‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 124 sur 327 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment Pantagruel transporta une colonie de Utopiens en Dipsodie.

Pantagruel, avoir (3) entièrement conquesté le pays de Dipsodie, en icellui transporta une colonie de Utopiens, en nombre de 9876543210 hommes, sans les femmes et petits enfants, artisans de touts mesliers, et professeurs de toutessciences libérales, pour ledit pays retraischir, peupler et aorner, mal aultrement habité, et désert en grande partie. Et les transporta, non tant

(4) Mimologisme : jé de de; jé de de de, etc., pour imiter un commandement que l’on fait aux chiens.

(2) Cette observation est bien de Rabelais, puisqu'on 14 trouve rappelée dans l’ancien prologue du 1ve livre.

(3) Pour après avoir, locution familière à Rabelais. Voy: cette ellipse fréquemment employée dans tout le reste de l'ouvrage.

pour l’excessive multitude d'hommes*et femmes qui estoient en Utopie multipliés comme locustes (vous entendez assez, ja besoing n’est d’advantage pour l'exposer, que les Utopiens avoient les génitoires tant féconds et les Utopiennes portoient matrices tant amples, gloutes, tenaces et cellulées par bonne architecture, que, on bout de chascun neuviesme mois, sept enfants pour le moins, que masles que femelles, naissoient par chascun mariage, à limitation du peuple judaïque en Egypte, si de Lyra (1) ne délire); non tant aussi pour la fertilité du sol, salubrité du ciel et commodité du pays de Dipsodie, que pour icellui contenir

en office et obéissance, par nouveau transport de ses.

antiques et féaulx subjects. Lesquels, de toute mémoire, aultre seigneur n’avoient cognu, recognu, advoué , ne servi que lui; et lesquels, dès lors que nasquirent et entrarent au monde, avec le laict de leurs mères nourrices avoient pareillement succé la doulceur et débonnaireté de son règne, et en icelle estoient touts-dis conficls et nourris; qui estoit espoir certain, que plustost défauldroient de vie corporelle, que de ceste première et unique subjection naturellement deue à leur prince, on quelque lieu que feussent espars ettransportés. Et non seulement tels seroient eulx et les enfants successivement naissants de leur sang, mais aussi en cette féaulté et obéissance entretiendroient les nations de nouveau adjoinctesà son empire. Ce que véritablement advint, et ne fut auculnement frustré en sa délibération. Car si les Utopiens, avant cestui transport, avoient esté féaulx et bien recognoissants, les Dipsodes, avoir peu de jours avec eulx conversé, l’estoient encore d'advantage, par ne sçai quelle ferveur naturelle en touts humains on commencement de toutes œuvres qui leur viennent à gré. Seulement se plaignoient, oblestants touts les cieulx et intelligences motrices, de ce que plustost n’estoit à leur notice venue la renommée du bon Pantagruel.

Noterez donc ici, buveurs, que la manière d’entretenir et retenir pays nouvellement conquestés n’est (comme ha esté l’opinion erronée de certains esperits tyranniques à leur dam et deshonneur) les peuples pillant, forçant, angariant, ruinant , mal vexant et régissant avec verges de fer : bref.les peuples mangeant et dévorant, en la facon qu'Homere appelle le roi inique Demoboron, c’est-à-dire, mangeur de peuple. Je ne vous alléguerai à ce propos les histoires antiques, seulement vous révoquerai en récordation de ce qu’en ont vu vos pères, et vous-mesme si trop jeunes n'estes. Comme enfant nouvellement né les fault allaicter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer, asseurer, deffendre de toutes vimaires, injures et calamités. Comme personne saulvée de longue et forte maladie, et venant à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer : de sorte qu'ils conceoivent en soi ceste opinion, n’estre au monde roi niprince, que moins voulsissent ennemi, plus optassent ami. Ainsi Osiris, le grand roi des Egyptiens, toute la terre conquesta, non tant à force d'armes, que par soulagement des angariés, enseignements de bien et salubrement vivre, loix commodes, gracieuseté et bienfaicts. Pourtant du monde fut-il surnommé le grand roi Euergetes (c'est-à-dire bienfaicteur) par le commandement de Jupiter faict à une Pamyle. De faict, Hesiode, en sa Hiérarchie, colloque les bons démons, appelés si voulez anges, comme moyens et médiateurs des dieux et hommes : supérieurs des hommes, inférieurs des dieux. Et pource que par leurs mains nous adviennent les richesses et biens du cie!, et sontcontinuellement envers nous bienfaisants, tousjours du mal nous préservants, les dict estre en office de rois : comme bien tousjours faire , jamais mal, estant acte uniquement royal.

Ainsi fut empereur de l'univers Alexandre macédon.

(1) Juif qui s'était fait cordelier, et qui, dans ses comincntaires de la Bible, introduisit les réveries des rabbins.

RE

Ainsi fut par Hercules tout le continent possédé, les

humains soulageant des monstres, oppressions,

exactions et lyrannies, en bon traictement les gouver-

nant, en équité et justice les maintenant, en benigne

police et loix convenantes à l'assiète des contrées les

instituant, suppléant à ce qui défailloit, ce que abun-

doit ravalant, et pardonnant tout le passé, avec ou-

bliance sempiternelle de toutes les offenses précéden-

tes : comme estoit l’amnestie des Athéniens, lors que

furent par la prouesse et industrie de Thrasibulus les

iyrans exterminés; depuis en Rome exposée par Cice-

ron, et renouvellée soubs l'empereur Aurelian. Ce sont les philtres , fynges et attraicts d'amour, moyennant lesquels pacifiquement on retient ce que péniblement. on avoit conquesté. Et plus en heur ne peult le con-

quérant régner , soit roi, soit prince ou philosophe,

que faisant justice à vertus succéder. Sa vertus est apparue en la victoire et conqueste. Sa justice apparoistra en ce que, par la volunté et bonne affection du peuple, donnera loix, publiera edicts , establira religions, fera droict à un chascun, comme de Octavian Auguste dict le noble poète Maro (Géorg., 1v,561) :

Il, qui estoit victeur, par le vouloir | Des gents vaincus faisoit ses loix valoir.

C'est pourquoi Homère, en son Iliade, les bons princes et grands rois appelle Xosmétoras laôn, c'est-àdire, ornateurs des peuples. Telle estoit la considération de Numa Pompilius, roi second des Romains, juste, politique et philosophe, quand il ordonna au Dieu Terme, le jour de sa feste, qu'on nommoit Terminales, rien n’estre sacrifié qui eust prins mort : nous enseignant que les termes, frontières etannexes des royaulmes convient en paix , amitié, débonnaireté, garder et régir, sans ses mains souiller de sang et pillerie. Qui aultrement faict, non-seulement perdra l'acquis, mais aussi patira ce scandale et opprobre, qu'on l’estimera mal et à tort avoir acquis: par ceste conséquence, que l’acquest lui est entre mains expiré. Car les choses mal acquises mal dépérissent. Et ores qu'il en eut toute sa vie pacifique jouissance : si toutefois l'acquest dépérit en ses hoirs, pareil sera le scandale sus le deffunct, et sa mémoire en malédiction comme de conquérant inique. Car vous dictes en proverbe commun: Des choses mal acquises, le tiers hoir ne jouira.

Notez aussi, goutteux fieffés, en cestui article, comment par ce moyen Pantagruel feit d'un ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charlemagne, lequel feit d’un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandres, et les Flamens en Saxe. Car non pouvant en subjection contenir les Saxons par lui adjoincts à l'Empire, qu’à touts moments n'entrasssent en rebellion si par cas estoit distraict en Hespagne, ou aultres terres loingtaines , les transporta en pays sien et obéissant naturellement, savoir est Flandres : et les Hannuiers et Flamens, ses naturels subjects, transporta en Saxe , non doubtant de leur féaulté, encore qu'ils transmigrassent en régions estranges. Mais advint que les Saxons continuèrent en leur rebellion et obstination première : et les Flamens, habitants en Saxe, emburent les mœurs et conditions des Saxons.

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