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PROLOGUE DE L'AUTEUR

Buveurs très-illustres, et vous goutteux très-précieux, vistes-vous onques Diogenes le philosophe cynique? Si l’avez vu, vous n’aviez perdu la vue, ou je suis vraiement forissu d'intelligence et de sens logi-

cal. C’est belle chose voir la clairté du (vin et escuts)

soleil. J'en demande (1) à l’'aveugle né tant renommé par les très-sacrées Bibles : lequel, ayant option de requérir tout ce qu'il vouldroit, par le commendement de celui qui est tout-puissant et le dire duquel est en un moment par effect représenté , rien plus ne demanda que voir. Vous item n'estes jeunes, qui est qualité compétente pour en vin, non en vain, ains que physicalement philosopher, et désormais estre du conseil bacchique, pour en lopinant opiner des substance, couleur, odeur, excellence, éminence, propriété, faculté, vertus, effet et dignité du benoitet desiré piot. Si vu ne l'avez | comme facilement je suis induict à croire), pour le moins avez-vous oui de lui parler. Car par l'aer et tout ce ciel est son bruit et son nom jusques à présent resté mémorable et célèbre assez. Et puis vous estes tous du sang de Phrygie (2) extraicts,

(1) C'est-à-dire j’en demande avis.

(2) Raïllerie contre les historiens français qui, sur la foi du chroniqueur Hunibalde, étaient assez simples pour attribuer la fondation de la monarchie à Francus, prétendu fils de Priam.

ou je m abuse. Et si n’avez tant d’escuts comme avoit Midas, si avez-vous de lui je ne sçai quoi, que plus jadis louoient les Perses en tous leurs Otacustes , et que plus soubhaïtoit l’empereur Antonin {1) : dont depuis fut la serpentine de Rohan surnommée Belles- Aureilles. Si n’en avez oui parler, de lui (2) vous veulx présentement une histoire narrer, pour entrer en vin (buvez doncques) et propos (escoutez doncques). Vous advertissant affin que ne soyez en simplesse pipés, comme gens mescréants, qu’en son temps il fut philosophe rare et joyeux entre mille. S’il avoit quelques imperfections, aussi avez-vous, aussi avons-nous. Rien n’est, sinon Dieu, parfaict. Si est-ce qu’Alexandre le grand, quoi qu'il eust Aristoteles pour précepteur et domestique, l'avoit en telle estimation, qu'il Soubhaitoit, en cas qu'Alexandre ne fust, estre Diogenes .sinopien.

Quand Philippe, roi de Macedione, entreprint assiéger et ruiner Corinthe, les Corinthiens, par leurs espions advertis que contre eulx il venoit en grand arroi et exercite numéreux, tous fuurent non à tort espouventés, et ne fuurent négligents soi soigneusement mettre chascun en office et debvoir, pour à son hostile venue résister et leur ville deffendre. Les uns des

(1) Ceci doit s'entendre de l’empereur Caracalla, qui aurait voulu, comme Midas, roi de Phrygie, avoir partout des espions.

(2) De lui, de Diogène.

Paris, — Imp. Lacour ET C°, rue Soufflot, 46. 19

champs és forteresses retiroient meubles, bestail , grains, vins, fruicts, victuailles et munitions nécessaires. Les aultresremparoient murailles, dressoient bastillons, esquarroient ravelins, cavoient fossés, escu roient contremines, gabionnoient deffenses, ordonnoient plates-formes, vidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, érigeoient cavalliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, produisoient moineaulx, talüoient parapectes , enclavoïent barbacanes, asseuroient machicolis, renovoient herses, sarrasinesques et cataractes, asseyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun esloit au guet, chascun portoit la hotte. Les uns polissoient corselets, vernissoient hallecrets, nettoyoient bardes, chanfreins, haubergeons, brigandines, salades, armets, capelines, bavières, morions, mailles, brassals, tassettes, goussets, gorgerins, hoguines, plastrons, lamines, haulberts, pavois, boucliers, caliges , grèves, solerets, esperons. Les aultresapprestoientares, fundes, arbalestes, glands, catapultes, migraines , pots, cercles et lances à feu, balistes, scorpions etaultres machines belliques, répugnatoires, et destructives des hélépolides. Aiguisoient vouges, piques, rancons, hallebardes, hanicroches, lances, assegaies, fourches fières, pertuisanes, genitaires, massues, hasches, dards, dardelles , javelines , javelots,espieux. Affiloient cimeterres, branes d’acier, badelaires, espées, verduns, estocs, pistolets, virolets, dagues, mandosianes, poignards, coulteaulx, allumelles, raillons.. Chascun exerçcoit son penard , chascun desrouilloit son braquemard; femme n'’estoit, tant preude ou vieille fust, qui ne feist fourbir son harnois : comme vous sçavez que les antiques Corinthiennes estoient au combat courageuses.

Diogenes, les voyant en telle ferveur mesnage remuer et n’estant par les magistrats employé à chose aulcune faire, contempla par quelques jours leur contenence sans mot dire : puis, comme excité d’esperit martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches és coubtes, se troussa en cueilleur de pommes, baïlla à un sien compagnon vieulx sa besace, ses livres et opisthographes, feit, horsla ville, tirant vers le Cranie, qui est une colline et promontoire lés Corinthe, une belle esplanade; y roula le tonneau fictile, qui pour maison lui estoit contre les injures du ciel, et en grande véhémence d’esprit desployant ses bras, le tournoit, viroit, brouilloit, bersoit, versoit, renversoit , bastoit, boutoit, tabustoit , cullebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estoupoit, destoupoit, détraquoit, triquotoit, tripotoit, chapotoit, crousloit, eslanceoit, bransloit, esbransloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, braquoit, briquoit, bloquoïit, tracassoit, ramassoit, cabossoit, affectoit, affustoit, charmoit, armoit, guizarmoit, enharnachoit, empenachoit, caparassonnoit ; le dévaloit de mont à val, et précipitoit par le Cranie; puis de val en mont le rapportoit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s’en faillit, qu’il ne le défonceast. Ce voyant quelqu'un de ses amis, lui demanda quelle cause le mouvoità son corps, son esperit, son tonneau ainsi tormenter? Auquel respondit le philosophe, qu’à aultre office n’estant pour la république employé, il en cesie facon son lonneau tempestoit, pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, n'estre vu seul cessateur et ocieux.

Je pareillement, quoique soye hors d’'effroi, ne suis toutesfois hors d'esmoi : de moi voyant n’estre faict aulcun prix digne d'œuvre, et considérant par tout ce très-noble royaulme (1), deça et de-là les monts, un chascun aujourd’hui soi instamment exercer et travailler, part à la fortification de sa patrie, et la deffendre; part au repoulsement des ennemis, et les offendre : le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique, et à profict tant évident pour l’advenir (car désormais

. (1) Tout ce passage est une allusion à la reprise des hostilités entre François Ier et Charles-Quint, en 1542 : peutêtre n'est-il point exempt d’ironie.

sera France superbement bournée, seront François en repos asseurés), que peu: de chose me retient, que je n'entre en l'opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens père, et croye que guerre soit en Latin dite belle {1}, non par antiphrase, ainsi comme ont cuidé certains répetasseurs de vieilles ferrailles latines, parce qu'en guerre, gaires de beaulté ne voyaient; mais absolument et simplement, par raison qu'en guerre apparoisse toute espèce de bien et beau, soit décelée toute espèce de mal et laidure. Qu'ainsi soit, le roi sage et pacifique Salomon, nehasceu mieulx nous représenter la perfection indicible de la sapience divine, que la comparant à l'ordonnance d'une armée en camp bien équippée et ordonnée. Par doncques n’estre adscript et en ranc mis des nostres en parlie offensive, qui m'ont estimé trop imbécille et impotent; de l’aultre quiest deffensive n’estre employé auculnement, fust-ce portant hotte, cachant crotte, ou cassant motte (tout m'estoit indifférent} : ai imputé à honte plus que médiocre, estre vu spectateur ocieux de tant vaillants, diserts et chevalereux personnages, qui, en vue et spectacle de toute Europe, jouent cestie insigne fable ettragiquecomédie; ne m’esvertuer de moi-mesme, et non y consommer cé rien mon tout, qui me resloit. Car peu de gloire me semble accroistre à ceulx, qui seulement y emploictent leurs yeulx, au demourant y espargnent leurs forces, cèlent leurs escuts, cachent leur argent, se grattent la teste avec un doigt comme landores desgoustés, baislent aux mouches comme veaulx de disme, chauvent des aureilles comme asnes d'Arcadie au chant des musiciens, et, par mines en silence, signifient qu'ils consentent à la prosopopée.

Prins ce chois et élection, ai pensé ne faire exercice inutile et importun, si je remuois mon tonne au diogénique, qui seul m'est resté du naufrage faict par le passé au phare de Malencontre. À ce triballement de tonneau, que ferai-je, à vostre advis? Par la Vierge qui se rebrasse (2), je ne sçai encores. Atlendez un peu que je hume quelque traict de ceste bouteille : c'est mon vraiet seul Hélicon : c’est ma fontaine caballine : c'éstmon unique enthousiasme. Ici buvant je délibère, je discours, je résouls et concluds. Après l'épilogue je ri, j'escri, je compose, je boi. Ennius buvant escripvoit, escripvant buvoit. Æschylus (si à Plutarche foi avez, in Symposiacis) buvoit composant, buvant comp osoit ; Homere jamais n’escripvit à jeun; Caton jamais n’escripvit qu'après boire : affin que ne me dictes ainsi vivre sans exemple des bien loués et mieulx prisés. Il est bon et frais assez, comme vous diriez sur le commencement du second degré (3) : Dieu, le bon Dieu Sabaoth, c’est-à-dire des armées, en” soit éternellement loué. Si de mesme vous aultres buvez un grand ou deux petits coups en robe : je n’y trouve inconvénient auleun, pourvu que du tout louez Dieu un tantinet.

Puis doncques que tel est ou mon sort ou ma destinée (car à chascun n’est.octroyé entrer et habiter Corinthe), ma délibération est servir et és uns et és aultres : tant s’en fault que jereste cessateur et inutile. Envers les vastadours, pionniers et rempareurs, je ferai ce que feirent Neptune et Apollo en Troie soubs Laomedon, ce que feit Renauld de Montaulban sus ses derniers jours : je servirai les massons, je mettrai bouillir pour les massons, etle past ierminé, au son de ma musette, mesurerai la musarderie des musards. Envers les guerroyants, je vai de nouveau percer mon tonneau : et de la traicte (laquelle par deux précédents volumes, si par l’imposture des traducteurs {4} n’eus-

(1) Bellum.

(2) Peut-être la vierge des calendriers, représentée traversant une rivière les bras levés; peut-être la madonna scoperta (découverte) des Italiens, qui reçoit ainsi les. hommages des dévots.

(3) C'est-à-dire tempéré ou trempé,

(4) Dans quelques éditions, on lit #mprimeurs.

sent esté pervertis et brouillés, vous fust assez cognue) leur tirer du creu de nos passetemps épicénaires un galant tiercin, et consécutivement un joyeux quart de sentences pantagruéliques. Par moi vous sera licite les appeler Diogéniques. Et m'auront {puis que compagnon ne puis estre) pour architriclin loyal, refraischissant à mon petit povoir leur retour des alarmes ; et laudateur, je di infatigable, de leurs prouesses et glorieux faicts d'armes. Je n’y fauldrai par lapathum - acutum (4) de Dieu, si mars ne failloit à quaresme; mais il s’en donnera bien garde, le paillard.

Me soubvient toutesfois avoir lu que Ptolemée, fils de Lagus, quelque jour, entr’aultres despouilles et butins de ses conquestes, présentant aux Egyptiens en plein théatre un chameau bactrian tout noir et un esclave bigarré , tellement que de son corps rune part estoit noire, l’aultre blanche (non en compartiment de latitude par le diaphragme, comme fut celle femme sacrée à Vénus indique, laquelle fut recognue du philosophe

tyanéan {2} entre le fleuve Hydaspes et le mont Cau-

case), mais en dimension perpendiculaire (choses non encore vues en Egypte), espéroit par offre de ces nouveaultés l'amour du peuple envers soi augmenter. Qu'en advint-il? À la production du chameau, tous feurent effroyés et indignés : à la vue de l'homme bigarré, aulcuns se moquèrent, aultres l'abominèrent comme monstre infame créé par erreur de nature. Somme, l'espérance qu’il avoit de complaire à ses Egyptiens, et par ce moyen extendre l'affection qu'ils lui portoient naturellement, lui découla des mains ; entendit plus à plaisir et délices leur estre choses belles, élégantes et parfaicles, que ridicules et monstrueuses. Depuis eut tant l’esclave que le chameau en mespris : si que, bien-tost après, par négligence et faulte de commun traictement, feirent de vie à mort éschange. Cestui exemple me faict entre espoir et crainte varier, doubtant que, pour contentement pourpensé, jerencontre ce que j'abhorre, mon thrésor soit Charbons, pour Vénus advienne Barbet le chien (3) : en lieu de les servir, je les fasche ; en lieu de les esbaudir, je les offense ; en lieu de leur complaire, je desplaise, et soit mon adventure telle que du coq d'Euclion tant célébré par Plaule en sa Marmite {4}, et par Ausone en son Gryphon et ailleurs, lequel pour en grattant avoir descouvert le thrésor , eut la coupe gorgée (5}. Advenant le cas, ne seroit-ce pour chevreter? Aultrefois est-il advenu : advenir encores pourroit. Non fera, Hercules. Je recognois en eulx tous une forme spécifique et propriété individuale, laquelle nos majeurs nommojent pantagruélisme : moyennant la * quelle jamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques. Ils cognoistront sourdre le bon, franc et loyal courage. Je les ai ordinairement vus bon vouloir en payement prendre, et en icellui acquiescer, quand débilité de puissance y ha esté associée.

De ce poinct expédié, à mon tonneau je retourne. Sus à ce vin compaings. Enfants, buvez à pleins godets. Si bon ne vous semble, laissez-le. Je ne suis de ces importuns lifrelofres, qui par force, par oultrage et violence contraignent les lans (6) et compagnons trinquer, voire carous, et allus, qui pis est. Tout buveur de bien, tout goutteux de bien, altérés venants à ce mien tonneau, s'ils ne veulent ne boivent : s’ils veulent, et le vin plaist au goust de la seigneurie de leurs seigneu-

(1) Lapathum acutum, nom latin de la plante appelée en français patience.

(2) Apollomus de Tyane.

(3) Le coup le plus heureux au jeu des osselets s'appelait chez les anciens Vénus; le plus malheureux était le chien.

(4) Auluiaria, comédie de Plaute.

(5) La gorge coupée.

(6) Pour Landsmann, en allemand, compagnon , homme du pays.

ries, boivent franchement, librement, hardiment, sans rien payer, et ne l’espargnent. Tel est mon décret. Et paour n’ayez que le vin faille , comme feil és nopces de Cana en Galilée. Aultant que vous en tirerai par la dille, aultant en entonnerai par le bondon. Ainsi demourera le tonneau inexpuisible. 11 ha source vive et vène perpétuelle. Tel estoit le breuvage contenu dedans la coupe de Tantalus, représenté par figure entre les sages brachmanes; telle estoit en 1berie la montagne de sel tant célébrée par Caton; tel estoit le rameau d’or sacré à la déesse soubterraine, tant célébré par Virgile. C’est un vrai cornucopie de joyeuseté et raillerie. Si quelquefvis vous semble estre expuisé jusques àla lie; pourtant nesera il à sec. Bon espoir y gist au fond, comme en la bouteille de Pandora; non désespoir, comme on bussartdes Danaïdes. Notez bien ce que j'ai dict, et quelle manière de gents j'invite. Car, affin que personne n'y soit trompé, à l'exemple de Lucilius, lequel protestoit n’escripre qu'à ses Tarentins et Consentinois, je ne l'ai persé que pour vous, buveurs de la prime cuvée, et goutleux de franc alleu. Les gents dorophages, avaleurs de frimars, ont au cul passions assez, et assez Sacs au Croc pour venaison; y vaquent s'ils veulent : ce n’est ici leur gibbier. Des cerveaulx à bourlet, grabeleurs de correction, ne me parlez, je vous supplie au nom et révérence des quatre fesses qui vous engendrèrent et dela vivifique cheville qui pour lors les couploit. Des caphards encore moins, quoi que touts soient oultrés , touts vérolés, croustelevés, garnis d’altération inextinguible et manducation insatiable. Pourquoi? Pource qu'ils ne sont de bien, ains de mal, et de ce mal duquel journellement à Dieu requérons estre délivrés, quoi qu’ils contrefassent quelquesfois des gueux. Onques vieil singe ne feit belle moue. Arrière, mastins, hors de la quarrière : hors de mon soleil, canaille, au diable! Venez-vous ici , culletants, articuler mon vin et compisser mon tonneau? Voyez ici le baston. que Diogenes par testament ordonna estre près lui posé après sa mort, pour chasser et esrener ces larves bustuaires et mastins cerbériques. Pourtant arrière,cagots | Aux ouailles, mastins! Hors d'ici, caphards, de par le diable, hay ! Estés-vous encore .1à? Je renonce ma part de papimanie, si je vous happe. G 22, g 222, g 222292. Devant, devant [1). Iront-ils? Jamais ne puissiez-vous fianter qu'à sanglades d’estrivières! Jamais pisser qu'à l’estrapade, jamais eschauffer qu’à coups de baston !

ID PK

{L'auteur supplie les lecteurs bénévoles soi réserver à rire au Lxxvirie livre] (2).

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