CHAPITRE XXX
Comment Épisteñion qui avoit la teste coupée fut gueri habilement par Panurge. Et des nouvelles des diables, et des damnés.
Ceste desconficte gigantale parachevée, Panlagruel se retira au lieu des flacons, et appela Panurge et les aultres, lesquels se rendirent à lui sains et saulves, excepté Eusthenes, lequel un des géants avait égraphiné quelque peu au visage, ainsi qu’il l'esgorgetoit, et Epistemon, qui ne se comparoit point. Dont Panlagruel fut si dolent qu'il se voulut tuer soi mesme. Mais Panurge lui dit : « Dea Seigneur, attendez un peu, et nous le chercherons entre les morts, et voirrons la vérité du tout. »
Paris, — Imp Lacour &£r C® rue Soufflot, 46 18
138 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.
Ainsi doncques comme ils cherchoient , ils le trouvarent tout roide mort, et sa teste entre ses bras toute sanglante. Lors Eusthenes s’escria : « Ha male mort, nous as tu tollu le plus parfaict des hommes! » A laquelle voix se leva Pantagruel au plus grand deuil qu'on vid jamais au monde. Et dist à Pamurge : « Ha, mon ami, l’auspice de vos deux verres, et du fust de javeline estoit bien par trop fallace | » Mais Panurge dist : « Enfants, ne pleurez goutte; il est encore tout
chauld; je vous le guérirai aussi sain que il fut ja-
mais. »
Ce disant, print la teste, et la tint sur sa braguette ‘chauldement, affin qu’elle ne prinst vent. Eusthenes et
Carpalim portarent le corps au lieu où ils avaient | banqueté, non par espoir que jamais guérist, mais affin |
que Pantagruel le vist. Toutefois, Panurge les reconfortoit disant : « Si je ne le guéri, je veulx perdre la teste (qui est le gage d'un fol). Laissez ces pleurs et m'aidez. » :
Adoncq nettoya très-bien de beau vin blane le col et puis la teste, et y sinapisa de pouldre de diamerdis, qu’il portoit toujours en une de ses faques; après les oignit de je ne sçai quel oignement, et les afusta justement veine contre veine, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, affin qu’il ne fust torti-colli, ear telles gents il haïssoit de mort. Ce faict, lui feit à l’entour quinze ou seze poincts d'aguille, affin qu'elle ne tombast derechef: puis mist à l'entour un peu d'un onguent, qu’il appelloit ressuscitatif. |
Soubdain Epistemon commencea respirer, puis ouvrir les yeulx, puis baisler, puis esternuer, puis feit um gros ped de mesnage. Dont dist Panurge : « À ceste heure est-il guéri asseurement. » Et lui bailla boire un verre d’un grand villain vin blanc, avec une rostie sucrée. En ceste facon fut Epistemon guéri habilement. excepté qu'il fut enroué plus de trois sepmaines, et eut une toux sèche, dont il ne put onques guérir, sinon à force de boire. Et là comméncea à parler, disant : qu'il avoit vu les diables, avoit parlé à Lucifer familièrement, et faict grand chère en enfer et par les champs Elysées. Et asseuroit devant touts que un diables es toient bons compagnons. Au regard des damnés, il dist, qu'il estoit bien marri de ce que Panurge l’avoit si tost revoqué en vie.
« Car je prenois, dit-il, un singulier passetemps à les voir. — Comment, dist Pantagruel? — L'on ne les traicte, dist Epistemon, si mal que vous penseriez : mais leur estat est changé en estrange facon.
« Car je vid Alexandre le grand qui repetassoit des vieilles chausses, et ainsi gagnoit sa pauvre vie (1).
Xerxes crioit la moustarde.
Romule estoit saulnier, Numa clouatier,
Tarquin taquin,
Piso paysan,
Sylla riveran.
Cyre estoit vacher, Thémistocles verrier, Epaminondas miraillier, Brute et Cassie, agrimenseurs, Demosthenes vigneron, Ciceron atise-feu,
Fabie enfileur de patenostres, Arlaxerxes chordier,
Eneas meunier,
Achilles teigneux, Agamemnon lichecasse, Ulysses fauscheur,
Nestor harpailleur,
Darie cureur de retraicts,
(4) Ce passage offre une parodie de la deseription faite par Virgile des occupations des morts dans l'Elysée (Enéide, liv. vi), parodie imitée depuis par Scarron.
Ancus Martius galefretier,
Camillus gallochier,
Marcellus esgousseur de febves,
Drusus trinquamelle,
Scipion African crioit la lie en un sabot.
Asdrubal estoit lanternier,
Hannibal coquassier.
Priam vendoit les vieulx drapeaulx.
Lancelot du Lac estoit escorcheur de chevaulx
| morts.
Fous les chevaliers de la table ronde estoient pauvres agnedeniers. tirants la rame pour passer les rivières Lien. Phlegeton, Slyx, Acheron et Lethe, quand messieurs les diables se veulent esbattre sur l’eau comme font les basteliers de Lyon et gondoliers de Venise. Mais pour chascune passade, ils n’en ont que une nazarde, et sur le soir quelque morceau de pain chaumeni. :
Trajan estoit pescheur de grenouilles,
Antonin laquais,
Commode gayetier,
Pertinax escalleur de noix,
Luculle grillotier,
Justinian bimbelotier.
Hector estoit fripe-saulce.
Pâris estoit pauvre loqueteux,
Achilles boteleur de foin, |
Cambyses mulelier. |
Neron estoit vieilleux, et Fierabras son varlet; mais il lui faisoit mille maulx, et lui faisoit manger le pain bis, et boire vin poulsé, lui mangeoit et buvoit du meilleur.
Jules César et Pompée estoient goildronneurs de navires. |
Valentin et Orson servoient aux estuves d'enfer et estoieut racletorets.
Giglain et Gauvain (1) estoient pauvres porchiers. Geoffroy à la grand dent estoit allumetier,
Godeffroy de Billon dominotier. :
Baudoin estoit manillier,
Don Pietro de Castille porteur de rogatons,
Morgant brasseur de bière.
Huon de Bourdeaulx estoit relieur de tonneaux,
Pyrrhus souillart de cuisine.
Antioche estoit ramoneur de cheminées.
Romule estoil rataconneur de bobelins,
Octavia ratisseur de papier,
Nerva houssepaillier,
Le pape Jules crieur de petits pastés, mais il ne portoit plus sa grande et bougrisque barbe.
Jean de Paris estoit graisseur de bottes,
Artus de Bretaigne degraisseur de bonnets,
Perceforest porteur de costrets.
ph pape huictiesme estoit escumeur de marmites.
Nicolas pape tiers {2) estoit papetier.
Le pape Alexandre estoit preneur de rats,
Le pape Sixte graisseur de vérole.
— Comment , dist Pantagruel, y a il des vérolés de par de là? — Certes, dist Kpistemon , je n’en vis onques tant; il y en ha plus de cent millions. Car croyez que ceulx qui n'ont eu la vérole en ce monde ci, l'ont en l'aultre. | di
— Cor Dieu, dist Panurge, j'en suis. doncques quitte. Car je y ai esté jusques au trou de Gilbathar, et rempli les bondes de Hercules , et ai abbatu des plus meures,
— Ogier le Danois estoit forbisseur de harnois. :
Le roi Tigranes estoit recouvreur, |
Galien Restauré (3) preneur de taulpes:
(1) Giglain, Gauvain, Perceforest, etc., héros d'anciens romans. .
(2) Pape tiers, c'est-à-dire troisième du nom.
(3) Allusion à un roman postérieur au cycle de Charlemagne , dans lequel un certain Galien, petit-fils d’un roi
Les quatre fils Aymon arracheurs de dents, Le pape Calixte estoit barbier de maujoinct, Le pape Urbin croquelardon.
Melusine estoit souillarde de cuisine, Matabrune (1) lavandière de buées, Cleopatra revenderesse d'oignons,
Helene courratière de chambrières, Semiramis espouilleresse de belistres.
Dido vendoit des mousserons.
Penthésilée estoit cressonnière,
Lucrece hospitalière, |
Hortensia filandiere,
Livie racleresse de verdet.
« En ceste facon, ceulx qui avoient esté gros seigneurs en ce monde ici, gagnoient leur pauvre meschante et paillarde vie là-bas. Au contraire les philosophes , et ceulx qui avoient esté indigents en ce monde , de par de-là estoient gros seigneurs en leur tour. Je vis Diogenes qui se prélassoit en magnificence avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa dextre , et faisoit enrager Alexandre le grand, quand il n’avoit bien repetassé les chaulses, et le payoït en grands coups de baston. Je vis Epictete vestu galantement à la francoise soubs une belle ramée avecques force damoiselles se rigolant, buvant, dansant, faisant en touts cas grand chère, «et auprès de lui force escuts au soleil. Au dessusaæde la treille estoient pour
sa devise ces vers escripts :
Saulter, danser, faire des tours, Et boire vin blanc et vermeil :
Et ne faire rien tous les jours Que compter escuts au soleil,
«Lors quand me vit, il m'invita à boire avecques lui courtoisement, ce que je feis voluntiers, et chopinasmes théologalement. Ce pendent vint Cyre lui demander un denier en l'honneur de Mercure, pour achapter un peu d'oignons pour son souper. « Rien, rien, dist « Epictete : je ne donne poinct de deniers. Tien ma- « rault, voilà un escut : sois homme de bien. »
«Cyre fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les aultres coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Daire (2), et aultres le desrobarent Ja nuict. Je vis Pathelin, thésaurier de Rhadamanthe, qui marchandoit des petits pastés que crioit le pape Jule, et lui demanda combien la douzaine. « Trois blancs, « dist le pape. — Mais , dist Pathelin , trois coups de «barre, baille-ici, villain, baille, et en va quérir « d’aultres. » Le pauvre pape alloit pleurant : quand il fut devant son maistre pastissier, lui dist qu’on lui avoit osté ses pastés. Adoncq le pastissier lui bailla l'anguillade si bien que sa peau n'eust rien valu à faire cornemuses.
« Je vis maistre Jean le Maire (3) qui contrefaisoil du pape, et à touts ces pauvres rois et papes de ce monde faisoit baiser ses pieds , et en faisant du grobis leur donnoîit sa bénédiction, disant : « Gagnez les pardons, «coquins, gagnez; ils sont à bon marché : je vous « absouls de pain et de soupe, et vous dispense de ne « valoir jamais rien. »
« Et appella Caillette, et Triboulet, disant : « Mes- « sieurs les cardinaux, dépeschez leurs bulles à chas-
de Constantinople est considéré comme restaurateur de la chevalerie, morte avec les douze pairs.
(4) Autre personnage de romans. Dans la Chronique des
chevaliers au cygne, Matabrune est la mère d’un des an- :|
cêtres de Godefroi de Bouillon.
(2) Daire, Darius.
(3) Auteur d'un traité sur les schismes , très défavorable aux pontifes de Rome,
« cun un coup de pau sus les reins. » Ce que fut faict incontinent.
« Je vis maistre François Villon, qui demanda à Xerxes, combien la denrée de moustarde. « Un de- « nier, dist Xerxes. » À quoi dist ledict Villon : « Tes « fiebvres quartaines , villain , la blanchée n’en vault « qu'un pinard. et tu mous surfais ici les vivres ? » Adonc pissa dedans son baquet comme font les moustardiers à Paris. Je wis le francarcher de Bagnolet qui ‘estoit inquisiteur des hérétiques. Il rencontra Perceforest pissant contre une muraïlle, en laquelle estoit painct le feu de Sainct Antoine, Il le déclara hérétique, et l'eust faït brusler tout vif, n’eust esté Morgant qui, pour son proficiat et aultres menus droicts, lui donna neuf muids de bière.
— Or, dist Pantagruel, réserve-nous ces beaulx comptes à une aultrefois. Seulement di nous comment y sont traictés les usuriers ? — Je les vid, dist Epistemon, touts occupés à chercher les espingles rouillées et vieulx clous parmi les ruisseaulx des rues, comme vous voyez que font les coquins en ce monde. Mais le quintal-de ces quinqualleries ne vault que un boussin de pain ; encores y en ha il maulvaise dépesche : ainsi les pauvres malautrus sont aulcunesfois plus de trois sepmaines sans manger morceau ni miette , .et travaillent jour «et nuict aïtendant la foire à venir; mais de ce travail et de mal-heureté il ne leur soubvient tant ils sont actifs et mauldits, pourvu que au
bout de l'an ils gagnent quelque meschant denier. —
Or. dist Pantagruel, faisons un transon de bonne chère, et buvons , je vous en prie, enfants : car il faict beau boire tout ce mois. »
Lors desgainarent flacons à tas, et des munitions du camp feirent grand chère. Mais le pauvre roi Anarche ne se povoit esjouir. Dont dist Panurge : « De quel meslier ferons-nous monsieur du roi ici, affin qu'il soit ja tout experten l'art quand il sera de par de-là à touts les diables? — Vräiement, dist Pantagruel, c’est bien advisé à toi ; or fais en à ton plaisir : je le te donne. — Grand merci. dist Panurge, le présent n’est de refus, et l’aïme de vous. »