‹ Œuvres de François RabelaisChapitre 13 sur 327 · PROLOGUE DE: L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE: L'AUTEUR

Buveurs très-illustres, et vous goutteux très-précieux car à vous, non à aultres, sont dédiés mes escripts), lcibiades, on dialogue de Platon, intitulé le Banquet, Jouant son précepleur Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre aultres paroles, le dict estre semblable és Silènes. Silènes estoient jadis petites boites, telles que voyons de présent és boutiques des apothécaires, painctes au dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpyes, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bastées, boucs volants, cerfs limoniers, et autres telles painctures contrefaictes à plaisir, pour exciter le monde à rire, quel fut Silène maistre du bon Bacchus : mais au dedans, l’on réservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, muscC, zivette, pierreries, et aultres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates, par ce que, le

(1) Aicofribas Nasier, anaggramme de François Rabelais.

(2) Nous rétablissons ici prologue, cemme aux autres livres. Les autres éditeurs écrivent prologe en disant : Rabelais tire prologe de prologium, comme de prologus il aurait tiré prologue; car plus loin il dit dialogue de dialogus.

Paris. — Imp. Lacour ET C6, rue Soufflut, 16,

voyants au dehors, et l'estimants par l’extérieure apparence, n’en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il estait de corps , et ridicule en son maintien , le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fol, simple en mœurs, rustique en vestemenis, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à touts offices de la république, tousjours riant, tousjours buvant d'aultant à un chascun, tousjours se gabelant, tousjours dissimulant son divin sçavoir. Mais ouvrants ceste boite, eussiez au dedans trouvé une céleste et impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merveilleuses, courage invincible, sobresse nonpareille, contentement certain, asseurance parfaicle , desprisement incroyable de tout ce pour quoi les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent ei bataillent.

A quel propos, en vostre advis , tend ce prélude, et coup d'essai? Pour aultant que vous mes bons disciples et quelques aultres fols de séjour, lisants les joyeulx tiltres d'aulcuns livres de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, la Dignité des Braguettes, Des pois au lard cum commento, etc. , jugez trop facilement n’estre au dedans traicté que moqueries , folateries et menteries joyeuses : vu que l'enseigne extérieure (c’est le tiltre) sans plus avant enquérir, est communément receue à dérision et gaudisserie. Mais par telle légèrelé ne convient eslimer les œuvres des humains : car vous mesmes dictes que l'habit ne faict le moine; et tel est vestu d'habit monachal qui au dedans n’est rien moins que moine, et tel est veslu de cape hespagnole , qui en son courage nullement n’affiert à Hespagne. C'est pour quoi fault ouvrir le livre, et soigneusement peser ce que y est déduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur que ne promettoit la boite, C'est à dire que les matières ici traictées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus pretendoit.

Et posé le cas qu'au sens littéral vous trouvez ma tières assez joyeuses, et bien correspondantes au

du

50 CHEFS-D'OŒUVRE EUROPÉENS.

nom, toutefois pas demeurer là ne fault, comme au

chant des sirènes : ains à plus hault sens interpréter ce que par adventure cuidiez dict en gaieté de cœur. Crochetastes-vous onques bouteille? Caigne! Réduisez à mémoire la contenence que aviez. Mais vistes-vous

onques chien rencontrant quelque os médullaire ?.

C'est, comme dict Platon, /b. 2, de Rep., la beste du monde plus philosophe. Si vu l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le garde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estude ? quel bien prétend-il ? Rien plus qu’un peu de mouelle. Vrai est que ce peu, plus est délicieux que le beaucoup de toutes aultres : pource que la mouelle est aliment élabouré à perfection de nature, comme dict Galen, Z/I Facult. nat., et XI De Usu partium.

A l'exemple d’icellui vous convient estre sages, pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx livres de haulte graisse, légers au pourchas, et hardis à la rencontre. Puis, par curieuse lecon et méditation fréquente, rompre l'os, et sugcer la substantifique mouelle, c’est à dire ce que j'entend par ces symboles pythagoriques, avecques espoir certain d’estre faicts escorls et preux à ladicte lecture, car en icelle bien aultre goust trouverez, et doctrine plus absconse, laquelle vous révélera de très-haults sacrements et mystères horrifiques, tant en ce qui concerne nostre religion, que aussi l'estat politique et vie æœconomique.

Croyez-vous en vostre foi qu'onques Homère, escripvant l’Iliade et l'Odyssée, pensast és allégories lesquelles de lui ont calefreté Plutarche, Heraclides Ponticus, Eustathe, Phornute, et ce que d’iceulx Politian ha desrobé (1) ? Si le croyez, vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère que d'Ovide, en ses Métamorphoses, les sacrements de l'Evangile, lesquels un frère Lubin (2), vrai croquelardon , s’est efforcé démonstrer, si d'adventure il rencontroit gents aussi fols que lui, et (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaulderon. |

Si ne le croyez, quelle cause est pourquoi aultant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques ? combien que, les dictant, n'y pensasse en plus que vous, qui par adventure buviez comme moi. Car, à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdi, ne employai onques plus ni aultre temps, que cellui qui estoit establi à prendre ma réfection corporelle, sçavoir est, buvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d’escripre ces haultes matières et sciences profundes.

Comme bien faire scavoit Homère, paragon de touts philologues, et Ennie père des poètes latins; ainsi que tesmoigue Horace, quoiqu'un malautru ait diet que ses carmes sentoient plus le vin que l'huile.

Aultant en dict un tirelupin de mes livres : mais bren pour lui. L'odeur du vin ô combien plus est friand, riant, priant (3), plus céleste et délicieux que d'huile. Et prendrai aultant à gloire qu’on die de moi que plus en vin aie despendu qu’en huile, que feit Demosthenes, quand de lui on disoit que plus en

(4) Accusation injuste, qui semble avoir été dictée à Rabelais par sa partialité pour Budée et Lascaris.

(2) Ce frère Lubin ou moine hypocrite est le dominicain anglais Thomas Walleys, auteur d’un ouvrage ridicule in= 2 C0 HE ML ovidiana moraliter explanata, Paris, :

(3) Le Duchat va chercher une figure de grammaire grecque pour expliquer ces adjectifs masculins appliqués à Odeur : il oublie que, les noms latins en 0# étant mascuins, leurs dérivés français en ewr ont suivi primitivement ie même genre,

huile qu'en vin despendoit. À moi n’est qu'honeur et gloire, d'estre dict et réputé bon gaultier et bon compagnon : en ce nom, suis bien venu en toutes bonnes compagnies de pantagruélistes. A Demosthenes fut re-

proché par un chagrin, que ses oraisons sentoient

comme la serpillière d’un ord et sale huilier. Pourtant interprétez tous mes faicts et mes dicts en la perfectissime partie : ayez en révérence le cerveau caséiforme qui vous paist de ces belles billevesées,, et°à vostre pouvoir tenez-moi tousjours joyeux.

Or esbaudissez-vous, mes amours, et gaiement lisez tout à l’aise du corps et au profit des reins. Mais escoutaz, vietzdazes (1), que le maulubec vous trousse : vous soubvienne de boire à mi pour la pareille, et je vous pleigerai tout ares metis.

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