu qu'ainsi le permist. A quoi Pantagruel ne voulut consentir, sains lui commanda qu'il partist de là brièvement, et s'en allast où il lui avoit dict, et lui baïlla une boëte pleine de euphorbe et de grains de coccognide, conficts en eau ardente en forme de composte, lui commandant la porter à son roi, et lui dire que s’il en povoit manger une unce sans boire, qu'il pourrait à lui resister sans paour. Adonc le prisonnier le supplia à joinctes mains que à l'heure de sa bataille il eust de lui pitié : donc lui dist Pantagruel : « Après que tu auras le tout annuncé à ton roi, mets tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera poinct. Car de moi, encores que soye puissant, comme tu peulx voir, et aye genis infinis en armes, toutesfois je n’espère en ma force, ne en mon industrie : mais toute ma fiance est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse ceulx qui en lui ont mis leur espoir et pensée. »

Ce faict, le prisonnier lui requist que touchant sa rançon il lui voulust faire parti raisonnable, A quoi respondit Pantagruel, que sa fin n'estoit de piller ni arrançonner les humains, mais de les enrichir et réformer en liberté totale. « Va-t'en, dist-il, en la paix du Dieu vivant: et ne sui jamais maulvaise compagnie, que malheur ne t'advienne. »

Le prisonnier parti, Pantagruel dist à ses gents : « Enfants, j'ai donné entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur mer, ensemble que nous ne leur donnerons l’assault que jusques à demain sur le midi, à celle fin qu’eulx doubtants la grande venue de gents, ceste nuict s'occupent à mettre en ordre, et soi remparer : mais cependant mon intention est que nous chargerons sur eulx environ l'heure du premier somme. »

Laissons ici Pantagruel avec ses apostoles, et parlons du roi Anarche et de son armée.

Quand le prisonnier fut arrivé, il se transporta vers le roi, et lui compta comment estoit venu un grand géant nommé Pantagruel, qui avoit desconfict et faict rostir cruellement touts les six cents cinquante et neuf chevaliers, et lui seul estoit saulvé pour en porter les nouvelles. D'advantage avoit charge dudict géant de lui dire qu’il lui apprestast au lendemain sur le midi à disner : car il délibéroit de l'envahir à ladicte heure.

Puis lui bailla celle boète en laquelle estoient les confictures. Mais tout soubdain qu'il en eut avalé une cueillerée, lui vint tel eschauffement de gorge avecques ulcération de la luette, que la langue lui pela. Et pour remède qu'on lui feist ne trouva allègément quelconque, sinon de boire sans rémission : car incontinent qu'il ostoit le goubelet de la bouche, la langue lui brusloit, Par ce, l’on ne faisoit que lui entonner vin en gorge avec un embat. Ce que voyants ses capitaines, baschas et gents de garde, goustarent desdictes drogues, pour esprouver si elles estoient tant altératives : mais il leur en print comme à lerr roi. Et touts flacon-

narent si bien que le bruit vint par tout le camp, comment le prisonnier estoit de retour, et qu'ils debvoient avoir au lendemain l’assault, et qu’à ce ja se préparoit le roi, et les capitaines, ensemble les gents de garde, et ce par boire à tirelarigot. Par quoi un chascun de l’armée commença à martiner, chopiner, et tringuer de mesme. Somme, ils burent tant et tant, qu'ils s'endormirent comme pores sans ordre parmi le camp.

- Maintenant retournons au bon Pantagruel, et racomptons comment il se porta en cest affaire. Partant du lieu du trophée, print le mast de leur navire en sa main comme un bourdon, et mist dedans la hune deux cents trente et sept poinsons de vin blanc d’Anjou, du reste de Rouen, et attacha à sa ceincture la barque toute pleine de sel aussi aisément comme les Lansquenettes portent leurs petits panerots. Et ainsi se mist en chemin avecques ses compagnons. Quand il fut près du camp des ennemis, Panurge lui dist : « Seigneur, voulez-vous bien faire? Dévalez ce vin blanc d'Anjou de la hune, et buvons ici à la Bretesque. »

À quoi condescendit voluntiers Pantagruel, et burent si net qu'il n'y demoura une seule goutte des deux cents {rente et sept poinsons, excepté une ferrière de cuir bouilli de Tours que Panurge appelloit son 7’ademecum, et quelques meschantes baissières pour le vinaigre. Après qu'ils eurent bien tiré au chevrolin, Panurge donna à manger à Pantagruel quelque diable de drogues composées de lithontripon, néphrocatarticon, coudignac cantharidisé et aultres espèces diurétiques. Ce faict, Pantagruel dist à Carpalim : « Allez en la ville, gravant comme un rat contre la muraille, comme bien sçavez faire, et leur dictes qu’à l'heure présente ils sortent et donnent sus les ennemis tant roidement qu'ils pourront, et ce dict, descendez prenant une torche allumée, avecques laquelle vous mettrez le feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp; vous crierez tant que vous pourrez de vostre grosse voix, qui est plus espouventable que n'estoit celle de Stentor, cui fut ouïe par sus tout le bruit de la bataille des Troïans, et partez dudict camp. — Voire mais, dist Carpalim, seroil-ce bon que j’enclouasse toute leur arlillerie? — Non, non, dist Pantagruel, mais bien mettez le feu enleurs pouldres. »

À quoi obtempérant, Carpalim partit soubdain et feit comme avoit esté décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville touts les combattants qui y estoient.Et lors qu’il eut mis le feu par les tentes et pavillons, passoit légèrement par sus eulx sans qu'ils en sentissent rien, tant ils ronfloient et dormuient profondement. Il vint au lieu où estoit l'artillerie et mist le feu en leurs munitions. Mais (ce fut le danger) le feu fut si soubdain qu'ilcuida embraser le pauvre Carpalim. Et n’eust esté sa merveilleuse hastiveté, il estoit fricassé comme un cochon; mais il départit si roidement qu'un

- garrot d'arbaleste ne va pas plus tost.

Quand il feut hors des tranchées, il s'escria si espouventablement, qu'il sembloit que touts les diables fussent deschainés. Auquel son s'esveillarent les ennemis; mais sçavez-vous comment? aussi estourdis que le premier son de matines qu’on appelle en Lussonnois frotte-couille.

Ce pendent Pantagruel commencea semer le sel qu'il avoit en sa barque, et parce qu'ils dormoient la gueule bée et ouverte, il leur en remplit tout le gousier , tant que ces pauvres haires toussissoient comme regnards, Crlants : « Ha, Pantagruel, tant tu nous chauffes le tison. » Soubdain print envie à Pantagruel de pisser, à cause des drogues que lui avoit baillé Panurge , et pissa parmi leur camp si bien et copieusement qu'il les noya louts, et y eut déluge particulier dix lieues à la ronde. Et dict l'histoire, que si la grand'jument de son pere ÿ eust esté et pissé pareillement, qu'il y eust eu déluge plus énorme que cellui de Deucalion : car elle ne pissoit fois qu'elle ne feist une rivière plus grande

So

que n’est le Rhosne ou le Danube. Ce que voyants ceulx qui estoient issus de la ville, disoient : « Ils sont touts morts cruellement, voyez le sang courir. » Mais ils estoient trompés, pensants de l'urine de Pantagruel que fust le sang des ennemis; car ils ne voyoient sinon au lustre du feu des pavillons et quelque peu de clairté de la lune. Les ennemis, après soi estre réveillés,

voyant d’un costé le feu en leur camp, et l’inundation .

et déluge urinal, ne sçavoient que dire ni qué pen-

ser. Aulcuns disoient que c'estoit la fin du monde :

et le jugement final, qui doibt estre consommé par feu; les aultres que les dieux marins Neptune, Proteus, Tritons et les aultres les persécutoient, et que de faict c'estoit eau marine et salée. s

O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants ? O ma muse! ma Calliope, ma Thalie, inspire-moi à Cesle heure! réstaure-moi mes esperits, Car voici le pont aux asnes de logique, voici le trébuchet, voici la difficulté de ne pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut faicte. À la mienne volunté que j'eusse maintenant un boucal du meilleur vin que burent onques ceulx qui liront ceste histoire tant véridique |

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